La caméléone Chapitres # 10, # 11, # 12, # 13

Pourquoi 4 chapitres d’un coup ? D’abord parce j’ai pris une semaine de retard, ensuite, parce que je pars en vacances (vous aussi sans doute) et que je ne pourrai pas vous envoyer deux chapitres chaque semaine comme je l’avais promis, et enfin parce que ce rythme hebdomadaire est trop rapproché au niveau de ma mise en page… Je m’explique : on voit trop l’affichage du feuilleton par rapport aux autres articles. De toute façon, un conseil, lisez le feuilleton dans la fenêtre feuilleton, vous avez ainsi tous les chapitres regroupés, mais proposés en parution à rebours…

Résumé des chapitres précédents

8. Martin écoute Zac avec grand intérêt, mais ses questions exaspèrent le narrateur, qui se demande pourquoi cet homme lui porte une telle attention.

Zac reprend tout de même le cours de son récit.

Après avoir pris une cuite mémorable pour oublier son comportement inqualifiable, il retourne au Zanzi Bar. Bien accueilli par Sandy, il repère des magazines d’art sur une table et pour faire diversion, il demande si quelqu’un, ici, s’intéresse au sujet. A la réponse positive de la barmaid, il lui propose de l’accompagner un de ces jours à un vernissage…

9. Documenté par un guide produit par Pignon, son éditeur parisien, Zac repère parmi les galeries d’art de SoHo celles qui lui permettront peut-être découvrir de jeunes artistes pouvant participer à son projet d’exposition parisienne. Un lieu, tenu par une Japonaise, semble s’intéresser à la jeune création et parmi les artistes exposés, un nom ou plutôt des initiales, L.S., retiennent son attention. La galeriste, interrogée, lui répond que comme tout New York, elle ne sait rien de L.S.

Compte tenu de la qualité des toiles, le mystère L.S. enthousiasme Zac, qui oublie un instant pourquoi il traîne dans ce quartier. Mais un besoin impératif de revoir Lola l’assaille à nouveau et conduit ses pas vers le Zanzi Bar où, pour passer le temps, il raconte à Sandy sa découverte de L.S. et apprend par la barmaid que tout le quartier en a parlé et qu’elle-même a gardé des coupures de presse sur le sujet . Alors que Sandy l’invite à venir chez elle consulter ces articles, Lola apparaît, calme, détendue et impertinente, elle rive ses yeux dans ceux de Zac… Il plonge son nez dans son Martin vodka en attendant que Sandy finisse son service pour s’échapper avec elle.

 

Chapitre # 10

L’appartement de Sandy était beaucoup plus agréable que je ne m’y attendais. Sans peluches ni photos de stars, il était décoré de quelques grandes images des paysages de L’État où elle était née, le Montana. Un « dream-catcher » à plumes et lamelles de cuir, souvenir lui aussi de la tribu des BlackfBeet, les Indiens de sa contrée, était suspendu, histoire de ne pas faire de mauvais rêves, me dit-elle, au-dessus de son lit, haut et très large, ce qui laissait supposer qu’elle le partageait parfois. Je me faisais cette réflexion un peu tardivement, alors que jusque-là, ne lui ayant prêté que peu d’attention, je ne m’étais pas posé la question de savoir si je pouvais décemment la draguer pour une aussi mauvaise raison, alors qu’elle aurait pu être à peine majeure et peut-être vierge, qui plus est. Heureusement, le métier de barmaid et une ville comme New York n’étaient pas la meilleure garantie  pour la virginité des filles et celle-là, si elle n’était pas particulièrement délurée, ne devait pas en être à son coup d’essai.

Elle m’offrit à boire, un Martini vodka, sa manière à elle de me dire qu’elle était sûre de me voir tomber dans ses filets. J’étais rassuré. Question filets, j’étais sacrement pris au piège. J’étais accroché, harponné par une vamp qui niait mon existence, une mauvaise raison pour embarquer une gentille fille dans une médiocre aventure.

Sandy n’avait pas oublié le prétexte de ma venue, en savoir plus sur L.S. Elle sortit un carton à chaussures où elle avait entassé, pêle-mêle, un tas de souvenirs, photos, articles, petits objets fétiches…En sirotant mon Martini, je regardais les parcelles de vie que cette gamine me livrait avec innocence. Les deux articles sur l’exposition de L.S. à la galerie Fine Art étaient soigneusement pliés avec au centre un paquet de photos que Sandy écarta nerveusement.

