« Décadence » (suite et fin) par Michel Onfray, Flammarion, décembre 2016.

Dans deux précédentes notes de lecture, Thierry Martin a présenté l’introduction puis la première partie du livre de Michel Onfray. Cette troisième et dernière note termine l’analyse de cet important ouvrage.

III – Les hommes sans Dieu

 Le corps retrouvé

Pour Michel Onfray, la première « fissure » de l’édifice judéo-chrétien, passé au scanner de sa critique, c’est ce qu’on pourrait appeler le retour du corps. Avec la redécouverte d’Épicure le Grec et de Lucrèce, son disciple romain, due aux efforts de Pétrarque (1304-1374), de Niccolò Niccoli (1364-1437) et de Le Pogge (1380-1459), « soudain, le voile chrétien se déchire ». C’est la naissance de l’humanisme qui « rend possible la mort de l’homme chrétien et la naissance de l’homme profane – un homme nouveau ». L’auteur définit cet humanisme comme « la vision du monde qui met l’homme en son centre, très exactement là où, depuis mille ans, le christianisme avait installé le Christ ».

Onfray nous parle d’une « révolution » survenue après tant de siècles « qui ont célébré la haine du corps, le mépris du désir, la détestation des plaisirs, la condamnation de la chair, le châtiment des passions, la répression des pulsions ».

Épicure, à rebours de ce que l’on dit généralement de lui, ne prônait pas la satisfaction de tous les plaisirs, il vivait au contraire une vie ascétique, se contentant du minimum. Il définissait le plaisir comme l’absence de troubles : ce que l’on nomme l’ataraxie. Mais Lucrèce, lui, « place son œuvre sous le signe de Vénus », nous dit Onfray. Contrairement à son maître aussi, Lucrèce est très critique sur la religion. Michel Onfray le matérialiste, l’athée ne peut que le rejoindre.

Évidemment, ce corps redécouvert – en voie de « libération », pour le dire avec des mots modernes – ne saurait être la seule cause de « fissure » dans l’édifice judéo-chrétien. L’auteur rappelle qu’il existe aussi un épicurisme politique que Lucrèce développera, prônant un contrat « pour poser les bases de lois qui (…) protègent les uns des autres »*. C’est un contrat « qu’on peut déjà dire social », nous dit Onfray,  qui « concerne les humains qui vivent entre eux et ne regarde en rien les dieux qui, d’ailleurs, ne se soucient jamais de ce que font les hommes. »

Un autre monde

Autre fissure : la « découverte de l’Amérique »* qui fera dire à Montaigne dans Les Essais, en 1565 : « Notre monde vient d’en trouver un autre. » Et Michel Onfray d’écrire : « « C’est une poignée de pages qui infléchit le cours de l’Occident. (…) Le judéo-christianisme doit composer avec un autre univers qui interroge le sien et le met en demeure de justifier sa prééminence affichée. » Certains passages sont en effet particulièrement forts dont celui-là, extrait d’une citation faite par Onfray lui-même : « Il semble que nous n’avons d’autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usance du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. » S’agissant de ces « barbares » comme d’aucuns disaient de ces Indiens (notamment pour fait de cannibalisme sur leurs ennemis), Montaigne ajoute « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbaries. »

Dieu sans l’Église

Voici Luther, voici Calvin qui tous deux sont pauliniens, nous dit Onfray (« Tout pouvoir vient de Dieu ») mais « laïcisent » le pouvoir en ce sens que les hommes de pouvoir – y compris les tyrans qu’ils voient, l’un comme une punition infligée aux humains pécheurs, l’autre, dit Onfray, « comme un mal à supporter qu’envoie la Providence » – « n’ont aucun compte à rendre au pape, au Vatican, à l’Église ».

Ceux qu’on appelle les monarchomaques iront plus loin, dont le fondateur du mot en 1600, l’Anglais William Barclay. Est monarchomaque « celui qui combat le roi voire celui qui tue le roi », explique Onfray. L’idée est née après le massacre de la Saint-Barthélemy (30 000 tués rien qu’à Paris) et qui « fit douter non pas de la monarchie mais de son caractère absolu ». Le pas suivant sera ce que l’on sait. Michel Onfray résume : « Quand le prince cesse d’être chrétien, il cesse d’être prince. »

Voici Machiavel qui « offre un manuel en faveur du pouvoir fort donné au prince en vue d’établir fermement la république où le peuple se trouve bien conduit », puis voici  La Boétie et son Discours de la servitude volontaire. Michel Onfray rappelle cette phrase célèbre : « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres.» L’auteur ajoute : « Dans l’un et l’autre cas, Dieu a disparu, la religion compte pour rien, il n’y a que des hommes parmi les hommes. »

