John Irving
John Irving

Avenue des mystères

Avenue des mystères de John Irving, Seuil – mai 2016

mysteresIl existe bien des façons d’être « un grand écrivain » : par exemple posséder un style particulier, un rythme propre, avoir le don d’observation de très près ou le don du recul, celui de l’architecture des livres ; et évidemment avoir une bonne capacité d’imagination.

Même si John Irving recèle plusieurs de ces talents, c’est son imagination qui m’a toujours le plus enchanté chez lui : elle est inépuisable !

C’est un miracle de certains livres que la pomme de Newton ne tombe pas par terre en se détachant de l’arbre mais s’envole : en vérité, cette prouesse imaginative est seulement une autre façon de parler du monde. Mais aussi farfelues que soient parfois les circonstances dans les livres de John Irving, il pense que « la vie est un modèle trop bordélique pour un roman. Les personnages fictifs sont plus cohérents, plus consistants, plus prévisibles. »

Irving « délire » et c’est délicieux ! Même si Avenue des mystères n’est pas à mes yeux son meilleur roman, c’est un bon livre, bien qu’un certain nombre de passages m’aient paru longs voire peu « utiles » au récit. Mais tant d’autres sont du grand Irving ! Et j’ai en outre souvent ri de bon cœur.

On y retrouve bien sûr la plupart des thèmes de prédilection d’Irving : l’enfance, les parents absents, les prostituées, les gays et les travestis, les accidents mortels, la perte des êtres chers. Mais ne lui demandez pas quelle est la part d’autofiction. Il a dit à l’Express : « L’autobiographie ne me semble guère intéressante. Il m’est arrivé trop peu de choses. Ma vie a été assez linéaire, sans danger et presque ennuyeuse. »  Il ajoute dans une autre interview : « J’écris sur ce dont j’ai peur et non sur les événements qui me sont arrivés. Mais je soutiens que ce dont vous avez peur, ce qui ne vous est jamais arrivé mais que vous redoutez, fait partie de votre autobiographie. »

Intéressante observation, non ?

Tas d’or et tas d’ordure

Juan Diego et sa sœur Lupe vivent au milieu du basurero, un des tas d’ordures du Oaxaca de ces années-là, au Mexique. Lupe est sa demi-sœur en vérité car si la mère fait le ménage chez les Jésuites, le jour, elle vaque, la nuit, à de tout autres travaux physiques dans le quartier mal famé de la ville et s’est ainsi deux fois retrouvée enceinte.

L’un des deux enfants est surdoué, il apprend tout seul à lire, en espagnol comme en anglais, en arrachant les livres aux flammes des brasiers ; l’autre est extralucide, petite fille qui, d’une voix suraiguë, parle une langue absolument incompréhensible que seul Juan Diego sait déchiffrer et qu’il doit traduire, du moins quand ce qu’elle dit lui semble acceptable pour l’interlocuteur. Elle lit dans les pensées et reconstitue parfaitement le passé de ceux qu’elle a en face d’elle ; elle est en revanche moins douée quant aux prédictions – sauf une fois, la plus grave…

A leur manière, ce sont deux pépites parmi les immondices, deux gamins rares, hébergés par le grand patron de la décharge qui les protège contre les bandes et les chiens affamés. Ils sont aussi surveillés par l’un des plus dévoués Jésuites du coin, un des responsables des « Enfants perdus », le Frère Pepe. Mais Lupe ne l’entend pas de cette oreille qui enjoint à son frère de traduire pour le religieux, venu avec une pile de livres destinés à Juan Diego : « Dis-lui qu’on n’est pas des enfants perdus puisqu’il nous a trouvés ! »

Bientôt, le Frère Pepe est rejoint par Edward Bonshaw, jeune séminariste américain, qui débarque de l’avion en chemise hawaïenne ornée de perroquets et de palmiers, mais beaucoup trop grande car il a considérablement maigri depuis les photos qu’il avait envoyées aux Jésuites : les pans lui tombent jusqu’aux genoux. Il veut qu’on l’appelle Eduardo, non pas pour faire couleur locale mais parce qu’Edward était le second prénom de son père haï notamment parce qu’il a assassiné sa chienne chérie, Béatrice, dont il avait considéré qu’elle « ne servait à rien ».

Si le missionnaire Eduardo se flagelle à outrance dans sa cellule, il garde néanmoins son caractère joyeux et veut toujours voir le bon côté des choses.