– Laissez ça, Zac, c’est des photos de ma famille !

Les papiers ne m’apprenaient pas grand-chose de plus que ce que savais déjà, que la galeriste japonaise était jolie, photos à l’appui, que le vernissage  réunissait tout ce qu’il se doit, collectionneurs, critiques, marchands, célébrités ; là encore photos ; que personne ne savait si L.S. était présent puisqu’on ignorait tout de ce personnage, sexe, âge, couleur de peau et même réelle existence. Le journaliste n’excluait pas qu’un artiste désireux de se faire de la pub puisse se cacher sous ces initiales ! Venait ensuite une analyse élogieuse sur le travail que je partageais.

Sandy, que j’avais mise au courant de mes activités et depuis cette découverte, de mon idée d’en faire le centre de l’exposition que je préparais pour Paris, me proposa de garder les coupures de journaux, ce que j’acceptais. Mais la raison profonde de ma présence ici n’étant pas mon travail, il nous fallait trouver un autre sujet de conversation avant d’en venir à ce que Sandy attendait de toute évidence, si j’en jugeais par la façon féline dont elle se frottait à moi.

J’attaquai donc sur les fameuses photos écartées sans savoir que j’ouvrais là, la boîte de Pandore. Ma petite Américaine se mit dans tous ses états et déversa sur moi un torrent de larmes et de paroles.

– Ces photos, Zac, j’aurais dû les jeter depuis longtemps. J’avais presque oublié qu’elles existaient. Elles me rappellent tellement de choses horribles…

Je caressai sa tête doucement car je n’avais jamais pu supporter de voir une fille pleurer. Je savais aussi que ses larmes étaient sincères et que je n’y étais pour rien. Elle se blottit contre moi comme un petit animal et j’eus soudain envie de lui faire l’amour, peut-être pour la consoler ou me consoler, moi, de ne pouvoir le faire à une autre.

Je la portai sur le lit et commençai à la déshabiller avec précaution. Elle avait des petits seins ravissants que je pris dans ma bouche. Tout en continuant à faire glisser d’une main, son jean sur ses cuisses, je glissai mes doigts doucement dans son sexe chaud et humide. Elle poussait de petits gémissements et ses lèvres se cramponnaient aux miennes, avidement. J’avais tout d’un coup un désir violent de pénétrer ce corps si tendrement livré sans vouloir pourtant le blesser ni le brutaliser. J’ouvris ma braguette et prenant mon sexe dans la main, je l’introduisis en elle, en un va-et-vient lent, régulier que j’aurais voulu faire durer longtemps, mais ma si longue abstinence et le besoin de posséder Lola toujours aussi lancinant, me firent violemment éjaculer avec un cri de rage. Sandy, elle, n’avait presque bougé et ses yeux me regardaient avec tristesse. Elle n’avait, sans nul doute, pris aucun plaisir sur la fin de la chose et la déception se lisait sur son visage malgré ses efforts pour me sourire. La prenant doucement dans mes bras, je finis de nous déshabiller et écartant le couvre-lit maculé, je nous recouvris de la douceur d’un drap frais. Comme pour s’excuser de ne pas avoir partagé ma jouissance, elle me parla des photos, de ce qu’elles évoquaient de doux et de douloureux à la fois pour elle.

Une passion pour ces paysages sauvages, quasiment vierges, avec leurs cascades, leurs lacs bordés de hautes montagnes aux sommets toujours blancs, leurs forêts immenses aux trois merveilleuses couleurs en automne, leurs rivières coulant à travers gorges et prairies où elle aimait tant chevaucher ; pour ces bêtes sauvages qu’on pouvait à tout moment rencontrer, cerfs, bisons, élans, grizzlys, coyotes et ces grands fauves jaunes qui pouvaient vous guetter du haut de leur promontoire, une des raisons pour être toujours armé.

