9782221193310

Journal intégral – 1953-1986 – Matthieu Galey

Préface de Jean-Luc Barré

Robert Laffont, collection Bouquins – janvier 2017

 Première partie

Matthieu Galey, avec un seul l et un y à la fin du patronyme. Je donne ces précisions car j’ai constaté que se produit parfois une confusion à l’énoncé de ce nom, notamment chez les plus jeunes, avec Matthieu Gallet, l’actuel PDG de Radio-France.

L’homme dont je parle est né en 1934, à Paris, et mort dans cette même ville à l’âge de 52 ans, en 1986. Il a succombé à cette horrible maladie de Charcot qui paralyse peu à peu ses victimes (la sclérose latérale amyotrophique pour la nommer scientifiquement).

A peu près tout le monde ignorait, sauf quelques très proches, que Matthieu Galey tenait un journal. Une première version de ce Journal qui couvre la période allant de 1953 à 1986 a paru chez Grasset en 1987 (1er tome), puis en 1989 (2ème tome). Mais en vérité cette édition était incomplète et il fallut attendre trente ans pour disposer de la version « intégrale ».

Quelles en sont les raisons ?

Matthieu Galey fut un personnage incontournable de la vie littéraire et artistique française, pendant plusieurs décennies. Chroniqueur ou critique au Masque et la plume, dans la revue Arts, à L’Express, aux Nouvelles littéraires, adaptateur de pièces de théâtre de langue étrangère (Tennessee Williams par exemple), Matthieu Galey réalisa aussi un très remarqué livre d’entretiens avec Marguerite Yourcenar, publié juste avant son entrée à l’Académie française (je l’ai déjà cité dans ce blog lors de ma chronique sur Yourcenar). Il fut membre du comité de lecture de Grasset, également membre de plusieurs jurys décernant des prix littéraires et membre de la commission d’avances sur recettes au Centre national du cinéma – j’en passe.

S’il a fréquenté tout ce que le monde littéraire comptait de célébrités, Matthieu Galey a également participé à la vie mondaine ou politique, notamment parisienne. Impossible de citer tous les noms que l’on va croiser dans son Journal, d’autant que certains ne sont plus aujourd’hui très connus. Mais d’autres, décédés ou bien vivants, sont dans nos mémoires, souvent dans nos cœurs, certains étant « immortels » au double sens du mot. Quelques noms tout de même dans cette galaxie de gens célèbres (par ordre alphabétique et tous genres mélangés…) : Louis Aragon, François-Marie Banier, Pierre Bergé,  Antoine Blondin, Jean-Louis Bory, Pierre Brasseur, William S. Burroughs, Roger Caillois, Jean Cau, Jacques Chardonne, Edmonde Charles-Roux, Patrice Chéreau, Jean Cocteau, Michèle Cotta, Salvador Dalí, Maurice Druon, Edgar Faure, Dominique Fernandez, Alain Finkielkraut, Jean Genet, Florence Gould, Julien Gracq, Julien Green, Jean-Edern Hallier, Eugène Ionesco, Pascal Jardin, Marcel Jouhandeau, Pierre Joxe, René Julliard, Milan Kundera, Jack Lang, Bernard-Henri Lévy, Françoise Mallet-Joris, François Mauriac, Pierre Mendès France, François Mitterrand, Henry de Montherlant, Paul Morand, Yves Navarre, Marie-Laure de Noailles, François Nourissier, Jean d’Ormesson, Erik Orsenna, Suzy Mante-Proust (nièce de Marcel Proust), Madeleine Renaud, Jean-François Revel, Angelo Rinaldi, Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Philippe Sollers, Laurent Terzieff, Philippe Tesson, Michel Tournier, Boris Vian, Marguerite Yourcenar…

Quant à la liste de ses aventures amoureuses, qu’on va également croiser dans le Journal, elle serait plus longue à faire encore…

A la publication du Journal, en 1987, une rumeur a vite circulé selon laquelle il aurait été en partie expurgé. La plupart des « victimes » des portraits sans fard que trace Matthieu Galey étaient encore vivantes et certains protagonistes se seraient effrayés de passages à l’acide les concernant ou que soient rapportés tels quels des propos qu’ils avaient librement tenus devant lui en ignorant qu’ils seraient révélés au public, un jour. D’autres, pour expliquer le caviardage supposé, ont parlé des révélations faites par Matthieu Galey sur l’arrière-salle peu ragoûtante des prix littéraires. D’autres encore chuchotaient que les coupes auraient porté sur certains des très nombreux passages que Matthieu Galey consacre à sa vie personnelle d’insatiable dragueur gay aux quatre coins du monde (ce qui ne l’a pas empêché au demeurant de vivre deux très belles histoires d’amour dans sa vie).

