La caméléone #Chapitre 3

Zacharie n’avait jamais douté de la nécessité de tenir son journal pour venir au secours de sa mémoire défaillante. Au cours de sa vie il s’était essayé à cet exercice à plusieurs reprises. D’abord pour fixer les images de son enfance en Indochine où il vivait avec son père, officier de l’armée française mais natif du coin, produit d’une mère vietnamienne et d’un père basque. Il avait écrit des pages sur ses souvenirs des rues de Hanoï où enfant, il allait chercher pour sa grand-mère la soupe du matin, vendue par les marchands ambulants. Le départ précipité de ce père déchiré entre son appartenance à l’armée française et ses racines asiatiques, emmenant toute sa famille vers cette France inconnue et mythique, avait laissé de si profondes cicatrices en Zacharie qu’il n’avait pas pu poursuivre le récit de ce déchirement.

Il y eut, plus tard, ces moments exceptionnels avec Aurélie Lemal. Tous deux, fous d’écriture, passaient leurs nuits à rédiger des poèmes que le matin ils croisaient, faisant naître d’incroyables cadavres exquis qui n’eurent que la vie éphémère d’une lecture de quelques aubes car la disparition tragique d’Aurélie amena Zacharie à brûler tout ce qui touchait à ces moments intenses et fous.

Relater sa vie avec Claire n’avait pas été, non plus, une urgence puisque l’amour était là, tranquille. La fin de Claire et le trou noir dans lequel cette mort l’avait plongé, avaient exclu tout exercice de mémoire. Contraint à l’oubli pour pouvoir survivre, Zacharie avait sombré dans une amnésie dont il ne savait plus si elle était réelle ou voulue.

Maintenant c’était Martin qui le sollicitait pour qu’il réveille sa mémoire. Se souvenir de tout ce qui l’avait amené à Jane n’était au fond pas vain, dans la mesure où il ne savait pas encore aujourd’hui qui était cette femme qu’il aimait et qui lui avait fait oublier le cours normal du temps.

Zacharie regarde Martin avec affection, cette fois. Il ne doute pas que cet homme veuille l’aider. C’est à lui, et à lui seul qu’il peut se confier. Ensemble, ils fixent le mur de la petite chambre comme si les mots de son histoire y étaient inscrits. Ce recueillement, cette plongée dans le temps rendent à la silhouette et aux traits de Zacharie toute leur beauté. Martin est frappé par l’élégance de ce corps mince, musclé, allongé sans abandon sur ce lit minuscule, de cette peau veloutée couleur caramel, de ces yeux bruns à peine bridés, de cette bouche grande et charnue, si mobile et si vulnérable aux joies et aux douleurs évoquées. La voix est douce, amicale et Martin s’abandonne à la musique des mots, prêt à oublier le pourquoi de sa présence, pourtant bien éloigné d’un conte de fées.

« Je sortais de l’hôpital, meurtri mais guéri ou en tout cas remis sur pied après des épreuves qui en auraient tué plus d’un. Il me fallait absolument trouver une piaule car pas question de retourner chez mes parents à Rueil-Malmaison. Pas non plus chez Anne, ma vieille copine, ma compagne par intérim, qui en avait cette fois assez de moi, de mes retours après catastrophe et se refusait à me reprendre sous son aile. Chez elle, je récupérai quelques fringues, mes précieux petits sacs plastiques et mes cahiers de notes et de poèmes. Mis devant l’urgence de devoir trouver un abri, je marchais d’un bon pas, selon mon habitude, vers Belleville, passant devant le Père Lachaise pour emprunter la rue de la Roquette et arriver à mon havre de paix, le bistrot où officiait Léon, mon ami garçon de café. En chemin, je croisai Yves Lambert, un de mes copains peintres pour qui les affaires semblaient aller fort bien. Il me proposa de m’héberger dans son atelier, un vaste local donnant sur une immense cour intérieure. A l’époque, dans ce périmètre autour de la Bastille, les artistes travaillaient, organisaient des expositions, des performances dans leurs ateliers et le quartier, depuis qu’il était devenu un haut-lieu de l’art contemporain, était un endroit où il faisait bon vivre, même si le confort des locaux laissait beaucoup à désirer.

