La caméléone, chapitre # 29, chapitre # 30, chapitre # 31

Résumé des chapitres précédents
26. Zac se souvient de sa colère, ainsi que de celle de Jane, pianotant nerveusement sur la commode de l’entrée… Il aimerait évoquer ces souvenirs avec Martin, même si le bonhomme a une façon simpliste de résumer les faits. Il souhaite que ce qu’il a écrit lui soit envoyé et que sa curiosité aiguisée le pousse à revenir. Ses efforts d’écriture lui ont valu d’être autorisé de promenade et il se retrouve au milieu des étranges personnages peuplant le préau.
Michèle, l’infirmière, l’encourage à continuer à remonter le temps, ce qui, lui dit-elle, lui ramènera Martin. Zac se sent presque heureux, et s’il est certain d’être déjà venu dans ce lieu, rien n’explique cependant l’absence des visites de Jane. Il sent alors le besoin de retourner dans sa cellule pour continuer à écrire.
Il reprend le fil de son récit newyorkais : persuadé que Jane lui cache quelque chose, il se demande si elle connaît Lola et si Lola a un rapport avec L.S., l’auteur du tableau accroché sur son mur. Il prend conscience que ses histoires de cœur interfèrent trop sur son travail, et heureux de la confiance que lui accorde Lester, il regagne son antre de Varick et déballe les toiles qu’on vient de lui livrer.

27. Fasciné par la force de ces tableaux, Zac est persuadé qu’avec une quinzaine de toiles il pourra faire un événement, mais pour le réussir il doit absolument trouver l’artiste. Reprenant l’article du Village Voice signé Arnold Stewart, il obtient du journal le téléphone du vieux critique. Après avoir laissé un message sur le répondeur, il est rappelé par le vieil homme, qui l’invite à lui rendre visite. L’appartement, situé dans un immeuble assez délabré de Broome Street, est immense et des livres, des tableaux, des objets, y sont accumulés. Zac se présente et Arnold entre d’emblée dans le vif du sujet. Etonné d’apprendre que Zac s’intéresse à L.S., Arnold se lance dans l’histoire qui avait motivé son article demandé par The Village, qui voulait faire une fleur à la galeriste. Trouvant plutôt moyens les choix habituels de ce lieu, il avait été surpris de trouver les toiles de L.S. dont il vanta la qualité, mais en mentionnant le mystère de son identité. Il apprit par un agent d’art connu sur la place, que le peintre était un de ses amis qui lui avait fait jurer, pour des raisons personnelles, de ne pas révéler son identité. Dans la conversation le vieil Arnold révèle à Zac que l’artiste va confier de nouvelles toiles à Tom Roberts car, dit-il, elle est sur le départ… Zac s’enflamme en en entendant « elle », mais Arnold le calme en lui disant que Julian, l’agent, avait dû dire ça par distraction. Puis il emmène Zac dans sa réserve pour lui faire découvrir une magnifique toile de L.S. !

28. La cordialité, l’humilité d’Arnold Stewart a conforté Zac dans son choix, il lui reste maintenant à convaincre Lester du changement d’orientation de l’exposition. Il se prépare à faire découvrir à son employeur les cinq toiles de L.S. qu’il vient d’acquérir pour lui. Lester, bien que néophyte, est très impressionné par ces œuvres, mais, dit-il, il va en falloir beaucoup plus pour Paris. Zac demande ce que veut dire : beaucoup plus de toiles ? A-t-il convaincu Lester de lui laisser faire une exposition du seul L.S. ou bien est-il resté sur l’idée d’une exposition de groupe ? Dans le doute et pour le convaincre, Zac lui révèle comme certaine l’idée que L.S. est une femme, mais la remarque de Lester : « pourquoi pas une exposition de femmes », le fait déchanter… Ce dernier ne lui laisse pas le temps de la réflexion, car ils sont attendus à dîner chez Lester, dont la femme n’accepte pas les retards ! Dans l’appartement classiquement luxueux de Park Avenue, Dorothy, grande femme blonde typiquement Wasp, les attend. Un couple est déjà là, des avocats d’une élégante cinquantaine, et savoure le verre de blanc avec crackers et raisin, classiquement new-yorkais. Le dîner, culinairement quelconque, est servi dans une salle à manger très traditionnelle, qui marque l’appartenance bostonienne de Dorothy et son appartenance à une haute bourgeoisie, contrairement à Lester, issu des quartiers populaires de Brooklyn… Lester raconte les dernières découvertes de Zac qui, contrairement à Dorothy, semblent passionner les avocats qui, Zac en prend conscience, ont été invités pour travailler sur l’affaire L.S.