Mais une haine pour ce goût des armes commun à ses parents, ses amis, qui leur faisait passer leurs dimanches et leurs nuits d’été à tirer pour un oui pour un non, sur n’importe quoi. Une méfiance de la violence des hommes, de leur attirance pour l’uniforme, pour les tournées punitives envers tout ce qui ne leur ressemblait pas. Un amour et une haine aussi pour sa famille, pour l’emprise des hommes sur la vie des femmes et la façon dont ils abusaient d’elles, volontairement ou inconsciemment. Toutes ces généralités pour en arriver à son histoire, celle de l’oncle, le frère de son père.

Sandy avait dix ans quand l’oncle était arrivé au ranch, dans les montagnes au-delà de Big Timber. Trois hivers redoutables, une épidémie qui avait décimé les troupeaux et l’alcoolisme du père les avaient quasiment ruinés. C’est alors que cet homme, qui avait une chaîne de bars à machines à sous, était arrivé en sauveur. Financièrement d’abord, puis physiquement car il était plus robuste et en meilleure forme que son frère. L’oncle était gentil, très gentil même. Il avait une voix douce et  Sandy aimait bien l’aider quand il prenait soin des animaux, l’accompagner quand il allait à la pêche. Pendant une maladie qui la retenait au lit avec une forte fièvre, l’oncle était venu lui tenir compagnie. Il avait repoussé les couvertures, relevé sa longue chemise de nuit blanche et coulé ses doigts entre ses cuisses, à cet endroit dont on ignore tout quand on est enfant, si ce n’est qu’il ne faut pas laisser les grandes personnes jouer avec. Sandy avait essayé de dire non, non…Tout doucement, mais l’oncle avait continué et terrorisée, elle l’avait laissé faire. Du bruit dans la maison avait arrêté ce manège et l’oncle s’était glissé hors de la chambre précipitamment. Dès lors Sandy s’était efforcée de l’éviter, mais discrètement car elle craignait que ses parents ne remarquent son changement d’attitude et l’oncle en profitait. Il la coinçait partout, dans la cuisine, dans l’écurie quand elle allait donner à manger aux chevaux et parfois dans sa chambre. Pour son treizième anniversaire et le départ de son frère pour le service militaire, ses parents organisèrent un grand barbecue et tout le monde but beaucoup. Ils chantaient, dansaient, tiraient à la carabine, au gros calibre, riaient et Sandy était heureuse que ce soit l’été, la fête. Près de la rivière où elle allait chercher de l’eau, l’oncle l’attendait. Cette fois il ne s’était pas arrêté aux caresses. Il l’avait maintenue à plat ventre à terre et relevant sa jolie robe d’anniversaire, il avait arraché sa culotte et l’avait pénétrée par derrière, brutalement. Il disait avec sa sale voix mielleuse « ne crie pas, ça ne sert à rien, personne ne viendra. Et surtout ne te plains pas, personne ne te croirait. De toute façon, je te prendrai comme ça chaque fois que j’en aurai envie et tu arriveras quand même vierge au mariage. »

Sandy pleurait. Combien de fois avait-elle raconté cette histoire ? Je ne savais pas. Etait-il possible que je sois son premier confident ? Triste de ne pouvoir lui donner plus de tendresse, je lui caressais seulement la tête, doucement. Elle continua à me raconter ses blessures, son adolescence saccagée, puis sa fuite vers Salt Lake City, son arrivée à New York… Loin, le plus loin possible de cette famille qui n’avait pas su la protéger.

Comment oser, après le récit de tant de souffrance, guetter par la fenêtre de possibles allées et venues de Lola au Zanzi Bar. Je ne m’en sentais ni le courage ni l’envie, écœuré d’avoir éprouvé moi aussi ce désir de contraindre, de forcer. Je voulais fuir au plus vite cette confrontation avec moi-même, prendre l’air. Égoïstement, oublier Sandy et cette histoire qui n’était pas la mienne. Je quittai l’appartement avant qu’elle ne s’aperçoive que mes gestes d’affection n’étaient que de la pitié.

 

Chapitre # 11

Martin s’agite sur son siège, gêné par la tournure intime que prend le récit. Zac s’en amuse. Le mettre mal à l’aise n’est pas pour lui déplaire. Il y voit une façon de reprendre le dessus sur cet interlocuteur dont il ne sait rien, si ce n’est qu’il se permet de fouiller dans sa vie avec insistance. Il sent bien que Martin, s’il osait, dirait : « Zac, venez-en aux faits avec Jane », mais l’homme  n’ose pas. Il se tait, pour ne pas tarir la source des informations, pour ne pas voir renaître chez Zac la colère qu’il y a lue lorsque déjà, il avait mentionné le nom de Jane.