Que s’est-il passé précisément ?

Auto-censure et censure tout court

Matthieu Galey lui-même avait commencé de revisiter son Journal, en 1984, lorsqu’il comprit la gravité de sa maladie qui, au mieux, ne lui laissait que quatre ans à vivre (il n’en eut que deux).

L’intention de Galey était clairement une édition posthume. Mais entre 1984 et sa mort, en février 1986, il ne parvint à revoir que les années allant de1953 à 1964. Ayant regardé trente ans en arrière, il dit, navré : « Jusqu’à vingt et un ans environ, je suis d’une bêtise et d’une fatuité qui me consternent. Je sais tout, je donne des leçons, j’admire n’importe qui en termes naïfs ou niais. Sauf quand il s’agit de vraies valeurs, que je néglige ou minimise avec une navrante régularité ! Presque tout est bon à jeter. Et tout ce temps rongé en amourettes, ou en romans inachevés ! Un columbarium de projets. Au feu ! »

Quelque temps plus tard il ajoute, à la relecture de ce passé : « La figure que j’y fais ne me plaît guère, sot, vaniteux, frivole, coureur, snob, méprisant – et Dieu sait si j’élimine des pages et des pages sans intérêt, des coucheries oubliées, des considérations philosophiques ou des flambées sentimentales d’une banalité abyssale ! »

Philippe Lejeune qui a procédé à un examen attentif de l’ouvrage a écrit dans les Journaux de la vie littéraire : « On peut s’interroger sur ce « redressement » d’image, sur cet acte d’« identité narrative » : a-t-on de tels droits sur son passé ? N’est-ce pas tromper le lecteur ? Pas vraiment, puisque Matthieu Galey ne cache pas l’acte de reconstruction, qui n’est autre que ce qu’on appelle communément… autobiographie. D’après ses dires, on peut supposer qu’il a remodelé le début pour le faire ressembler à la fin, comme Anne Frank quand elle avait réécrit son journal sur des feuilles volantes, en imposant aux bouillonnements et maladresses de la jeunesse l’équilibre et la sobriété de la maturité…»

Mais à cette revisitation de ses propres écrits par l’auteur, se serait donc ajoutée une censure extérieure. Pourquoi, sur quoi et par qui ?

Pierre Lejeune nous dit : « Nous le savons par deux sources : un article de Laurence Vidal dans le supplément littéraire du Figaro du 6 mars 1989 (« Un journal qui fait grincer les dents ») et l’émission « Apostrophes » du 10 mars 1989, d’une part ; d’autre part, le journal de Jacques Brenner (né en 1922 et mort en 2001), dont le tome V (…) a été publié de manière posthume en octobre 2006 chez Pauvert ».

Jacques Brenner était un ami – est-ce si sûr ? – de Matthieu Galey, un écrivain et fondateur de sa propre revue littéraire, Les Cahiers des Saisons. Jacques Brenner avait été chargé par Matthieu Galey de publier son journal après sa mort. Les autres personnes qui ont eu à se pencher sur les coupes éventuelles à opérer dans le Journal de Matthieu Galey étaient son dernier compagnon, Daniel Ankri, qui était le propriétaire matériel du journal manuscrit et partisan déclaré d’une publication intégrale, et sa famille (ses parents et sa sœur) qui, en l’absence de tout testament, héritait des droits sur l’œuvre. Enfin, il y avait bien entendu l’éditeur, la maison Grasset, et notamment son président-directeur général, Jean-Claude Fasquelle, et Yves Berger, très influent directeur, surnommé « le manitou des prix littéraires ».