Chapitre # 29

J’avais moi aussi rapidement quitté l’appartement des Evans tant l’atmosphère de la soirée était inconfortable, sans laisser à Lester le temps de me dire les choses importantes dont il voulait me parler, mais peut-être était-ce seulement de cette rencontre avec les avocats qui pouvaient nous être utiles sur diverses questions liées à notre entreprise.
De retour à Varick, je repensai à la soirée et je me demandai comment pouvait être considéré par la société new-yorkaise le couple Lester/Dorothy. Sans doute comme quelque chose de courant alors qu’en France, on aurait volontiers étiqueté Lester comme le gentil mari coureur de dot d’une femme portant la culotte. Nos cultures étaient vraiment différentes. Lorsque je questionnais Lester ou Tom ou récemment Arnold sur l’origine de l’argent de gens dont il leur arrivait de me parler, ils me répondaient fréquemment : par mariage. Le mariage était donc un métier comme un autre et perdre son partenaire demandait lourde compensation. Les femmes le plus souvent étaient passées maîtres en cet exercice et arrivaient, par divorces ou veuvages successifs, à amasser de véritables fortunes sans pour autant passer pour de redoutables Messalines.
Comment serions-nous regardés, Jane et moi, si nous étions en couple, me demandai-je alors, revenant dans ma tête sur ce terrain glissant. Je serais un va-nu-pieds si Lester ne m’avait pas secouru, sans métier, sans maison, sans compte en banque alors que Jane avait tout, plus une famille riche en France…
J’avais évité de penser à Jane, plus préoccupé par les révélations que je comptais faire à Lester sur L.S. et voilà qu’une question anodine la remettait sur le tapis. Je n’étais pas le seul coupable car elle s’était manifestée par un laconique appel sur mon répondeur me signifiant : il faut qu’on parle ! De quoi pouvions-nous discuter puisqu’elle se refusait à aborder les deux principales interrogations qui m’occupaient : Lola et L.S. Je laissai son appel sans réponse et je continuai à me consacrer à mes recherches.
Octobre arrivait et avec lui les grandes ventes aux enchères. J’avais décidé d’y traîner mes guêtres et d’y emmener Lester, dont il fallait former le goût, à en juger par l’indigence des choix picturaux de son appartement ! Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir dans le catalogue de Christie’s West la présence d’une toile de L.S. La mise à prix très abordable permettrait à Lester de faire ses premières armes en salle des ventes et lors de ma visite à l’avant-première de l’exposition, je fus encore une fois stupéfait par la qualité de cette peinture.
La vente allait sans doute nous permettre l’acquisition d’une pièce raisonnable, compte tenu de la faible cote de l’artiste, mais, pourquoi pas ? Nous mettre en contact avec quelqu’un qui aurait de loin ou de près un lien avec L.S … Enfin c’est ce que j’espérais…
Cette éventualité me fit tellement oublier Jane que j’accueillis presque avec indifférence son second appel. Elle me demandait, cette fois avec une voix très adoucie, de l’appeler, me disant qu’elle avait absolument besoin de me parler.
Mon excitation à l’attente de la vente avait gagné Lester, qui avait annulé tous ses rendez-vous pour se libérer cet après-midi-là. En homme d’affaires averti, il était très calme au moment de la présentation de notre œuvre en début de vente et alors que je le poussai à lever son paddle, j’aperçus Julian Adams qui agitait la main. Dépité de ne voir qu’un élément du puzzle que je connaissais déjà, je levai la main à la place de Lester. Le manège continua encore deux fois sans que personne d’autre n’intervienne. Lester emporta le morceau comme il se doit, Julian ne s’étant prêté au jeu que pour donner de la valeur à son poulain.
J’avais mis tant d’espoir dans cette journée, me racontant à plusieurs reprises le film : une grande et belle femme (je ne pouvais m’empêcher de lui prêter les traits de Lola), dont les yeux brillaient à chaque enchère, se précipitait sur Lester lors de l’adjudication pour le remercier de soutenir son travail… ou alors un couple assis au milieu de la salle suivait notre joute avec calme, mais la femme – toujours Lola – serrait le bras de l’homme avec émotion à chaque relance… que je fus déçu par la réalité.
Certes, j’avais une toile de plus pour mon exposition, mais je n’avais rien découvert sur L.S. Penser à Lola avec tant d’intensité m’amena tout naturellement au Zanzi Bar le soir même. Sandy m’accueillit fraîchement, certainement vexée de ne plus avoir eu ma visite, mais peu rancunière, elle déposa devant ma table mon Martini vodka. Je le sirotai, mon cocktail, honteux de ne pas être là juste pour elle. Au moment de payer, alors que je n’avais pas ouvert la bouche, elle me dit d’un petit air dégagé :