– Martin, si je vous parle de Sandy c’est pour vous faire sentir l’atmosphère dans laquelle Lola évoluait. C’est pour que vous compreniez ce que sa présence avait d’insolite dans ce petit bar de SoHo à la clientèle indéfinissable, allant de l’intellectuel, du galeriste branché à l’artiste fauché en  passant par ces Marseillais, joueurs de cartes…

– Je vous écoute, Zac. Drôle de lieu en effet que ce Zanzi Bar mais si j’en crois les livres, les films sur New York, ça ne devait pas être le seul endroit bizarre de cette ville.

Des images remontent à la surface. Zacharie les laisse venir. Il revoit Lola arriver au Zanzi Bar, sa façon d’ouvrir la porte, de regarder autour d’elle, scrutatrice, un brin inquiète, puis de se diriger vers ses amis, impériale. Il ressent encore l’acuité de ce regard sur lui : interrogateur, indifférent, hostile ? Pas facile de savoir. Il repense au trouble de Sandy dès qu’elle le voit en présence de Lola, comme si elle redoutait de les voir brusquement partir ensemble. Tout ce qui semblait se télescoper dans sa tête commence à s’articuler, Zacharie se cramponne à ce fil et poursuit :

« Je continuais à me rendre presque tous les soirs, après mes visites d’ateliers d’artistes, au Zanzi pour attendre Lola ou pour voir Sandy, question d’interprétation. Mes rapports étaient toujours aussi inexistants avec la première et je m’efforçais, avec la seconde, d’éviter qu’ils ne deviennent trop fréquents. Comme convenu, je n’avais aucune nouvelle de Lester – pas avant la mi-septembre m’avait-il dit, et ce silence me laissait occuper mes journées à ma guise. La chaleur, la crasse et le bruit de SoHo me pesaient parfois et si je les retrouvais le soir, j’aimais le matin aller courir à Central Park, pendant des heures, à petites foulées, heureux de sentir mon corps renaître. J’y rencontrais toute sorte de gens, des joggeurs comme moi ou des promeneurs plus calmes et  des touristes aussi, séduits par la beauté de cet immense parc qui leur offrait ses arbres et ses étendues vertes où il faisait si bon s’allonger et regarder ces gros écureuils gris à l’affût de quelque nourriture abandonnée. Autour du lac, les enfants accompagnés de parents attentifs essayaient leurs jouets téléguidés et les habitants des quartiers chics qui n’avaient pas quitté la ville pendant la chaleur promenaient cockers, setters, épagneuls, labradors, sloughis et autres chiens de race heureux de retrouver un brin de liberté. Allongé dans l’herbe à l’ombre d’un grand chêne, je déjeunais d’un sandwich et d’un coca achetés à quelque baraque plantée à l’entrée du parc. Je rêvais de nouveau d’avoir une femme à mes côtés, mais j’imaginais mal la tigresse qui occupait mon esprit m’accompagner dans ces moments bucoliques.

Pour retourner à mes pénates, je faisais souvent une petite station au Met, pour me plonger avec délectation dans les collections d’art asiatique, d’art égyptien ou pour admirer les sculptures sumériennes quand ce n’était pas les peintres européens du XIXème, une façon de ne pas laisser la contemporanéité de mes découvertes new-yorkaises faire table rase d’un passé que j’aimais à visiter dans mes promenades américaines comme parisiennes.

