Eric-Bourret, Le-glacier-blanc-Ecrins, Nov-2015.©-S.Tetu
Eric-Bourret, le-glacier-blanc-Ecrins, nov-2015.©-S.Tetu

Eric Bourret, à travers ses paysages.

© Eric Bourret, Spitzberg, avril 2017

Que dire d’un artiste qu’on connait bien en tant que tel, mais aussi comme ami ? Tant de textes ont été consacrés à Eric Bourret, de qualité pour la plupart, sur de nombreux registres : analytique, poétique, didactique, scientifique, critique, ce qui rend mon espace d’intervention bien restreint pour raconter, autrement, une autre histoire …

Comme le font les conteurs, j’ai donc choisi de commencer ce portait d’Eric Bourret par : il était une fois un jeune parisien de quinze ans qui partit en colonie de vacances et consacra ses nuits à contempler les étoiles, imprimant dans sa mémoire encore peu encombrée, des champs stellaires, des nébuleuses que l’après-midi il développait, tirait, s’essayant à quelques manipulations balbutiantes, mais assez fascinantes cependant pour qu’après ces nuits et ces jours de découvertes, de retour à Paris, il déclare à ses parents : « Je veux être photographe ». Affirmation péremptoire, mais qui, compte tenu de l’ampleur d’un tel domaine exploratoire ne lui évita pas, vu son jeune âge, de poursuivre une scolarité normale, rapidement suivie d’une école photographique à Paris puis d’un départ pour le sud de la France où notre jeune homme s’inscrivit, en candidat libre, aux Beaux-Arts de la Seyne-sur-Mer.

©-Eric Bourret, Sainte-Victoire, 2013

Eric Bourret a alors vingt ans. Dès les premières années de son enracinement dans le Sud, il n’a de cesse de se consacrer à arpenter la Sainte-Baume et la Sainte-Victoire, les massifs qui entourent Toulon où il vit, ainsi que le littoral varois. Au-delà de ce qu’évoquent culturellement ces paysages, en particulier la Sainte-Victoire qui le renvoie à Cézanne, ce qui le motive c’est de rendre compte, à travers la marche, d’une relation profonde avec le paysage.

Cette « expérience de la marche » comme il l’appelle lui-même, cette relation quasi osmotique avec le paysage, Eric Bourret ne l’atteint pas dès le début. Il réalise, comme tout un chacun, oserait-on dire, des images qui sont une succession d’instants arrêtés, d’instants décisifs, pour reprendre le dogme de Cartier-Bresson et toute la philosophie autour de Barthes… Ce n’est que plus tard, à l’écoute assidue de musiques indo-orientales ou de musiques contemporaines américaines, Cage & Co, et compte tenu de sa mobilité au paysage, qu’il saisit la capacité que peut avoir l’outil photographie à rendre compte du mouvement, du flux qui anime le corps en mouvement, dans un paysage lui-même en mouvement…

Peut-être pas vous, mais moi à cet instant, je veux pénétrer, et non pas simplement effleurer cette notion de flux animant à la fois le photographiant et le photographié. Aussi ai-je besoin de la parole de l’artiste, saisie, et je l’espère peu trahie, malgré le brouhaha qui envahissait les salles d’exposition de l’Espace à Vendre.

©Eric Bourret, Kosmos, 2017

Eric Bourret  dit : « ce qui va singulariser mon travail c’est ma volonté d’animer une image dont la fonction est d’être fixe. En fait, je prends à revers les constitutifs de l’outil photographique. On dit d’une image photographique qu’elle arrête le temps. Avec un processus que j’ai mis en place, lorsque je vais photographier de nombreuses fois sur le même négatif, je multiplie du temps sur temps, sur du temps… C’est un processus fondamental qui se met en place, où il y a un télescopage temporel entre ce que je suis, un corps vivant dans son époque d’humain, associé à la temporalité d’un élément dit naturel, une montagne, dont l’échelle va être incommensurable par rapport à l’homme. Comment, avec un outil photographique, rendre compte de ce qui va animer ces deux corps qui se traversent, ces deux durées, l’une humaine de moins d’un siècle et celle d’une montagne de cinq à dix millions d’années ? Comme je le disais précédemment, c’est prendre à revers les constitutifs de la photographie, non plus du temps arrêté, mais des temps qui se superposent. Il y a là une conjonction de protocoles conceptuels ; je m’impose une règle du jeu, je traverse un paysage, je considère que je vais photographier six, neuf fois le motif sur une durée de 100, 200 ou 500 mètres. Mon protocole étant posé, ma règle du jeu établie, je vais marcher au paysage, épousant ses accidents, et le photographiant selon ce protocole. Le respect d’une règle, n’écarte en rien ma relation poétique à l’espace puisque je ne sais jamais, sauf lorsque l’image est développée, ce qui va inscrire dans le négatif. »