Yves Lambert, que j’avais connu galérant comme moi, semblait aujourd’hui bien vivre de sa peinture, s’inspirant dans ses toiles des images, personnages, animaux, signes et rites que véhiculait sa culture antillaise. Il peignait, en de grands aplats de couleurs primaires, des personnages sortis des contes que lui racontait sa grand-mère. J’aimais en Yves son métissage, c’était ce qui nous avait rapprochés. Mais en bons métis, nous n’avions jamais totalement confiance l’un en l’autre. Nous n’étions pas vraiment amis, nous nous comprenions, c’est tout et ça nous amenait à nous aider lorsque l’occasion se présentait. Cette fois, je devenais son débiteur.

Je déposai mon baluchon, tirai la porte, mis la clef sur le rebord de la fenêtre selon les indications d’Yves et me dirigeai vers mon bistrot favori. C’est alors que je fus saisi par l’angoisse de ne pas retrouver Léon. Léon, j’en prenais soudain conscience, était désormais ma seule attache à la vie.

Léon était un être exceptionnel. Il n’était jamais parti en vacances, il n’avait jamais quitté son quartier. Sa femme, à laquelle il était désespérément fidèle, faisait des ménages dans le onzième et le vingtième arrondissements depuis son plus jeune âge et ne connaissait, elle aussi, que ces deux quartiers de Paris. Avec lui, aussi étrange que cela paraisse, je pouvais parler de tout, tout aborder. Il était lui aussi une grande oreille sensible comme celle d’un éléphant d’Afrique. Parfois elle frissonnait sur les bords quand je lui faisais certaines confidences, se relevait légèrement quand j’arrivais à le surprendre, mais imperceptiblement tant il en avait vu et entendu durant sa longue vie de garçon de café.

Il était entré à l’Univers à seize ans et depuis, n’avait jamais plus quitté le bistrot. Pourtant il aurait pu avoir une autre vie, Léon. Pendant la guerre, son frère Jacques, pour ne pas partir au service obligatoire en Allemagne, avait quitté son travail de grouillot au troisième sous-sol de la compagnie d’assurances « l’Avenir et la Vie », pour reprendre ses études. Sa mère, fille-mère de mère en fille, n’arrivant pas à mettre un sou de côté, Jacques pour payer son nouveau statut avait fait tous les petits et gros boulots possibles. En peu de temps, il avait passé son bac pour ensuite s’inscrire en médecine, alors que Léon, accident du travail de sa zélée femme de ménage de mère, n’avait encore que cinq ans. Le grand frère, d’abord externe puis interne à Garches, assidu trimeur dans toutes les tâches parallèles à la médecine, infirmier, brancardier et même un peu faiseur d’anges, mais à Belleville seulement et pour rendre service, finit par être docteur en médecine, puis psychiatre et n’eut qu’une ambition : voir Léon faire des études. Mais Léon, lui, voulait travailler. Il avait certainement autant d’intelligence que ce brillant frère mais pour lui, Belleville était son seul monde, servir, sa devise et l’Univers son royaume !

Il y entra à seize ans, le quitta pour l’armée, qui le déclara inapte au service et le réforma pour un souffle au cœur, ce qui ne l’empêchait pas, depuis, de grimper quatre à quatre, plus de cent fois par jour, les étages de la mezzanine où les habitués de l’Univers jouaient aux cartes, écrivaient ou se livraient à toutes sortes de petits commerces et échanges, une des particularités du quartier..

Léon disait toujours : mon frère, son intelligence, son savoir, ça ne l’a pas empêché de se faire sauter la paillasse, alors moi je me dis que moins on en sait… Il est vrai que son frère Jacques, psychiatre, puis psychanalyste, lassé d’essayer de résoudre les problèmes des autres sans arriver à dénouer les siens, avait fini par avaler la dose juste de barbituriques pour s’envoler vers l’au-delà. Léon avait, en effet, sans avoir étudié, le savoir du peuple, ce bon sens des gens intelligents et simples pour écouter les autres et parfois, mais c’était une profonde manifestation d’amitié, pour les conseiller. Pensant à tout cela, je hâtai le pas car mon pressentiment se transformait peu à peu en panique à l’idée que je pourrais ne pas trouver Léon à l’Univers !

Zacharie repense à cette angoisse en regardant Martin, toujours en contemplation devant ses doigts et il lui paraît tout à coup évident qu’il y a du Léon dans Martin, moins un petit quelque chose, mais quoi ? Sans doute un manque de gratuité, un petit côté intéressé dans son attention…

– Finalement vous l’avez trouvé, Léon. Qu’est-ce qu’il vous a dit en vous voyant arriver ?

– Léon ? Rien, il ne disait jamais rien à ses amis, il les laissait s’installer, retrouver leurs marques. Il leur servait leur boisson favorite et s’il le pouvait, il se tenait à côté d’eux, au cas où… Pourtant cette fois il ne m’apporta pas mon Martini vodka, mais s’appuya à ma table et me demanda :

– Comment tu vas ?

