En Attendant Bojangles

En attendant Bojangles

sans-titreEn attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut

Finitude, avril 2016

C’est un livre très fantasque et très drôle, mais tout autant un livre tendre, tragique et une histoire d’amour inconditionnelle entre un homme et une femme et entre un fils et une mère.

Georges et la belle dame dont on ignore le vrai prénom car son mari l’appelle sans cesse différemment, de Marguerite à Hortense, de Georgette à Henriette en passant par Renée, Nécessité ou Liberty, ont la démesure des personnages de Garcia Marquez. Ils habitent un décor à la Truman Capote et cultivent avec soin le goût des fêtes et des cocktails du couple Fitzgerald –  ils en ont l’élégance aussi. Ils partagent l’idée que la réalité est trop souvent « banale et triste » et qu’il vaut mieux alors « inventer une belle histoire ».

La leur est une création permanente, une œuvre d’art.

Georges a beaucoup travaillé à un moment de sa vie, puis il vendu ses entreprises, il est riche, il peut désormais se consacrer en entier à celle qui est l’amour de sa vie et à ce fils adoré dont on ne sait ni l’âge ni le prénom non plus.

Dans la famille, personne n’ouvre jamais le courrier qui forme une petite montagne à l’entrée du grand appartement : ils ont d’autres choses à faire, bien plus intéressantes, comme danser, boire des breuvages colorés, inviter beaucoup d’amis, rire tout le temps et surtout s’aimer.

Leur rencontre fut aussi improbable que le sont leurs jours et leurs nuits d’aujourd’hui, souvent brûlés avec l’Ordure, sénateur de son état et grand ami de Georges. L’Ordure est un grand buveur et un grand mangeur qui considère qu’il aura atteint son objectif de vie lorsque son ventre sera devenu suffisamment vaste et proéminent pour pouvoir y poser, sans que rien ne tombe, verre plein et assiette chargée de victuailles.

L’enfant qui bientôt quittera l’école où, de l’avis unanime des parents et de lui-même, il n’apprend rien et perd son temps, applaudit à tout rompre à ce mode de vie hors du temps et du commun. Lui-même déteste la réalité, rivalisant de mensonges avec ses parents pour leur plaire, pour être aimé encore davantage. Entre deux inventions, il promène en laisse le grand oiseau criard ramené d’Afrique, qu’il orne de bijoux et d’aigrettes, parfois d’une mantille : Mademoiselle Superfétatoire.

Papa, maman et l’enfant peuvent être vifs quand on agresse leur monde, mais ils n’ont pas de temps à consacrer à la méchanceté, sauf envers ce pauvre Claude François qu’on revoit maigrichon, sautillant et nasillard et dont un poster en « costume de pacotille » est collé sur un mur de la chambre du fils : il sert de cible à fléchettes. Georges a fabriqué la cible avec un compas, car, explique-t-il à son fils, « il chantait comme une casserole ». D’un air soulagé, il ajoute : « Mais Dieu merci, EDF [a] mis fin à tout ça ».

Très logiquement, Georges et Hortense-Elsa-Eugénie achètent un château en Espagne. Il domine un lac, puisqu’il est bien connu que l’Espagne est avant tout réputée pour ses lacs, plus beaux, plus grands, plus romantiques mais surtout plus chauds que les petites mares glacées de Suisse. On festoie, on chante sur la terrasse de ce château fabuleux, on presse des fruits gorgés de soleil dans des alcools gorgés de lumière, on passe et passe encore et encore, sur un tourne-disque des années soixante, le mythique Bojangles de Nina Simone. Sur la route qui conduit de Paris au château, on invente sans cesse d’autres réalités, entre soi et plus encore dès qu’un auditeur se présente. Alors Elsa-Claude crie à Georges : « Roulez plus vite sinon vos mensonges vont nous rattraper ! »

La dérive des continents

Mais la réalité – le fameux terrain cher aux statisticiens, aux militaires et aux politiciens – a la peau décidément dure. On ne la tue pas comme ça, à coups d’ombrelles pour verres à cocktails, d’idées farfelues et de Nina Simone. Un inspecteur des impôts, pâle et froncé, débarque un triste matin, avec des liasses et des menaces. Il fallait ouvrir le courrier, il fallait payer à temps, il va falloir y passer à présent !

Des montagnes de retard égalent des montagnes de billets : le grand et bel appartement où déambulaient l’oiseau, l’Ordure, les rêves et l’insouciance doit être vendu.

Revanche des pragmatiques ou mouvement tellurique programmé depuis toujours : la dérive des continents est en route et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Georges écrit dans ses carnets que retrouvera son fils, plus tard : « Ce compte à rebours, qu’au fil des jours heureux, j’avais oublié de surveiller, venait de se mettre à sonner comme un réveil malheureux et détraqué (…), un bruit barbare qui nous dit (…) que la fête vient de finir brutalement ».

La fête est finie ? Et si une ultime invention ne la ressuscitait ? Si un dernier stratagème puisé aux sources de l’autre raison, celle qu’on dénomme la folie, ne réussissait à figer la dérive ?

La folie. Comment va vraiment Henriette-Liberty-Renée ? Est-elle partie sans retour sur une île inaccessible ? Mais même si c’était le cas, il est impossible que l’amour, l’humour, la tendresse ne puissent y faire quelque chose. Car qui peut concevoir qu’un être si rare et si fortement aimé s’en aille dans un ailleurs où l’on ne serait pas ?  Comment admettre que la réalité ne soit que cette terroriste sans état d’âme – sans âme du tout – juste bonne à faire exploser les rêves et les passions ?

Alors, inventons, falsifions, recréons un monde supportable – et, à défaut, un somptueux désastre.

Il peut arriver qu’en lisant ce roman, l’on éprouve, ici ou là, le sentiment que l’auteur en fait un peu trop. Mais c’est au total un livre rempli de charme et de charmes, comme dans les contes de fées, comme dans les récits fantastiques, ou comme dans ce que pourrait être la vie si elle était rédigée par les artistes.

Il est à déconseiller absolument aux adultes qui n’ont plus une once d’enfance en eux, tout comme à ceux qui n’en pincent que pour le réalisme. Mais il est à lire par tous les autres.

Thierry Martin

 

 

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