« En gros, dit Pierre Lejeune, la famille (ou du moins, dans un premier temps, le père) a souhaité des coupes sur la vie privée et, dans un second temps, s’est indignée que ces coupes n’aient pas été faites[1] , alors que Brenner et les éditeurs avaient, eux, pratiqué sans vergogne des coupes concernant des personnalités du monde des lettres et de l’édition susceptibles de nuire… à Grasset. »

Geneviève Galey, journaliste et sœur de l’auteur, comme pour justifier l’attitude de son père à propos des aventures multiples de son fils, dira : « Il ne faut pas oublier que mon père était né en 1904, il avait 80 ans quand ce journal est paru. Donc c’était un choc de civilisations. Il savait parfaitement que son fils était homosexuel mais on ne parlait pas de ces choses-là… »

Elle-même confesse être « tombée des nues. Je ne connaissais pas du tout le monde homosexuel ni la vie, de l’époque, des homosexuels. Quand j’ai fait taper cela par mon assistante, j’ai scotché un certain nombre de pages pour qu’elle ne les tape pas, me disant je ne peux pas lui montrer des choses pareilles ! »

En 1989, Bernard Pivot décide d’en avoir le cœur net. Il invite les possibles responsables des caviardages supposés sur le plateau d’Apostrophes : Geneviève Galey et Yves Berger. Geneviève Galey met directement en cause Grasset et dévoile les vraies raisons de cette censure, selon elle. Jean-Luc Barré les rappelle dans la préface de la nouvelle édition de 2017 : « La volonté de taire “un certain nombre de magouilles“ concernant les prix littéraires, “notamment le Goncourt“ dont l’éditeur de la rue des Saints-Pères [était] alors l’un des grands bénéficiaires, et le souci de préserver quelques auteurs de la maison des jugements accablants portés sur eux par son frère. »

Le plus étrange est qu’Yves Berger ne la contredit pas… Il se défaussa toutefois sur d’autres que lui aux éditions Grasset.

Bref, et quelles qu’en soient les raisons, le journal édité en 1987 fut bel et bien expurgé pour ne pas dire censuré.

Matthieu Galey entre bonnes fées et quelques démons

Physiquement pas très grand mais doté de beaucoup de charme avec son beau regard et malgré sa grosse moustache tombante (pardon pour ceux qui en sont adeptes…), manifestement très intelligent, Matthieu Galey était un sincère amoureux de la littérature. Il eut de bonnes fées autour de son berceau. Son père était cinéaste et son grand-père paternel un lettré qui lisait Tacite et Jules César en latin. Du côté maternel, l’enfant de Marcelle Bechmann, d’une famille juive (vous verrez ci-dessous pourquoi cette mention compte), était le petit-fils de l’architecte Lucien Bechmann issu d’une influente famille.

Matthieu Galey fit ses études secondaires au Lycée Buffon. Il les poursuivit à Rome au lycée Chateaubriand et, de retour en France, il intégra le lycée Henri-IV où il noua une grande amitié avec Pierre Joxe (« La seule amitié pure de ma vie », disait-il).

Ils passèrent ensemble deux mois à l’Institut français d’Édimbourg, dans le cadre d’un échange inter-lycées et dont Pierre Joxe parle lors d’un entretien télévisé où se manifestent ses liens indéfectibles avec Matthieu Galey. « Il avait une vision critique, sceptique et ironique de la politique », nous dit l’ancien ministre de François Mitterrand, peut-être « surtout à cause de son père “épuré“ à la Libération ». [2]

Pierre Joxe ajoute « Et il se moquait un peu de moi… ». Par son milieu si ce n’est ses idées, Matthieu Galey semblait s’inscrire dans la mouvance de la droite. Même si l’étiquette l’agaçait, il fréquentait en effet, parfois assidûment, certaines des figures majeures du monde intellectuel de droite de cette époque, qu’il s’agisse de Paul Morand, de Marcel Jouhandeau, en passant par Jacques Chardonne, Roger Nimier, Jacques Laurent, puis Michel Déon, Antoine Blondin, même notre futur Jean d’O, et quelques autres encore. Ceux, autrement dit, qui voulaient se démarquer des auteurs de la NRF et de Gallimard tout comme des tenants du Nouveau roman. « Les hussards » comme les désignait, ironique, Bernard Franck, écrivain et critique littéraire avec qui Matthieu Galey eut des rapports tendus. Mais, en vérité, Matthieu Galey n’appliquait pas moins à ces auteurs et penseurs qu’à d’autres cette vision critique, sceptique et ironique de la politique qu’avait relevée son ami Pierre Joxe.