– Tiens, on a beaucoup vu Lola, ces temps-ci.

J’essayai de modérer mon intérêt et lui demandai bêtement :

– Comment l’as-tu trouvée, triste ?

– Triste ? Comment veux-tu que je le sache, elle ne m’a jamais adressé la parole. Elle ne s’intéresse qu’aux hommes !

Inutile d’en demander plus, Sandy l’aurait très mal pris et comme je comptais revenir au Zanzi, je déposai un petit baiser sur sa joue fraîche et quittai les lieux. En arrivant à Varick, mon téléphone clignotait. Le message de Jane était cette fois carrément tendre :
Zac, tu me manques, je veux te revoir, je t’en supplie, appelle-moi !

Chapitre # 30

Stoïque, je ne cédai pas à ce tendre appel. Je ne lui faisais plus confiance. Et puis mon retour au Zanzi Bar et la quasi-certitude de revoir Lola me laissait entrevoir d’autres horizons. Il faut dire aussi que l’affaire L.S. occupait mon temps et ma tête. Quand je ne courais pas après une vague piste sur laquelle Arnold ou Tom, tous deux déterminés à m’aider, m’avaient mis, je travaillais à mon texte et sur les raisons de mon choix. Lester n’était pas en reste maintenant qu’il était propriétaire de six toiles et que ses copains avocats l’entretenaient dans l’espoir d’une prochaine découverte.
Le reste du temps je traînais d’un endroit à l’autre dans New York, qui baignait dans le plus doux des étés indiens. Une soirée qui n’en finissait pas me poussa, après de longues heures passées à mon bureau, à faire un tour du côté du Zanzi… Il était tard et les rues commençaient à se vider. Je poussai la porte du bar et me dirigeai vers ma table habituelle quand je la vis. Contrairement à son habitude elle était seule devant sa table, comme si elle m’attendait. Je m’efforçai de ralentir les battements de mon cœur et de la regarder droit dans les yeux. Lola soutint mon regard et nous restâmes un moment comme ça, deux coqs avant le combat, puis doucement elle esquissa un sourire…
Le souvenir de la scène des toilettes était encore si vif que je ne tentai rien. Je me contentai de la regarder sans ciller. Après ce qui me parut une éternité, je m’approchai de sa table, décidé à simplement la saluer quand elle lança, cette fois avec un étrange sourire :

– Hello, Zac !

David et Sandy, qui observaient la scène, sursautèrent tant la voix était forte et joyeuse et moi je m’effondrai à sa table, abasourdi. Je n’arrivai pas à dire autre chose que :

– Mais quoi, pourquoi ?