Très vite, le roman mêle le passé et le présent : nous sommes tantôt en enfance avec Juan Diego et Lupe, tantôt quarante ans plus tard. Et plusieurs histoires se superposent, tant le passé que de nos jours. Ces va-et-vient incessants ne simplifient pas la vie du chroniqueur, mais aussi – et c’est plus fâcheux – alourdissent voire brouillent parfois la lecture du roman. Mais il est vrai que « le passé était le vrai domicile de Juan Diego », nous dit Irving…

On sait rapidement que le héros est devenu un écrivain célèbre, mais il faut un peu attendre pour découvrir qu’il boite depuis un terrible accident survenu sur le basurero, et que depuis quelques années il est en outre contraint de prendre des bêtabloquants. Les bêtabloquants, contrairement à ce que les deux mots accolés laissent espérer la première fois qu’on les entend, ne sont malheureusement pas des procédés magiques pour figer sur place les innombrables balourds et autres nunuches qui nous cernent : ce sont des médicaments. S’ils protègent des effets dévastateurs des crises cardiaques, ils avivent aussi la fatigue et mettent en berne les capacités érectiles : Juan Diego les réanime à grands renforts de Viagra.

Vierges et anciennes vierges

A Oaxaca, il y a ceux qui vénèrent la Vierge de la Solitude et ceux qui, comme Lupe, la détestent, lui préférant la Virgen Morena, Notre Dame de Guadalupe. Mais elle est « reléguée au second plan, (…) réduite à occuper la chapelle latérale gauche de la basilique et ramenée à un simple portrait même pas éclairé ». Lupe est furieuse : Notre Dame de Guadalupe « était pourtant fille du pays (…), de chez nous ». Mais c’est Sainte Marie Mère de Dieu qui occupe l’essentiel de l’espace, parée, dorée, étincelante, « colossale » sur son autel vertigineux. Des années plus tard, Esperanza, la mère, juchée sur une échelle, se tuera en époussetant le nez de la Vierge, après un regard courroucé que celle-ci a lancé sur son décolleté trop échancré : la mère universelle scandalisée par cette mère trop terrestre…

Mais s’il y a les vierges, il y a aussi les autres. Devenu homme mûr et célèbre, Juan Diego rencontrera Miriam et Dorothy, la mère et la fille qui l’assaillent dans un aéroport, le cajolent, le caressent, cherchent à le chevaucher, peut-être moins pour monter au ciel de son lit qu’à ceux de ses personnages. On retrouvera ces étranges femmes à plusieurs reprises dans le roman.

Retour à Juan Diego adolescent : devenu infirme, il ne doit plus rester à la décharge mais rejoindre le pensionnat des enfants perdus. Lupe l’accompagnera. Pour une fois, les voilà près de leur mère qui n’a pas encore dégringolé de l’échelle ; elle vit elle aussi à l’orphelinat qu’elle nettoie.

On va aussi y croiser quelqu’un qui va jouer un rôle considérable dans la vie de Juan Diego : le gringo bueno, Américain qui a fui son enrôlement pour le Viêt-nam. Les enfants l’ont recueilli ivre mort, dans la rue des prostituées où ils vont souvent attendre leur mère. C’est un jeune homme de 26 ans qui en paraît beaucoup moins, maigre mais beau. Il boit comme un trou et fréquente beaucoup ces dames. Il a un Christ sanglant tatoué sur le torse, et les mains transpercées de Jésus sont reproduites sur ses propres mains, comme une superposition. Il s’était fait faire ces tatouages pour convaincre les recruteurs de l’armée qu’il était un objecteur de conscience, mais ça n’a pas marché. Du coup, il s’est offert un autre tatouage, un drapeau américain gravé sur ses fesses mais déchiré au milieu par la raie.

Tel quel, le gringo bueno fait chavirer Lupe malgré ses odeurs d’alcool et de vomi. Elle veut l’épouser jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il a couché avec Esperanza, la mère. Hippie enjoué, le gringo bueno se fait soudain sérieux et demande à Juan Diego de promettre que s’il lui arrive quelque chose – ce qui ne tardera pas – il ira aux Philippines sur la tombe de son père tué là-bas durant la dernière guerre, pour lui dire qu’il regrette infiniment de ne pas l’avoir connu. Juan Diego promet.

Il y retrouvera Clark French, un de ses anciens élèves du temps où notre héros était prof à la fac. Clark, lui-même écrivain – trop conventionnel au goût de son ex-professeur – et sa femme, gynécologue issue d’une famille de médecins reconnus, s’occupent de tout. Clark est un catholique assez doctrinaire. L’église catholique occupe une part assez importante du roman de John Irving, entre agacement de Juan Diego (et de l’auteur, probablement), voire fureur, mais aussi tendresse. Comme le dit John Irving dans une interview, « les catholiques que je connais ont, comme les non-catholiques, recours à la contraception, croient dans le droit à l’IVG, approuvent le mariage homosexuel… Ils se fichent de la politique de l’Église, mais ils vont à la messe et ont la foi. Je comprends ce distinguo, même si je suis plutôt agnostique. »

Il est vrai que les Frères jésuites du livre sont particulièrement tolérants, une fois contournés les principes et les formules.