– Ça va, ça va, Léon, ça a été très très dur cette fois, mais tu vois, je suis là et tu es le premier que je viens voir.

– Tu sais, Zac, le quartier change beaucoup et tu ne devrais plus traîner ici, c’est pas bon pour toi…

– Mais Léon, ici je connais tout le monde et il faut que je retrouve du boulot. A propos, tu as vu Pignon ces derniers temps ? Il a peut-être besoin de quelqu’un pour le journal ?

– Je l’ai vu l’autre jour, il sortait de la galerie Ramon après le vernissage et ça n’avait pas l’air d’aller. Deux types du groupe, tu sais, l’ont agressé, lui disant : Pignon, tu dis n’importe quoi, tu écris de la merde, tu cires les pompes des galeries friquées et je ne sais plus quoi encore.

– C’est vrai ? Tu as vu le canard, ces temps-ci ?

– Oh moi tu sais, les journaux d’art, à part la couverture et la pub…

– Oui, d’accord Léon, mais tu sens bien les choses, alors, ton impression ?

– Eh bien Pignon, je crois qu’il n’arrive plus à s’en sortir financièrement, alors, après avoir été plein de rigueur, maintenant il fait la cour aux gros et les gros, ils se payent sa tête, ils lui font faire de beaux papiers sur leurs expos, bien écrits parce que toi tu le sais, il écrit bien, Pignon, et puis ils lui promettent de la pub qu’ils ne prennent jamais ou qu’ils ne paient pas, prétexte : mauvaise impression, mauvais délais, etc., et lui il faut qu’il se démerde. Compte pas là-dessus, Zac, va voir ailleurs.

– Léon, c’est toi qui me dis ça, toi qui n’as jamais quitté le quartier ?

– Zac, moi je ne suis rien, toi tu es intelligent, tu es poète, tu écris bien, tu es beau et tu as eu les plus belles filles de Paris, mais aujourd’hui, ici tu es cuit, va voir ailleurs !

– Mais enfin, Léon, si Pignon ne peut pas me reprendre au journal, j’ai encore plein de relations dans la mode et Top Fashion m’a toujours gardé une place. C’est moi qui suis parti, tu sais, eux ils voulaient me garder mais moi la mode, le milieu, les mannequins, j’en avais ma claque et puis il y avait trop de coke là-dedans !

– Ah ça, à qui le dis-tu. Mais la petite, tu n’aurais jamais dû la quitter. Elle t’aimait et qu’est-ce qu’elle était belle !

Zacharie revoit Antonella, sa beauté, sa gentillesse. Newton adorait qu’elle pose pour lui. Les photographes, les couturiers, se l’arrachaient mais elle, elle ne rêvait que de faire un enfant avec lui, de vivre dans une grande maison avec des livres, des chiens et lui, il ne voulait ni enfant ni chien et les livres, il voulait les aborder seul, se heurter à leurs problèmes, en venir à bout ou se rompre le cou, mais surtout pas les envisager comme cadre au bonheur ! Les livres, c’était un monde de questions et non un environnement sécuritaire, il lui fallait leur faire la peau, aux livres.

– Léon, laisse tomber Antonella, c’est de l’histoire ancienne et puis il y a eu Claire et ça, ça a été vraiment trop dur !

– Alors toi, laisse tomber avec Top Fashion.

Léon descendit les escaliers quatre à quatre car le patron gueulait qu’en bas, les clients attendaient.

Je repensais à la mode dont je n’avais rien à faire et qui n’avait plus rien à faire de moi, à mon cercle de poètes qui devenaient tous fous, à Pignon qui m’avait déjà beaucoup aidé mais qui, aux dires de Léon, avait une masse d’ennuis et mon avenir m’apparut soudain assez bouché. En bas toute la faune arrivait, déjantée, déjà en train de délirer, de combiner…

 

Cet article comporte 1 commentaire

  1. Una Liutkus

    Bonjour Lola !
    J’ai l’impression d’avoir raté le départ du train (le chapitre 1) ??
    Le chapitre 3 est bien plus actif que le bref chapitre 2…
    Je vais continuer le voyage ! pour connaître la suite et la fin…
    Le style est léger et ferme à la fois !
    Deux chapitres d’un coup …
    J’attends la suite avec patience (relativement).
    Pour me faire patienter je lis le retour du Niçois de Joann Sfar
    Besos
    Una

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