– Zac, c’est une longue histoire… Il me faudra beaucoup de temps et à toi, bien de la patience pour que nous abordions ensemble les raisons profondes de tous ces mystères. C’est ce que je voulais te dire quand je t’ai téléphoné. Que mon premier appel soit resté sans réponse ne m’a pas surprise compte tenu de la brutalité de ton départ. Pour le second, je t’imaginais toujours très en colère. Au troisième, en revanche, je me suis dit avec terreur que je t’avais peut-être définitivement perdu. J’étais désespérée. Voulant tout tenter pour te revoir, aller faire le siège de Varick, appeler ton Lester, l’idée me vint, plus simple celle-là, de venir tous les soirs au Zanzi jusqu’à ce que finalement tu y retournes.
Elle chercha du regard David qui, tout en essuyant les verres, ne perdait pas une miette de la conversation, pour qu’il confirme ses dires et, se tournant vers Sandy qui nettoyait nerveusement les tables :

– Sandy, est-ce que vous ne m’avez pas vue ici le soir ces derniers temps ?

– Pardon, c’est à moi que vous parlez ? Je ne savais que vous connaissiez mon prénom. Oui, en effet, on vous a vue souvent, j’en ai même fait la remarque à Zaaac, dit-elle en appuyant exagérément sur les « a » pour marquer le degré d’intimité qu’elle avait avec moi.

David qui ne voulait pas être en reste leur dit à tous les deux :

– Mais je ne savais pas que vous étiez amis !

La situation était cocasse. Comment expliquer, après avoir tout fait pour que Jane m’avoue qu’elle était aussi Lola, qu’elle choisisse ce bar pour me révéler l’incroyable nouvelle ? L’étrangeté de cette situation qui survenait devant deux témoins ébahis, me laissait pantois. Je répétai :

– Mais pourquoi, pourquoi ?

Jane ou Lola, je ne savais plus comment l’appeler, me dit tendrement :

– Pourquoi ? Je te l’ai dit Zac, il te faudra du temps pour comprendre et me pardonner. Viens chez moi ce week-end. Ce sera le premier que tu passeras avec les deux parties d’une femme dont toi seul peut recoller les morceaux !

Chapitre # 31

Ce matin Zac a les idées claires. Il a revécu en la décrivant la scène où il a appris que Jane et Lola ne faisaient qu’une. Il ressent encore son trouble mêlé à une impression de délivrance comme celle du rêveur qui se réveille d’un cauchemar. Toute son histoire lui revient en mémoire, cette fois sans difficulté. Il s’installe devant la petite table de sa cellule et s’apprête à poursuivre son récit sur le cahier Erakles bleu quand Martin ouvre brutalement la porte et l’interpelle sans préambule :

– Alors, Zac, un sacré choc, non, d’apprendre que Jane et Lola ne faisaient qu’une ? Elle s’était bien moquée de vous, Jane…

– Putain, Martin, alors que j’avais souhaité votre retour, voilà que vous refoutez les pieds dans ma chambre après je ne sais combien de temps et tout ça pour insulter Jane Summers… Qui vous dit qu’elle se moquait de moi ?

– Zac, cette fille vous a rendu fou. Malgré votre amour, il va falloir que vous l’admettiez. C’est à cause d’elle que vous êtes venu ici la première fois, essayez de vous souvenir.

Zac ne tient pas à suivre Martin sur cette pente. Il veut, avec ou sans lui, se rappeler les instants si intenses de ce week-end où Jane lui avait révélé sa double identité. Elle lui avait donné les raisons de son comportement et l’avait, du coup, rassuré sur sa propre santé mentale. Il veut absolument revivre tous les moments avec Jane à New York comme à Nice. Repenser à cette relation le remplit d’une profonde tendresse maintenant qu’elle lui revient en mémoire avec précision. Il ne laissera rien ni personne l’abîmer ! Cependant, l’intervention de Martin, toute intolérable qu’elle soit, a le mérite, se dit Zac, de l’éclairer sur les raisons de son enfermement. Aussi, plutôt que de la congédier, il lui demande :

– Pourquoi dites-vous que Jane m’a fait perdre la raison ? Racontez-moi un peu ce qui se serait, paraît-il, passé entre elle et moi à Nice qui aurait nécessité mon internement ?