Philosophie et théologie

Au travers d’une sorte de revue des grands penseurs et des événements les plus marquants, Michel Onfray retrace le parcours du lent divorce entre foi et raison. Voici entre autres Montaigne qui vécut en catholique mais écrivit en homme libre. Voici les philosophes libertins du XVIIème siècle et la montée en force du déisme, cette croyance en un Dieu qui a certes créé les hommes mais des hommes libres et responsables de ce qui leur advient : c’est le Dieu des philosophes par opposition au Dieu des Écritures. Voici Descartes, il « invente le sujet moderne qui ne doit plus rien à Dieu, mais tout à lui-même ». Trente ans à peine après que l’on a fait monter Giordano Bruno sur le bûcher, il prend la précaution d’écrire: « J’entends garder la religion de mon roi et de ma nourrice. »

Puis voici « Les Lumières » tout aussi marquées par le déisme ; pour Michel Onfray « il faut attendre le XIXème siècle pour trouver des pensées athées dignes de ce nom : Feuerbach, Nietzsche et Marx par exemple. » Pourtant, déjà, « la philosophie n’est plus au service de la théologie et, bientôt, la philosophie se retournera contre la théologie pour la mettre à mort, elle et son objet : Dieu. »

Voici l’oublié curé Meslier dont Onfray dit que « sous Louis XIV (…) [il] pousse un cri de guerre athée, révolutionnaire et communiste » ; il « élabore avant l’heure une théorie de la lutte des classes. » Voltaire publiera un extrait de son livre magistral dont le curé avait éparpillé les copies pour qu’après sa mort il ne soit pas détruit.

Voici enfin Montesquieu dont les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, tracent, « derrière le décorum romain », nous dit Onfray, le portrait de la décadence de l’Europe judéo-chrétienne.

 Onfray seul contre tous

Nous voilà en 1789. Michel Onfray n’a pas dû se faire que des amis en écrivant à propos de ces années de Révolution : « Dans les livres d’histoire, la noirceur du cœur des hommes se trouve soudain recouverte avec la peinture des grands mots : le bleu de la Liberté, le blanc de l’Égalité, le rouge de la fraternité. (…) Lors de la Révolution, le vrai drapeau fut copieusement couvert de sang et de larmes, ce fut souvent un chiffon sale. »

Pour que le roi et la reine meurent, il fallait les « animaliser ». Ce fut fait. Pourtant, en effet, Louis XVI n’a jamais voulu faire tirer sur la foule pour se sortir de ce qui au début était seulement un embarras, et Marie-Antoinette, malgré ses vrais défauts, n’a jamais eu de relations incestueuses avec son jeune fils. Bientôt, l’Histoire va à son tour dévorer les Révolutionnaires qui « transforment la Révolution en grand œuvre noir du ressentiment. »

Jean-Jacques Rousseau, précurseur généralement chéri, n’est pas davantage épargné : « Avec le contrat social, [il] produit la matrice de ce qui deviendra le totalitarisme. »

Totalitarisme : soudain le livre d’Onfray semble changer de cible. Le procès méthodique du christianisme devient, en moins de pages, celui du totalitarisme politique. « Avec l’idéalisme allemand, nous dit l’auteur,  la Révolution française devient une idée pour disserter »…Kant, Fichte et bien sûr Hegel pour qui « il existe un sens de l’Histoire, elle se dirige vers un absolu qui suppose un progrès. » Onfray peste : discours que tout cela, mots « avec capitales d’imprimerie » et « théorie de la négativité appelée à jouer un rôle terrible chez Marx », en oubliant les individus au profit de l’universel. Le concept règne, « le prolétariat est le Messie de ce projet. »

Michel Onfray de rappeler : « Au XXème siècle, le communisme a occasionné la mort de 100 millions de personnes. »

Le livre garde ce cap soudain politique* pour nous faire traverser le fascisme puis l’hitlérisme sans pour autant oublier les racines ou en tout cas les ramifications chrétiennes de ces deux idéologies mortifères. Quand Hitler « pense le national-socialisme comme une civilisation, il ne le pense pas comme un athéisme ou un agnosticisme, encore moins comme un paganisme, mais comme un christianisme de choc. »

Mais nous voilà  à présent dans l’art avec une série de portraits dont l’inévitable Duchamp qui « en adoubant tous les supports, y compris le corps (…) fait entrer l’art dans un autre monde. » Michel Onfray cite Stirner, « hégélien de gauche, [il] publie ce livre de feu qui se résume en une seule phrase il n’y a que moi, Je, et j’ai tous les droits. » Stirner écrit aussi : « Je le veux, donc c’est juste. »

Au total, que veut nous dire Onfray ? Que « ces possibles sont ceux d’une société dans laquelle le judéo-christianisme ne fait plus la loi. » Que « détruire devient le mot d’ordre. » Il écrit : « Au XXème siècle, l’histoire de l’art épouse celle du judéo-christianisme : une dégringolade vers toujours plus de nihilisme. » Mais, la mort de Dieu est aussi « celle du Beau » « car les deux notions sont liées. » Bien étrange assertion…

