Vues De L’exposition « 3 Hommes Dans Un Bateau » Richard Deacon, Sui Jianguo, Henk Visch à La Fondation Maeght
Vues de l’exposition « 3 hommes dans un bateau » Richard Deacon, Sui Jianguo, Henk Visch à la Fondation Maeght

« Être sculpteur aujourd’hui »

« 3 hommes dans un bateau »

Il y a quelque temps, lors d’une discussion avec un de mes amis peintres, il me faisait remarquer combien il était difficile de se revendiquer aujourd’hui comme tel, alors que l’avènement de nouvelles pratiques en art a eu pour caractéristique de dissoudre ces particularités : peintre, sculpteur, photographe, dans une appellation commune, désignée par la critique, l’institution et les artistes eux-mêmes, sous le nom un peu fourre-tout d’installation. Cette étiquette a permis de ne plus focaliser sur une pratique en particulier afin de l’interroger, de la décortiquer et donc de la juger au profit d’un fonctionnement plus large, mais plus flou, qui autorise le récipiendaire à se dérober à l’analyse qualitative du faire au profit d’une profusion d’arguments dont le principal est ce refus de la différentiation des pratiques.

Alors que la peinture, dont je n’ai jamais cru à la mort, m’offre toujours autant d’étonnement et de passion, la bonne bien entendu, il m’est plus difficile de m’enthousiasmer à l’avance pour la sculpture. Je ne parle pas des Maîtres, Giacometti, Miró, Calder… dont la Fondation Maeght nous a souvent montré le meilleur, mais d’une sculpture d’aujourd’hui, qu’annonçait cette exposition au titre surprenant : « 3 hommes dans un bateau », dans ce lieu mythique qu’est la Fondation Maeght !
Mais c’est plus au regard de son sous-titre : « Être sculpteur aujourd’hui », que l’événement m’a interpellée. Ne venait-il pas en contradiction de notre questionnement, mon ami peintre et moi, sur la non-différentiation des pratiques dans l’art actuel ?
Pouvait-on être sculpteur et excellent sculpteur aujourd’hui sans faire appel à ces fameuses mises en espace, ces mises en scène que nous appelons installations ?

06-Fondation Maeght exposition 2015 (130)

Salle Richard Deacon

La réponse est oui ! Et elle est donnée à la Fondation Maeght sous la forme d’un dialogue entre trois sculpteurs contemporains : l’anglais Richard Deacon, le chinois Sui Jianguo et le hollandais Henk Visch.
Ces artistes posent, avec humour la question : « qu’est-ce qu’être un sculpteur aujourd’hui ? »» – non pas « qu’est-ce que la sculpture ? », mais plus simplement, « qu’est-ce qu’être sculpteur? ».

Pour l’exposition « 3 hommes dans un bateau », mais à plusieurs occasion déjà, Richard Deacon, Sui Jianguo et Henk Visch collaborent et réfléchissent ensemble sur ces questions. Leurs travaux respectifs développent à la fois un rapport intime entre l’œuvre et l’individu, et un rapport social en ce qui concerne leurs sculptures dans l’espace public. À travers leurs regards croisés, ces trois hommes embarqués dans le même bateau affirment la jeunesse et la vitalité de la sculpture aujourd’hui.

Dans cette exposition chez Maeght, les formes qu’ils proposent entretiennent des « conversations secrètes » avec certaines des sculptures majeures de la Fondation. C’est le cas des grandes constructions abstraites en métal de Richard Deacon avec les stabiles d’Alexander Calder, des touches et des modelés de Sui Jianguo avec la pratique d’Alberto Giacometti et enfin, des formes ludiques, colorées, des personnages de Henk Visch avec les Personnages de Joan Miró.
Deux salles et la Cour Giacometti sont consacrées au dialogue entre les œuvres de Sui Jianguo, Henk Visch et Richard Deacon, mais chaque artiste dispose, par ailleurs, de deux salles personnelles dédiées à leurs seuls travaux.

Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght, qui a proposé, avec Christian Scheffel, directeur de la Fondation Blickachsen cette rencontre nous dit : « Dans cette exposition, l’ambition de la Fondation Maeght est d’exposer cette vie muette des formes en même temps que leurs intenses relations mobilisant le corps, la vue et la pensée. »

Avant d’en venir au regard personnel que je pose sur cet événement sans le considérer comme une analyse critique, mais plutôt comme une impression forte produite sur moi par cet ensemble d’œuvres, je voudrais souligner combien cette démarche à trois artistes me paraît rare et magnifiquement généreuse ! J’en donnerai pour preuve des parcours croisés déjà réalisés :
-1984, Richard Deacon et Henk Visch sont en résidence en France aux ateliers internationaux de l’Abbaye de Fontevraud (Maine-et-Loire).
– 2000, Richard Deacon et Sui Jianguo enseignent tous les deux cette même année à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris : Sui Jianguo pour trois mois, Richard Deacon pour plus de dix ans.
– 2002, Exposition commune « Between the two of us » de Richard Deacon et Henk Visch au Stedelijk Museum Schiedam aux Pays-Bas.
– 2008, Exposition « Henk Visch & Sui Jianguo » au C-Space à Pékin en Chine.
– 2012, Correspondance sur la sculpture entre Richard Deacon et Henk Visch: « The Act of Installation »
– 2013, Participation des trois sculpteurs à Blickachsen 9 – Biennale de la sculpture à Bad Homburg et Francfort-sur-le-Main, organisée par la Fondation Blickachsen et Christian Scheffel, en collaboration avec la Fondation Maeght.
– 2014, Participation des trois sculpteurs à l’exposition « Habiter le monde » sous le commissariat d’Olivier Kaeppelin à la 8e Biennale de Busan en Corée du Sud. Henk Visch est invité par Sui Jianguo à mettre en place un atelier pour les étudiants de sculpture de l’Académie centrale des beaux-arts de Pékin en Chine et Richard Deacon écrit un texte pour le catalogue de l’exposition…
« Changing the subject : The sculpture of Sui Jiangsu » à L.A. Louver, Californie.
– 2015, Exposition commune à la Fondation Maeght « 3 hommes dans un bateau »».
Surprenant une telle entente, non ?

Cela dit, venons-en, comme je l’annonçais précédemment, à mon impression et au bonheur que m’a apporté cet événement. A quoi tient justement l’intérêt qu’offre une exposition au spectateur que je suis ? A la qualité des œuvres présentées, bien sûr, mais je dirais aussi, au sentiment de percevoir la qualité des hommes qui les produisent… Entrent ensuite en jeu deux facteurs pratiquement contradictoires : la reconnaissance et la découverte…
Reconnaître, retrouver ce qu’on connaît déjà, n’est-ce pas ainsi que nous visitons les sites et les musées de par le monde, pour voir ou espérer rencontrer ce que culturellement nous savons déjà…
Mais découvrir, ne pas s’attendre à voir, être surpris, c’est aussi, et peut-être encore plus, ce qui m’enchante face à l’art…
L’exposition « 3 hommes dans un bateau « m’a offert ces deux sentiments.

Richard Deacon

Richard Deacon

De Richard Deacon,  je connaissais ce qui a fait de lui l’une des figures majeures de la sculpture  contemporaine internationale. Il a exposé dès les années 1980 dans le monde entier et enseigné dans plusieurs pays d’Europe. Il a représenté le pays de Galles en 2007 à la Biennale de Venise. Il est l’auteur d’une trentaine de sculptures monumentales dans l’espace public, à Toronto, Villeneuve d’Ascq, etc. La Fondation Maeght a montré ses céramiques en 2008 dans l’exposition « Border Traffic » (voir mon texte dans COTE*) et en 2010 le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg lui a consacré une rétrospective, « The Missing Part ».
Fabricateur de formes, Deacon travaille une grande diversité de matériaux, du bois à l’acier, en échelles variantes… Son abstraction se construit avec la géométrie, l’organique, la sensualité, pour offrir de nouveaux espaces sensibles. Énigmatique, son travail évoque la relativité, la complexité, le changement, l’instabilité, les métamorphoses…
Ce que je retiens de lui, à mon échelle, est ce que j’ai vu au P.S. One, dans le Queens, N.Y. ou encore ce que m’en ont dit ses étudiants, touchés par son regard, son écoute et sa disponibilité…

15-Fondation Maeght exposition 2015 (180)