– Écoutez, Zac, entre elle et vous je ne sais pas, mais ce je que je peux vous dire c’est que vous étiez ensemble dans un pub de la rue de la Préfecture quand vous avez piqué une crise de rage abominable, cassant tout dans l’établissement jusqu’à ce que les propriétaires appellent la police, qui vous a conduit en fourgon à l’hôpital Pasteur, ligoté sur un brancard. Votre état, qui ne s’était pas amélioré le lendemain, a nécessité votre réclusion à Sainte-Marie, à la demande de la famille…

– Ça veut dire quoi, à la demande de la famille, interroge Zac, hors de lui.

Le premier réflexe de Zac est de sauter sur Martin pour lui casser la gueule. Il a envie de hurler que toute cette histoire rocambolesque est une pure invention pour
le faire sortir de ses gonds, mais quelque chose lui dit qu’il faut qu’il se calme. Le souvenir de son séjour niçois avec Jane est noyé dans le brouillard, mais certains points cités par Martin ne lui sont pourtant pas totalement étrangers.
De son côté, Martin comprend qu’il a été trop vite. Révéler à Zacharie ce qu’il n’a pas encore fait resurgir de sa mémoire risque de le plonger dans une nouvelle amnésie qui pourrait compromettre gravement la résolution de l’affaire. Les deux hommes se taisent, chacun attendant que l’autre renoue le dialogue.
Zac rompt le silence le premier :

– Oui, la scène me revient maintenant, pourtant je ne me souviens plus ce qui avait motivé une telle colère. Ça n’avait en tout cas rien à voir avec Jane. Je vous ai dit, Martin, que durant ma vie parisienne, j’avais pas mal consommé d’alcool et de drogue et que ça m’avait plusieurs fois mis en danger…Etait-ce une histoire de cet ordre, dans ce pub niçois ? Je ne sais plus, mais en effet je me rappelle cette crise. Vous dites Jane Martinac… Oui, c’est vrai, Jane s’appelait initialement ainsi et ce n’est qu’une fois installée à New York qu’elle a pris le nom de Summers, qui était celui de sa mère, et américanisé son prénom.

Zacharie est plongé dans ses pensées. Il n’est pas mûr encore pour se promener d’une période à l’autre de son histoire, il lui faut avancer doucement. Martin le sent et lui dit :

– Zac, vous préférez peut-être écrire plutôt que de me raconter ce week-end où vous avez enfin appris la vérité.

– La vérité, qu’est-ce que la vérité, mon pauvre Martin ? Ce que nous nous racontons dans notre tête devient parfois plus réel que les faits et pour que ça colle, nous élaborons tout un scénario auquel l’autre finit par se plier pour ne pas nous décevoir ou alors pour avoir la paix… Regardez la jalousie, par exemple. Elle démarre souvent sur un rien, une broutille, un mot, un regard, une adresse griffonnée dans un calepin, un coup de téléphone interrompu, un retard et c’est parti, votre tête travaille. Vous croyez identifier le protagoniste, il ne vous reste plus qu’à le faire entrer dans le costume que vous lui avez taillé. S’il est réticent, s’il se rebiffe, ce n’est pas grave, vous en prenez un autre, vous changez de canevas mais la trame reste la même, il faut en tout cas qu’elle vous fasse souffrir…
Je veux des faits pas des pensées, se dit Martin. Il tente de remettre Zac sur la bonne voie, celle qu’il suivait avant qu’il intervienne :

– Allez-y, Zac, racontez-moi ce week-end avec Jane.