Vient alors ce qui ressemble fort à un hommage à Vatican II (1962-1965) qui fait du catholicisme non « plus une affaire de catholiques mais une aventure d’humains », et qui, par exemple, permet au laïc de procéder lui-même à l’intromission de l’hostie dans sa bouche. Mais Onfray doute que « cette destruction du sacré, ce massacre de la transcendance, cette triviale descente sur terre de la divinité », ait rapproché les hommes de Dieu ; il pense qu’ils l’en ont éloigné. Pour l’auteur, rien n’arrête le mouvement nihiliste de cette « nouvelle civilisation », « celle du rock et de la BD, du cinéma et de la télévision, de la boîte de nuit et de la tabagie, de la pilule et du divorce, de l’alcool et des produits stupéfiants (…), de l’amour libre et des loisirs, de l’argent (…) broyant tout sur son passage. »

Réac, Onfray ? Beaucoup l’on dit. Non, à mes yeux, mais tragique et même, quoi qu’il en dise, profondément pessimiste pour ne pas dire désespéré.

Un tour par les barricades de Mai 68 n’arrange pas les choses… « Programme globalement négatif et négateur ! » – fermer le ban. Le grand reproche, celui qui sous-tend ces critiques à l’acide, c’est que si « l’époque intellectuelle a en effet déchristianisé tous azimuts, [si] elle a détruit, déconstruit, brisé et cassé (…), elle n’a pas proposé une seule valeur nouvelle, elle n’a pas créé une vertu inédite. » A-t-il vraiment tort ?

La petite guerre

 Et voici « le troisième intermède musulman. » dont les prémices sont accompagnées d’aveuglements de nombre d’intellectuels français, même chez mon cher Michel Foucault s’agissant de ce que ferait Khomeyni en rentrant en Iran.

Le 11 Septembre 2001 est la première déflagration ; elle sera suivie de bien d’autres hélas. La religion – les religions – retrouvent leur place dans le livre. C’est le début de « la petite guerre », nous dit Onfray*, celle « de ceux qui n’ont pas les moyens de la grande. » Pour l’auteur, « elle ne fait que commencer. »

Je retire de ce livre considérable une étrange sensation. Méchamment dit (ce n’est pourtant nullement mon but car j’ai une grande estime pour un tel travail d’érudition, d’intelligence et d’écriture), après tant et tant de pages on ne sait toujours pas ce qu’est une civilisation pour l’auteur. Bien sûr la chrétienté et plus particulièrement le catholicisme ont formé le substrat absolument majeur de la nôtre mais la chrétienté ne résume pas tout, elle n’a pas tout forgé.

La civilisation c’est aussi tout simplement – et complexement… – une façon de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de s’amuser, de prendre soin de son corps et de le parer. C’est une façon de concevoir les rapports familiaux. C’est une façon de dessiner les villes, d’organiser le territoire. C’est l’architecture. C’est une façon de cultiver la terre, une façon de créer des jardins. C’est aussi une façon ou non d’être moqueur. C’est un rapport (difficile !) aux langues des terroirs puis à la langue nationale. C’est l’ouverture aux autres, et à cet égard toujours l’Europe s’est brassée tout comme l’a fait aussi d’ailleurs l’ensemble du monde méditerranéen. Bref une civilisation, en plus de son fondement religieux, ce sont bien des manières de penser et de vivre où la religion n’intervient pas, ou pas de façon décisive. Tout peut évoluer dans ces catégories – la famille est un bon exemple – mais tout ne s’effondre pas si facilement.

La « mort de Dieu » a constitué un événement certes essentiel dans le rapport à toutes les verticalités tout comme celle du roi a pesé de tout son poids dans les diverses organisations de la politique. Mais l’effacement progressif des anciennes normes n’a pas pour autant gommé toute idée de vivre ensemble, tout sentiment d’appartenance à un socle de « valeurs » – à une civilisation. Les millions de personnes de tout horizon qui ont défilé dans les rues après les attaques terroristes en France l’ont montré.

En cela, ce livre important mais si fortement axé sur la christianisation et ses errances, est déséquilibré. La disparition de Dieu (est-ce si sûr d’ailleurs ?) puis la « dictature des concepts », aujourd’hui le consumérisme, l’égotisme et l’hédonisme, sans oublier le goût désastreux de l’immédiat ne signifient pas – et Michel Onfray le sait, l’écrit même, mais en quelques lignes – le point final de notre civilisation. Une fin de page, oui, voire une fin de chapitre, pourquoi pas de tome. Mais les translations se font et se feront, pas forcément pour le pire.

Naïf ? En tout cas, il est vrai que jamais je ne pourrais conclure un ouvrage avec ces derniers mots de Michel Onfray : « Le néant est toujours certain. »

* Lucrèce in De la nature des choses.
*Michel Onfray nous rappelle qu’en vérité « des Islandais fixés au Groenland » avaient été les premiers à y poser les pieds « aux alentours de l’an 1000 ».
*Probablement Michel Onfray dirait, en lisant cette phrase, que les centaines de pages précédentes parlaient aussi de politique au travers du paulinisme, mais les amas de détails sur les textes chrétiens et leurs pratiques, que j’ai signalés par ailleurs, ne donnent vraiment pas cette impression au lecteur.
*Après Clausewitz

Thierry Martin

 

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