Des Jésuites à la Maravilla

Le docteur Vargas qui a tenté de remettre d’aplomb le pied tordu de Juan Diego considère que la sœur extralucide et son traducteur de frère, tous deux désormais sans mère, feraient mieux d’entrer dans un cirque où ils pourraient être hébergés et gagner de quoi vivre. Le cirque La Maravilla, La Merveille, avec une majuscule, paraît tout indiqué. La Maravilla était en vérité une vraie personne, une acrobate hors pair mettant sa vie en péril dans ses numéros, comme tous les voltigeurs de ces cirques sans filet. Eduardo n’est pas d’accord mais les enfants sont tentés. Les y voici, parmi les éléphants, un gros nain, un couple d’acrobates argentins qui se pelote sans cesse et les lions. Le dompteur, Ignacio, est un obsédé sexuel branché sur les gamines et il s’est mis en tête à la fois de déniaiser Lupe mais encore de lui faire lire dans la pensée des lions : ça lui sera fatal. Mais à  La Maravilla, voici aussi Flor, un travesti prostitué d’1 mètre 89 qui fait du rentre-dedans à Eduardo pour qui « l’idée même de ses seins et de son sexe avait altéré le cours de son existence. (…) La vie qu’il avait si longtemps endurée, cette vie d’autoflagellation, voici qu’elle prenait fin. » Eduardo tombe amoureux. Il ne va pas tarder à renoncer à sa vocation ecclésiastique ni à former avec Flor « le couple le plus fantastique [que Juan Diego] ait connu ».

Après que Lupe a été dévorée par une lionne au cirque La Maravilla, Flor et Eduardo veulent adopter Juan Diego désormais seul au monde. John Irving, lui-même hétéro et père de plusieurs enfants, dira à l’Obs à propos des enfants adoptés par des gays : «  On invoque le danger encouru par cette grande institution exemplaire : la famille hétérosexuelle. De qui se moque-t-on ? Regardez les grands classiques de la littérature : qu’y a-t-il d’exemplaire dans la famille d’Œdipe ou de Hamlet? Et aimeriez-vous être l’enfant de Charles et Emma Bovary? (…) Pour un enfant, ce qui est contre nature, ce n’est pas d’avoir deux pères ou deux mères, c’est de venir au monde sans être désiré et d’en pâtir, de se sentir un fardeau, de grandir avec des parents absents ou dans une ambiance pathogène, au lieu de se sentir constamment aimé et désiré. »

L’amour que Flor et Eduardo se porte l’un à l’autre, celui qui les unit à Juan Diego et lui à eux, leur mort sont des moments magnifiques du roman qui m’ont rappelé mon livre préféré de John Irving : A moi seul bien des personnages.

Mais pour l’heure, il faut convaincre les Jésuites de cette adoption hors normes. Aux pieds de la Vierge immense, celle qui a perdu son nez, Eduardo et Flor implorent Frère Pepe, le Père Octavio, le Père Alfonso – et la Vierge elle-même – de le leur permettre. Mais les prêtres se rebiffent, certains s’indignent ; alors des larmes lourdes comme des « grêlons » tombent sur cette petite troupe : la colossale statue de Marie s’est mise à pleurer…

Miracle ? Qui sait ? Et que dire aussi de ces fantômes que Juan Diego croise ou croit croiser à Manille, ces jeunes militaires tués au combat ? Et que dire encore de ces deux femmes mystérieuses, la mère et la fille, Miriam et Dorothy, qui resurgissent « comme par enchantement » à Manille, mais dont l’image n’apparaît pas lorsqu’on les prend en photo ? Sont-elles des chimères ? Ou les fantasmes de l’écrivain qu’est Juan Diego ? C’est bien possible car, comme le dit Eduardo à Juan Diego : « Il y a une vie dans les livres, et dans le monde de ton imagination. Davantage que dans le monde matériel. »

Juan Diego lui-même ne le dément pas qui confesse que  « son monde imaginaire lui a apporté bien plus de satisfaction que le monde réel ».

Tous les amoureux de la littérature, n’ont-ils pas envie de dire : merci, monsieur Irving…

Thierry Martin

 P.S. Ce livre m’a été offert par Catherine, une très grande amie, bien chère aussi à Lola, presque une sœur dans mon cœur, lors d’un séjour chez moi, cet été, dans ma montagne. Elle est bien malade, depuis presque un an, et se bat avec une incroyable énergie. Elle va gagner ! Qu’il me soit permis de lui dédier cette modeste note de lecture, avec toute mon affection.

 

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