Zac réfléchit : va-t-il parler à Martin ? Écrire, n’est-ce pas plus intime que de se raconter devant ce rustre ? Mais avoir un interlocuteur et en particulier celui-là, qui sait des choses, il en est sûr, c’est aussi avoir une chance d’en apprendre plus, de savoir enfin pourquoi Jane ne vient pas le voir. Elle venait tout le temps, l’autre fois, il se souvient… Avait-il fait quelque chose qui l’avait fâchée au point qu’elle ait décidé de ne plus le voir ?
Zac se cale sur ses oreillers, allonge ses jambes sur le lit, regarde attentivement Martin pour retrouver en lui cette écoute attentive qui avait ressuscité sa mémoire endormie…
« Elle m’avait donné rendez-vous à l’appartement, dans ce lieu où j’avais déjà passé de divins comme de détestables moments. J’aurais préféré Long Island, l’air de la campagne, le bruit de la mer pour écouter ses confidences, mais Jane en avait décidé ainsi, alors pas question de changer la donne. Elle m’ouvrit la porte, vêtue d’une longue chemise blanche à peine boutonnée. Je me demandai où elle avait remisé sa perruque noire, sa combinaison de latex, les accessoires de son autre rôle et je me sentis très irrité en y pensant. Jane le perçut et me dit avec douceur :

– Zac, si tu veux qu’on avance, laisse tomber ta rancœur, je ne pourrai te parler que si tu m’écoutes avec bienveillance. Ensuite tu décideras ce que tu voudras, me quitter ou accepter que je sois ainsi faite et m’aider à m’en sorti car crois-moi, pour moi non plus ce n’est pas confortable…