©-Eric Bourret, Espace A-Vendre,avril-2018

Détaillons maintenant les pièces exposées à l’Espace à Vendre, dans ce vaste lieu que Bertrand Baraudou a bizarrement appelé, Le Château. Ces œuvres, récentes pour la plupart, explorent diverses recherches de l’artiste. Au sol, trois blocs de grand format, accueillent des vues de l’océan. Le traitement en noir et blanc des images donne à l’élément liquide une étonnante matérialité, évoquant une coulée volcanique, pétrifiée, noire, dure… Eric Bourret explique : « je regarde la mer, en plongée, depuis une falaise, en hiver, de manière à avoir une lumière frisante. Je multiplie les images au point d’avoir une saturation des points lumineux que produit le soleil sur les vagues, jusqu’à obtenir cette ambigüité visuelle entre le liquide et le solide. »

Au mur trois grandes photographies argentiques, d’un bleu intense, sont des images de l’océan Atlantique prises cette fois depuis une petite embarcation, au raz de l’eau, en fin de journée. La multiplicité de prises de vues des vaguelettes sur le même négatif, donne à ces pièces un rendu pictural saisissant, un hommage très cosmique à Yves Klein…

©-Eric-Bourret, walk-Carnet-de-marche, France, la-Grave, 2014

L’humain n’apparait pas chez Eric Bourret, sauf dans la récente série blanche qui amène une intéressante variante dans un travail essentiellement axé sur le paysage. Ce que j’ai appelé des griffures sur le blanc des étendues de neige, Eric les explique ainsi : « ce sont de petits idéogrammes qui nous renseignent sur une présence humaine peu visible, sur le corps respirant, le corps marchant au paysage. Certes c’est une image photographique, mais il y a une relation assez ténue, mais quasi permanente dans mon travail à la peinture, au dessin. Je me sens proche des dessins d’Henri Michaux.

Pour clore le tour d’horizon de cette exposition, comment ne pas remarquer la beauté du grand diptyque de la Sainte-Victoire accroché au fond de ce vaste espace de présentation.

Mais ce qui prime dans l’exercice virtuose de la photographie chez Eric Bourret, et qui en fait son principal intérêt, c’est qu’au de-là de l’aspect géographique localisable des images, s’affirme une volonté de transcrire, avec l’outil photographique, la traversée des paysages. L’artiste le revendique : « je suis constitué de paysages que je traverse et qui me traversent. Pour moi, l’image photographique est un réceptacle de formes, d’énergie et de sens. »

Je citerai en conclusion ce très beau passage du livre de Sylvain Tesson, Un été avec Homère, qui rehausse la citation précédente : « (…). Le génie des lieux nourrit les hommes. Je crois à la perfusion de la géographie dans nos âmes. Nous sommes les enfants de notre paysage, disait Lawrence Durrell . »

Pour situer cet entretien avec Eric Bourret, je rappelle qu’il s’est déroulé par un agréable samedi après-midi de juin 2018, durant lequel la galerie Espace à Vendre recevait de nombreux visiteurs et que notre conversation a essentiellement concerné les œuvres accrochées aux cimaises.

Eric Bourret, Carnet de marche, Musée dauphinois, Grenoble

Cependant, et j’y fais allusion au début de ce texte, Eric Bourret et moi, nous sommes de vieux amis qui se sont connus par l’intermédiaire d’une personne qui n’aime pas qu’on parle d’elle publiquement. J’ai suivi son parcours et vu plusieurs de ses expositions : l’Hôtel des Arts de Toulon, Théâtre de la Photographie et de l’Image, Nice, Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain (MAMAC), Nice, Centre d’Art Le Moulin, la Valette-du-Var, parmi les nombreuses événements qui lui ont été consacrés en France et à l’étranger.

Il m’a reçu à plusieurs reprises dans son grand atelier du Var et à Marseille. Nous avions envisagé de travailler ensemble, mais les pièces qui m’intéressaient étaient trop volumineuses pour s’accommoder de mon espace confidentiel…

L’un comme l’autre, nous souhaitions évoquer ces moments communs dans notre entretien, mais l’art a pris le dessus, tout simplement, et c’est très bien comme ça !

automne 2018 : Shenzhen Art Museum, Chine.
hiver 2019 : Musée de Lodève, France

Cet article comporte 5 commentaires

  1. christiane BESSIERE

    Formidable texte qui me fait penser à Andy Goldsworthy, de grands artistes d’une sensibilité terrienne immense

    1. Hélène Jourdan-Gassin

      merci, deux grandes sensibilités en effet

  2. chambon elisabeth

    Bonjour,
    je dirige le musée Géo-Charles, j’ai eu l’occasion d’inviter Eric Bourret et le musée a pu acquérir une grande photographie « Excuse me, while I kiss the sky » j’ai rédigé un des textes du catalogue « carnet de marche » 2015-2016 pour l’exposition du musée Dauphinois. je suis son actualité avec grand intérêt et je regrette vivement de ne pas avoir vu l’exposition de Nice. j’aime particulièrement votre entretien et votre ressenti. A l’occasion d’un passage à Nice je serai ravie de vous rencontrer. Bien à vous, Elisabeth

    1. Hélène Jourdan-Gassin

      je serais heureuse, moi aussi, que vous me fassiez signe… mon téléphone : 0674292336
      Bien à vous
      Hélène

  3. Babani-Michel Nadine

    Merci Hélène …

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