Un après-midi tempéré où j’empruntai Madison Street pour retourner chez moi, je tombai en arrêt à la hauteur d’un immeuble luxueux de la 73ème Rue, devant la scène la plus banale qui soit, celle d’une femme qui chargeait sa voiture de bagages, cartons de vivres, boissons diverses, ustensiles de jardinage, objets nécessaires à l’aménagement d’une maison. Pourquoi m’étais-je attardé à ce spectacle ? Parce que la femme en question était belle et qu’elle assumait cette tâche ingrate avec le maximum de bonne humeur ? Pas du tout. J’étais simplement médusé par sa ressemblance avec Lola. Le même corps magnifique. De longues jambes moulées par ce qui ressemblait à un collant de danse rose tendre ; des seins petits et hauts à peine couverts par un vieux débardeur en coton tricoté dont les bretelles soulignaient des épaules larges et droites de sportive. M’approchant discrètement sans qu’elle me remarque, trop absorbée par la difficulté de faire entrer son chargement dans une étrangement vieille Volkswagen grise, je remarquai que son visage était, trait pour trait, identique à celui de Lola avec cette seule différence, mais ô ! Combien marquante : il était encadré de cheveux blonds longs et bouclés qu’elle avait noués en queue de cheval. En réalité, tout était clarté chez elle, la peau, le poil, les vêtements et l’expression légère, heureuse, enjouée. Étrange version en positif de mon ange noir, cette belle inconnue me fascinait tout autant, comment était-ce possible ? Pouvait-on trouver deux êtres parfaitement identiques si ce n’était dans la couleur, ou bien étais-je victime, à cause de mon désir pour Lola, d’une apparition ? Une fois la voiture remplie, mon inconnue, qui avait un instant disparu de ma vue, réapparut avec ce qui semblait le plus précieux du chargement, un panier chinois en bambou tressé auquel elle s’adressait avec moult  mimiques de tendresse et à qui le doorman qui l’avait aidée à porter ses paquets, dispensait une affectueuse attention. Elle chercha fébrilement ses clefs dans son sac, posa le précieux chargement sur le siège avant et sans prêter aucune attention à ma présence, décapota son véhicule, vérifia une dernière fois que tout était en place et démarra. Je restai là, abasourdi. Était-ce un rêve, une réalité ? J’étais incapable de faire la part des choses. Cette ville, en tout cas, en m’offrant tant d’énigmes, avait la faculté de réveiller mes sens et de me redonner ce que la mort de Claire m’avait ôté, le désir de vivre !

 

Chapitre #12

L’idée que deux femmes quasiment identiques et fascinantes puissent exister dans New York occupait tout mon esprit au point de me condamner à un va-et-vient entre uptown et downtown pour essayer d’en revoir au moins une. Mais l’une comme l’autre semblaient avoir disparu, ce qui commençait à faire germer dans mon esprit cette idée folle que peut-être, ces deux femmes n’en faisaient qu’une. Comment deux êtres aussi physiquement semblables pouvaient-ils, en revanche, avoir des attitudes, des comportements aussi opposés ? D’un côté Lola dont l’expression était en permanence dure et méprisante, et de l’autre cette apparition toute rose et dorée qui ne semblait être que douceur.

Ces interrogations me ramenaient tous les soirs au Zanzi Bar où, au bout de quelques jours, il me sembla évident que Lola l’avait déserté. Le lieu, du coup, n’offrait plus d’intérêt pour moi malgré l’attention que me portait Sandy. Je redoutais même cet instant où, se libérant de son service, elle me proposerait de l’accompagner chez elle. Nous avions passé quelques nuits ensemble et fait l’amour sans conviction, elle parce qu’elle n’aimait pas vraiment ça, moi parce que désormais, je désirais deux autres femmes. Je percevais la permanence de mon intérêt pour ces deux étrangères comme une double souffrance : un manque et une incompréhension.

J’avais, jusque là, toujours su faire la part des choses et éviter que l’affectif ne conduise trop ma vie. Le seul écart à cette règle avait été la maladie de Claire et sa lente agonie. Pendant des mois, j’allais tous les jours la voir dans cet hôpital de banlieue, en RER, en stop, parfois même à pied, tellement j’étais fauché. Elle m’attendait et quand j’ouvrais la porte de sa chambre, j’avais l’impression que sa souffrance, comme une rivale, quittait la pièce, me laissant la place. Claire disait d’ailleurs : Zac, quand tu arrives, j’ai moins mal et elle souriait doucement. Durant ces mois, seuls ces moments avec elle avaient existé pour moi. J’aurais d’ailleurs été incapable de dire de quoi ma vie avait été faite si ce n’est cette quête permanente d’argent qui m’avait fait trafiquer un peu, et même beaucoup, pour fournir en coke les mecs du journal et éviter que mon patron ne me vire parce que je travaillais  comme un cochon, que je n’étais jamais là, toujours à courir à l’hôpital. La voir tant souffrir me devenait insupportable, alors moi aussi je consommais beaucoup, de plus en plus même, pour supporter sa douleur et la mienne, jusqu’au soir où, dans un immeuble de la rue Lepic, j’avais failli me faire égorger par mes fournisseurs pour une sombre histoire de fric. J’avais sauté par la fenêtre et j’étais parti dans la nuit rejoindre Claire. Pendant plusieurs mois, j’avais survécu de petits boulots chez les commerçants autour de l’hôpital, pour fuir Paris et pour ne pas la quitter. Et puis il y avait eu ce matin où elle avait hurlé « Zac,  mourir, c’est quelque chose d’horrible », et elle était partie, sur ce cri. Après ça, plus de mémoire, plus de souvenirs, plus de sentiments.