J’esquissai un petit geste de la main pour lui signifier de continuer…

– Tu te souviens, quand dans la voiture je t’avais parlé de mes parents, de leur rencontre, de leur amour qui ne put résister à leur trop profonde dissemblance. C’est ce qui me coupa en deux dès mon jeune âge, je crois. Je les aimais profondément tous les deux et j’aurais voulu les satisfaire, mais je ne pouvais contenter l’un sans déplaire à l’autre. Naître et grandir à Nice, c’est-à-dire dans le sud, d’un père tout ce qu’il y a de plus français et d’une mère totalement américaine n’était pas la combinaison la plus reposante, c’était même épuisant !
J’aurais voulu lui dire que quitter Hanoï à neuf ans en laissant son pays pour la grisaille d’un Paris inconnu n’était pas non plus une sinécure, mais le sujet c’était son histoire, pas la mienne… Mon père, outre une situation médicale de premier plan, était un érudit. Il avait accumulé dans notre maison du Mont-Boron plus de dix mille livres. Il en achetait des quantités presque chaque jour au marché aux puces le long des quais du Païoun. Une pièce entière était réservée à sa passion, l’énigme de la disparition de Louis XVII. Les couloirs de notre vieille demeure étaient couverts de livres en tous genres, langues et origines. Sa collectionnite ne s’arrêtant pas là, des gravures, des dessins, des manuscrits envahissaient les tiroirs disponibles. Quant aux murs, ils étaient entièrement habillés de tableaux.
Laura, ma mère, qui était venue retrouver mon père avec pour tout bagage ses appareils de photo, riait de la passion de son mari pour les objets. Issue d’un pays sans passé, le sien n’était fait que d’images, de gens, de paysages qu’elle avait rencontrés et photographiés. A Nice elle s’était réservé une partie du sous-sol de la villa pour la transformer en laboratoire où elle passait des heures à développer, agrandir, classer tous ses clichés. Nul n’était autorisé à pénétrer dans cet antre sans permission, excepté moi si je respectais la lumière rouge de la chambre noire.
Étienne, mon père, n’était pas mondain mais ses fonctions l’obligeaient à recevoir. Ma mère n’avait comme qualité que sa beauté à offrir à ses invités. Elle ne cuisinait pas, ne parlait pas d’enfants, me considérant dès mon jeune âge comme une grande personne, ne s’intéressait que peu à la vie niçoise et à ses indiscrétions et par-dessus tout, se refusait à parler convenablement français. Ce qui la passionnait c’étaient les voyages, les siens et ceux des autres, un sujet qui ne trouvait que peu d’écho auprès de ses convives qui, en bons Niçois, étaient sédentaires et satisfaits de l’être.
Avec le temps, l’amour qui avait uni ces deux êtres ne suffisait plus à cimenter leur couple. Ils ne se disputaient jamais à mon sujet, mais chacun m’imposait un modèle diamétralement opposé à celui de l’autre. Laura me voulait à la fois une sportive accomplie et une brillante artiste. Étienne aimait me garder près de lui, me faire découvrir ses lectures favorites, m’emmener dans ses promenades solitaires autour du Cap de Nice. Il m’aurait souhaitée plus gracieuse alors que j’étais habillée comme un garçon, plus ordonnée, plus sage et surtout plus studieuse car il comptait bien que j’exerce plus tard la même profession que lui. Cette dichotomie fit de moi cette adolescente fantasque, indisciplinée, combative pour plaire à ma mère. Pour satisfaire mon père je m’efforçais d’être attentive à ce qu’il essayait de me transmettre, comme les valeurs familiales, le respect de la culture, le goût de l’étude. Comme tu t’en doutes, Zac, le pari était impossible et j’échouai dans les deux rôles !
Lorsque ma mère, fatiguée de sa vie oisive de femme de médecin de province, repartit aux Etats-Unis pour reprendre son métier de grand reporter, je restai avec mon père à Nice. J’aimais profondément cette ville et ses habitants. Certains de mes copains suivaient le même parcours que moi. On rêvait d’être comme nos prédécesseurs, les Nouveaux Réalistes et les types de Support-Surface, des artistes connus et même reconnus. D’autres s’imaginaient déjà à la tête d’agences de pub parisiennes… Notre grande maison accueillait des fêtes extravagantes où la fumette et l’alcool allaient bon train, où les couples se formaient pour ensuite disparaître dans l’exubérant jardin qui entourait la propriété. C’était gai et assez innocent, finalement, et je me promis de ne jamais quitter cette baraque ni abandonner mon père à son chagrin et à sa solitude. Pourtant, comme la chèvre de Monsieur Seguin, je tirais sur ma corde et l’envie de retrouver Laura devenait de plus en plus forte. Je passais chaque été à New York, où Laura s’ingéniait à m’offrir les plus extraordinaires vacances avec des gens incroyables, dans d’incessants va-et-vient entre son petit appartement du Village et sa maison de Long Island.
Revenir à Nice devenait chaque fois plus difficile. La ville et les gens me paraissaient mortellement ennuyeux. Mon père se plongeait de plus en plus dans ses livres quand il n’était pas à l’hôpital ou en voyage. Nous avions encore de grands moments d’intimité. Il me parlait de ses recherches sur les maladies tropicales, de sa passion aussi pour ce petit dauphin dont il n’acceptait pas la mort au Temple… Moi, je lui disais combien je voulais peindre, sans m’occuper d’avenir. New York revenait toujours dans ma bouche, les artistes, les musées, les galeries. Étienne levait les yeux au ciel et soupirait : Ah ! New York… Je savais qu’il pensait à Laura mais jamais il n’eut de mots durs pour elle, de reproches. Il disait simplement, lorsque je revenais de mes séjours là-bas : Comment va ta mère, est-elle satisfaite?»
Que dire d’autre à cet homme malheureux sinon des mots de tendresse ? Je m’y efforçais mais le cœur n’y était plus, j’avais envie de partir. C’est ce que je finis par faire, une fois mon diplôme en poche. Pour une année, dis-je à mon père. Pour faire un stage dans la boîte qui éditait les livres de Laura sur ses voyages. Il fit semblant d’y croire mais il savait que comme sa femme, sa fille maintenant l’abandonnait…
Disant cela, Jane se mit à pleurer. Pas une petite larme comme dans la voiture, non, de vrais gros sanglots qui secouaient ses épaules. Je ne pus résister à ce chagrin que je sentais complètement sincère. Je la serrai dans mes bras, embrassai ses cheveux, la berçant comme une enfant, lui murmurant des mots tendres… La nuit tombait, je la portai jusqu’au lit, m’allongeai à ses côtés et serrés l’un contre l’autre, nous nous endormîmes.

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