Peu de courants échappaient à son ironie, à commencer par les communistes « si sectaires qu’ils vous donnent le sentiment qu’on a raison d’avoir tort »… Quant au quotidien de la politique, il écrivait, dès 1982, que « « jadis, on menait le monde avec des grands discours ; aujourd’hui, on le gouverne à coup de “petites phrases“ »

Après le lycée, Matthieu Galey suivit un parcours universitaire à Sciences Po, où il eut Georges Pompidou parmi ses professeurs.

Indéniablement, le milieu familial et l’entourage lui ont mis le pied à l’étrier : son père tout d’abord, mais aussi un des amis de celui-ci, Georges Izard qui fut son parrain et devint membre de l’Académie française, en 1971. La messe de minuit était « comme toujours », nous dit Galey, célébrée par le beau-frère d’Izard, le père Jean Daniélou, futur cardinal et membre de l’Académie française. D’autres encore, la famille Joxe, mais aussi des membres de l’importante famille Bechmann, l’ont épaulé.

Soutenu de la sorte, Matthieu Galey était encore étudiant lorsqu’il débuta dans les Cahiers des Saisons. En 1957, il fut engagé comme « nègre » par un ami de son père, le futur académicien Maurice Druon, pour la rédaction de son roman historique Alexandre le Grand, qui devait paraître l’année suivante.

Bref, de bonnes fées… Mais encore fallait-il avoir du talent pour faire fructifier ce premier capital. Matthieu Galey n’en manquait pas.

En vérité, son principal démon fut lui-même. Il s’aimait peu, même s’il n’a probablement jamais douté de son intelligence. A part un roman de jeunesse, il n’a rien écrit. Dans son Journal il dit : « C’est vrai que j’ai regardé “passer les bateaux où je ne monterais jamais“. Paresse ? Impatience ? Orgueil de rater mon coup ? »

Ou bien était-ce un manque de confiance en soi, une surdose de scepticisme qu’il définissait comme « l’autre politesse du pire. » Et pourtant, ajoutait-il, « voici quarante-six ans que je somnole sur un trésor. Homosexuel et demi-juif, quel romancier ne donnerait cher pour posséder ce capital ? »

Au total, ce cocktail de doutes, d’envies, d’auto-dénigrement traversé de quelques bouffées d’orgueil, toujours teinté d’ironie, tantôt joyeuse, tantôt désespérée, le rend finalement très sympathique tout en l’ayant en effet paralysé : il n’a pas été un écrivain. Mais son Journal est en somme sa revanche, qui survivra peut-être à l’œuvre de bien des auteurs qu’il a fréquentés.

Ce Journal intégral est donc enfin disponible. Il a fallu attendre trente ans après la mort de Matthieu Galey pour que l’idée fasse son chemin de tout publier, y compris les séquences au vinaigre sur tel ou tel, les passages sur « la cuisine » des prix littéraires et ceux sur ses relations charnelles incessantes. C’est de cette édition intégrale que nous allons parler ici.

Je n’ai pas eu envie d’en faire une simple recension mais une présentation assez détaillée et – j’espère… – une certaine analyse. Car ce Journal intégral de presque mille pages (index compris) m’a passionné, très souvent fait rire, et il m’a bouleversé dans sa dernière partie.

Je vous le présenterai en plusieurs chroniques – merci à Lola de permettre cette liberté !

[1] En vérité, elles l’ont été au moins partiellement, comme le montre l’édition intégrale de 2017 où les passages réintroduits figurent en italiques.

[2] Il avait été sanctionné pour avoir participé à l’équipe des actualités de Pathé, précédant chaque projection de film et dont le ton était très pro-gouvernemental. Matthieu Galey, qui en parlait peu, avait toujours trouvé cette sanction très injuste, quand tant d’autres s’en étaient fort bien tirés.

Thierry Martin

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