J’étais enfin sorti du trou noir un beau jour pour me retrouver dans Paris, sans autre raison d’être que celle d’exister. Mort à l’intérieur mais à l’extérieur en bonne santé, prêt à vivre comme ça, au jour le jour, sans projet. C’est alors que le destin avait mis Lester sur mon chemin. Et voilà qu’à New York, tout d’un coup deux femmes occupaient mon esprit, réveillant mes envies, mes espoirs et mes désespoirs.

Mais après tout, ce n’était pas si grave. Rien à voir avec ma souffrance passée. Il fallait simplement ne pas me laisser envahir, structurer ma vie et avant tout, mon travail puisque j’avais la chance d’en avoir trouvé un. Je repris mes investigations dans les galeries et les ateliers.

J’avais découvert à Brooklyn une fille moitié turque, moitié française et j’appréciais cette peinture presque informelle. On pouvait percevoir ses grands formats carrés comme abstraits mais en y regardant de plus près, on devinait une forme animale étrange, indéfinie, issue d’une gestuelle tournoyante. J’aimais ce travail si peu soucieux d’être à la mode. J’étais passionné aussi par les toiles agressivement figuratives d’un jeune Portoricain déjà remarqué par un richissime collectionneur suédois, ainsi que par sa bande du Bronx, des gamins encore sauvages et révoltés qui avaient des choses à dire, à peindre et qui, stimulés par les succès d’un Keith Haring ou d’un Basquiat, étaient déterminés à se faire un bout de place au soleil. Dans le Queens, deux jeunes sculpteurs cherchaient leur langage dans cet art d’assemblage déjà si brillamment abordé par leurs aînés…

Je commençais à entr’apercevoir le thème de mon exposition, qui pourrait être « New York Up and Down », ou encore « New York, d’un quartier l’autre » ou quelque chose comme ça. Il ne me manquait que quelques éléments pour voir se dessiner ce qui pourrait être une bonne exposition de jeunes Américains pour Paris.

J’avais le temps car les locaux de la société de Lester étaient toujours en attente d’un devenir immobilier et surtout, désormais, je voulais rester assez longtemps à New York pour découvrir qui étaient ces deux femmes qui m’envoûtaient.

Je n’avais pas encore exploré le bas de Manhattan d’est en ouest pour que mon panorama de la jeune création new-yorkaise soit complet ; aussi j’arpentais les rues souvent peu fréquentables de ces quartiers, à la recherche d’une individualité marquante ou plus simplement d’une rencontre intéressante ou insolite. En réalité je ne savais pas très bien ce que je cherchais. Je m’employais seulement à poursuivre cette quête, fil conducteur de mon inspiration pour monter cette expo et – je n’osais pas me l’avouer – dérivatif d’une quête beaucoup plus envoûtante, celle d’en savoir plus sur mes deux inconnues.

Par un de ces après-midi étouffants où après avoir erré sur les quais Ouest entre la 34ème et la 14ème rue, je quittais Chelsea pour rentrer, toujours à pied, par Greenwich vers SoHo en prenant bien soin d’éviter le Zanzi Bar pour ne pas succomber à la tentation de vérifier si Lola n’y était pas, il me revint en mémoire L.S., cet artiste dont le travail m’avait passionné lors de ma visite à la galerie East Fine Art. Je me souvins de ce que m’avait dit la jolie Japonaise : seul son marchand en sait peut-être plus sur lui en m’indiquant l’adresse de sa galerie, Sullivan Street.