Sui Jianguo

Je n’ai pas la même familiarité avec l’œuvre de Sui  Jianguo, même s’il figure parmi les grands artistes asiatiques contemporains. Il entretient un rapport très étroit à la matière et au corps humain… Ses œuvres ont une très forte présence physique et esthétique, mise au service d’un questionnement de l’histoire de son pays. Sa maîtrise technique lui permet de créer des associations entre les œuvres de l’histoire de l’art et la sculpture contemporaine…
Ne manquez pas, à la Fondation Maeght, la projection de son œuvre vidéo intitulée « Physical Trace », où l’on découvre le processus créateur de l’artiste qui modèle l’argile et combat la matière. Il la frappe avec ses mains, ses pieds, allant même jusqu’à la frapper avec des gants de boxe. Cette lutte fait naître une forme entre figuration et abstraction. Quand il travaille à l’aveugle, il lui arrive d’établir un rapport secret, mental à la matière grâce à tous les sens… il a, alors, ses yeux au bout des doigts

IMG_2861Hélène Jourdan-Gassin

Henk Visch

Avec HENK VISCH enfin, la surprise, cette deuxième composante de la séduction, est totale ! Non seulement je n’avais jamais entendu son nom, ni vu aucune de ses œuvres, mais surtout je ne m’attendais pas à être transportée par une sculpture contemporaine aussi figurative… Ses têtes hors de proportions, ses corps démesurément allongés adoptent des positions aussi alambiquées qu’elles peuvent être confondantes de naturel…
Les sculptures d’Henk Visch mettent en cause l’espace fonctionnel, les gestes et les équilibres de notre monde. Par leurs étranges postures qui se jouent de la réalité, elles questionnent sur la beauté et l’harmonie des êtres et proposent des  espaces sans limites pour la pensée. C’est une étrange combinaison entre réalisme et abstraction… L’artiste mieux que quiconque traduit aussi par des mots cette ambiguïté : « Une sculpture figurative n’a pas besoin d’être réaliste, mais elle réunira toute une série d’informations. Elle ne parlera pas de la personne représentée, par exemple, mais de sentiments. Pour moi une sculpture figurative peut être très abstraite ! »»
Henk Visch occupe aujourd’hui une place singulière dans le paysage de l’art contemporain. Révélé au début des années1980, sa carrière a pris un réel essor à la suite de sa participation à la Biennale de Venise en 1988.

L’embarcation avec trois artistes majeurs de la sculpture contemporaine que nous propose la Fondation Maeght dévoile donc de belles surprises et génère en moi beaucoup d’émotion.
La présentation des œuvres y est aussi pour quelque chose. Leur manière d’occuper l’espace de la Fondation interroge… Au lieu de se sentir entre les murs d’un musée, on est plutôt amené à entamer une libre promenade dans des ateliers d’artistes…

HJG

© Photos Roland Michaud, Archives Fondation Maeght.© Richard Deacon. © Sui Jianguo. © Adagp Paris 2015 © Henk Visch.

Jusqu’au 13 mars 2016
Fondation Marguerite et Aimé Maeght 06570 Saint-Paul-de-Vence

http://www.fondation-maeght.com/fr/expositions

* Cote Magazine
Richard Deacon à la Fondation Maeght
Après celles de Takis, d’Yan Pei-Ming, la présence de Richard Deacon à la Fondation participe de cette volonté de redonner au lieu ce qui était sa vocation première du temps de Marguerite et Aimé Maeght : présenter les formes les plus significatives de la création contemporaine. Ces programmations de printemps et d’automne encadrent la grande exposition d’été, qui sera consacrée cette année à Hans Hartung.
Pour Michel Enrici, directeur de la Fondation, choisir Richard Deacon répondait à cet impératif de contemporanéité. Tout d’abord parce qu’il est représentatif de cette seconde vague significative de la Grande-Bretagne communément appelée sculpture anglaise, ensuite parce qu’il fut sélectionné pour représenter son pays à la 52ème Biennale de Venise, et enfin parce que le caractère architectural et environnemental de son œuvre correspond à la volumétrie de la grande salle de la Fondation, dévolue à des éléments de cette ampleur. Comme l’indique Border Traffic, le titre de l’œuvre devenu générique de son exposition, Deacon franchit les frontières, passe avec efficacité d’une préoccupation à une autre, du dessin à la sculpture, du bois à l’acier, au linoleum, à la céramique… D’autres titres sont eux aussi révélateurs. Avec The Back of my hand, par exemple, l’artiste nous invite à attiser nos capacités sensorielles, à regarder, à toucher avec la main, avec le dos de la main même… La série nommée Art for other people dit bien combien pour lui, l’art est fait pour les autres, pour une rencontre qu’il appelle de ses vœux.

Cet article comporte 1 commentaire

  1. thibaudin monique

    pas vu l expo, mais l’article m’ incite à la voire. merci

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