L’heure étant proche de la fermeture des négoces, je me hâtai vers ce lieu qui pouvait me révéler qui était L.S. car dans ma tête, j’avais décidé d’en faire le pivot de mon exposition. Quand j’arrivai devant la galerie, le type allait fermer. Il m’accueillit pourtant avec bonne humeur, me dit qu’il avait tout son temps et se présenta : Tom Roberts.

Je me présentai à mon tour et n’y allant pas par quatre chemins, je lui exposai le but de ma visite.

– Vous auriez dû venir au début de la journée, me dit-il, car le sujet est dense et bien des curieux comme vous s’y sont cassé le nez ! –

Mais amusé de se trouver devant quelqu’un qui était attiré par cette peinture autant que par l’énigme, il me proposa de m’asseoir, m’offrit un verre et me questionna sur la raison de mon intérêt. Je lui exposai mon idée et les moyens qu’on m’offrait pour la réaliser.

– J’aime bien votre histoire et il se trouve, me dit-il, que je suis le seul par qui vous puissiez obtenir ces toiles mais je n’en ai aucune aujourd’hui. L.S. a un agent ou un marchand, comme vous voulez, mais son nom doit rester secret comme celui de l’artiste. Je l’appelle à un numéro sur liste rouge, lorsque j’ai besoin de nouvelles toiles. En principe, il se débrouille pour m’en fournir quatre ou cinq dans des délais assez brefs et en ce moment, je les attends. Pourquoi tant de mystère, je n’en sais rien et je vous avouerais que m’en fiche puisque j’ai un bon peintre et qu’une fois la curiosité passée, je continue quand même à bien vendre ses œuvres.

J’aimais bien cet homme et sa façon saine de réagir. Sa jeunesse, sa fraîcheur faisaient tache dans ce milieu. Brun, beau et n’ayant pas l’air de le savoir, il ne jouait sur aucun registre. Pas homosexuel, pas séducteur, pas snob, il était extraordinairement normal et comme il me semblait que de son côté je ne lui étais pas antipathique, je l’invitai à dîner. Nous avions choisi un petit restaurant français assez calme, selon son souhait, dans Broome Street et je m’aperçus qu’il connaissait très bien mon pays et le milieu artistique non seulement parisien mais, fait plus rare, régional. Lyon, Toulouse, Marseille et Nice, n’avaient pas de secrets pour lui. Il en connaissait les artistes, de renom ou inconnus, les galeries et tous les lieux institutionnels qui y avaient fleuri ces dernières années. Ces entités, bien de chez nous, l’amusaient par leur sérieux et leur professionnalisme approximatif et c’est avec un sourire malicieux qu’il les imaginait obligées de faire leurs preuves financières comme tout un chacun ici à New York. Ces digressions sur l’art et son marché nous ramenaient à L.S. comme un cas à part puisque, n’ayant bénéficié ni de l’appui d’un critique ni de celui d’un gros collectionneur, cet artiste avait joué son succès sur le coup de pub qu’avait représenté son anonymat. Nous étions d’accord pour reconnaître qu’un lancement tapageur pouvait faire la notoriété d’un artiste mais que, pour la durée d’une œuvre, il lui fallait avoir une certaine qualité et nous convenions qu’elle était grandement présente chez L.S. Et puis, me dit Tom Roberts, quel repos de travailler avec succès sur une œuvre sans avoir à supporter les caprices de l’artiste, dont l’ego la plupart du temps grandit avec la réussite.

Je quittai Tom avec sa promesse de m’appeler dès que le mystérieux intermédiaire, informé de ma proposition par ses soins, l’aurait éventuellement acceptée et aurait mis à notre disposition un certain nombre de toiles de L.S.

 

Chapitre # 13

Visiblement toutes ces histoires ennuient beaucoup Martin qui baye aux corneilles et se replonge dans la contemplation de ses ongles, qu’il malmène avec son petit bâtonnet. Là n’est pas ce qu’il veut savoir sur moi, je le comprends. J’ai cette fois la certitude que son écoute n’est pas désintéressée et que malgré moi je le conduis vers la possible résolution d’une énigme dont il croit que j’ai la solution. Mais que veut-il que je lui révèle alors que moi-même, je ne sais absolument pas où me conduira cette plongée dans mes souvenirs. Après tout Martin m’indiffère et puisqu’il est assez sage pour laisser couler le flot, ne l’interrompant plus bêtement quand je prends la tangente, pourquoi ne pas me concentrer sur cette histoire qui me revient par bribes et me surprend comme une chose arrivée à quelqu’un d’autre.

– Aujourd’hui je n’ai que peu de temps à vous consacrer, Zac, car je suis sur une autre affaire… Alors continuez. Vous en étiez resté à votre rencontre avec Tom Roberts et sa promesse de vous confier des toiles de L.S.

Je suis chaque fois sidéré que Martin soit aussi familier avec les noms que je cite. Il n’en oublie pas un seul et si mon histoire semble souvent l’ennuyer, jamais il ne loupe l’entrée en scène d’une nouvelle personne et son identité. Que veut-il dire par une autre affaire ? En quoi suis-je pour lui une affaire ? La personnalité de cet individu qui a ses entrées à n’importe quelle heure dans ce lieu strictement clos ne cesse de m’intriguer, de même que l’endroit lui-même. Comment m’expliquer l’impression de l’avoir déjà connu, lui et ses occupants ? L’entrée de Serge dans la pièce avec un verre d’eau et deux cachets ne me donne que des réponses approximatives…Suis-je malade ? A l’hôpital ? Mais alors que font ici Martin, ses questions et ces portes closes ? Pour oublier la sale tronche de Serge et ses yeux inquisiteurs, je replonge dans mes souvenirs, au grand soulagement de Martin  qui ne semble pas goûter non plus les intrusions du bonhomme.

« La rencontre avec Tom Roberts et l’aide qu’il promettait de m’apporter faisaient vraiment prendre corps à mon projet. Je m’attachais de plus en plus à l’idée de construire l’événement autour de l’identité mystérieuse de L.S. et de la nourrir d’un choix de jeunes artistes que j’avais découverts, du haut en bas de la Grosse Pomme. Je m’étais mis à écrire de nouveau, ce qui m’apportait beaucoup de satisfaction, d’abord des textes sur les travaux de chacun des artistes envisagés, puis sur la trame générale de l’exposition et sur les raisons de mes choix. Rassuré sur l’avancée de ma tâche, je me disais qu’à son retour, Lester serait content de moi et j’étais heureux de pouvoir lui donner satisfaction puisque au fond, je lui devais mon retour à la vie. Cette relative sérénité me ramena un soir au Zanzi Bar pour constater, en premier lieu, que Sandy me faisait la gueule et d’autre part, ce qui avait peut-être un lien, que Lola était là à nouveau. Je sus, par le frisson qui parcourut tout mon corps à sa vue, qu’hélas, je ne l’avais pas oubliée et que sa présence attisait en moi une espèce de fièvre que je n’avais jamais ressentie jusqu’alors. Lola était toujours vêtue de sa tunique de latex noir, mais il me semblait que son allure était légèrement différente, moins dure, moins dominatrice. Son teint était nettement plus coloré, ses gestes plus lents et ses yeux si profondément bleus eurent un instant, en me regardant, un air amusé. Cette imperceptible métamorphose ne fit qu’augmenter mon trouble car je ne savais pas si elle était réelle ou le fruit de mon imagination et de mon désir confus de vouloir que la douce femme blonde et Lola ne fassent qu’une seule personne. Sandy me fit revenir à la réalité en riant très forte aux plaisanteries d’un des Marseillais, qui semblait m’avoir remplacé dans ses faveurs. Au fond du bar, la partie de cartes se poursuivait toujours dans l’animation et Lola allait d’un joueur à l’autre, s’asseyant négligemment sur le bras de leur fauteuil, leur glissant un petit mot à l’oreille, le regard rêveur… La sonnerie du téléphone la fit sortir de sa torpeur et appelée par David, elle se dirigea nonchalamment  vers le bar – nous étions tous sans portable à l’époque – pour prendre la communication. Nerveuse, agitée, elle élevait la voix assez fort pour que j’en perçoive le ton vif, un peu agressif, sans que malheureusement je puisse saisir le sens de ses paroles. Raccrochant brutalement, elle quitta le bar sans dire un mot et s’engouffra dans la nuit de SoHo, ne me laissant même pas le temps de réagir et de la suivre.

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