La caméléone, chapitre# 6 et chapitre# 7

Résumé des chapitres précédents

4. Après avoir retrouvé Léon, Zacharie retourne chez ses amis Lambert le cœur léger malgré un avenir plutôt obscur, mais réconforté par l’amitié de Léon. Dans son gourbi, il reçoit la visite de Suzanne, la femme de Lambert accompagnée de Lili, sa fille, lui demandant de se préparer pour la fête que les Lambert donnent le soir même. Simone qui nourrit vis-à-vis de Zac une certaine méfiance, l’informe de la teneur de la soirée… Artistes et habitués déjantés du quartier, mais aussi collectionneurs et clients devant qui il faut faire bonne figure.

A son arrivée Zac remarque le changement de l’appartement devenu confortable, signe de l’amélioration de la situation des Lambert. Reçu avec une certaine la froideur par ce monde qu’il connait bien, il aperçoit des personnages correspondant à des collectionneurs d’Yves Lambert. Un homme se présente à lui, Lester Evans, agent d’assurances new-yorkais, et lui propose d’emblée, de travailler pour sa société. Zac, sur ses gardes, s’étonne d’une telle offre mais l’homme semble connaître ses qualités et défauts et un rendez-vous est pris pour le surlendemain à l’hôtel Lutétia.

5. Au Lutétia, l’entrevue entre les deux hommes est chaleureuse. Lester Evans l’engage à organiser une exposition de jeunes artistes new-yorkais pour l’ouverture des locaux parisiens de sa Compagnie, spécialisée dans les assurances d’œuvres d’art.

Les détails de l’opération sont alléchants ; un long séjour à New York, logé, grassement payé et carte blanche pour le choix des artistes…Vu la précarité de sa situation, Zac peut difficilement refuser une telle aubaine et en plus, la joie de retrouver New York qu’il connait, le fait accepter avec enthousiasme. De retour chez ses logeurs, Zac s’émerveille de voir travailler son ami Yves, qui va d’une toile à l’autre, comme en transe… il lui apprend la bonne nouvelle.

 

Chapitre # 6

Faire remonter à la surface ces moments de son existence demande à Zacharie un énorme effort. Aussi il s’arrête un instant, observe Martin pour mesurer son attention et pour quêter un encouragement, une aide. Sentir Martin complètement plongé dans le récit de sa vie l’émeut et l’inquiète à la fois. Pourquoi diable cet homme s’intéresse-t-il tant à lui ? Le silence sort Martin de son état d’apparente prostration.

– Alors comme ça, Zac, vous partez, vous quittez tout ?

S’il avait douté de l’attention de son interlocuteur, Zacharie sait maintenant que Martin est suspendu au fil de son histoire.

– A part Léon, je n’avais plus rien qui me retenait à Paris, alors ce départ était plutôt une délivrance.

Zac repense à son état à ce moment-là. Jamais il ne s’était senti ainsi, sans aucune attache pour ce qu’il quittait et sans désir pour ce vers quoi il allait.

Les yeux de Martin brillent comme ceux d’un enfant qui attend la suite de l’histoire et d’un mouvement de tête il l’encourage à poursuivre.

« Si je n’emportais pratiquement rien, j’avais cependant envoyé une malle de bouquins qui arriverait sans doute un peu après moi à New York. Ayant rejoint Roissy par le RER, j’arrivai en avance pour l’embarquement et regardai autour de moi pour saisir la température de l’avion. Serait-il plein de jeunes Américains de retour d’un périple en Europe, de couples de bons Français impressionnés d’aller aux Amériques ou d’Américains revenant un peu déçus de la découverte de l’Ancien Continent ? Je ne me posai même pas la question de savoir s’il y aurait des filles possibles à draguer, un signe révélateur de mon état de vacuité, pas plus que je ne me demandai si je rencontrerais des gens utiles à mes affaires. Il faut dire que je voyageais en classe touriste, Lester était généreux mais pas prodigue.

J’arrivai à JFK en début d’après-midi et n’étant pas pressé, j’abordai les formalités d’émigration avec décontraction, certain pour une fois d’avoir tout en règle, mes papiers, mes bagages, ma gueule. Combien de fois, avant, avais-je eu affaire à ce fameux délit de sale gueule étant donné la couleur de ma peau, ne me rendant jamais vraiment net aux yeux de l’ordre établi ! Il faut dire que par le passé, j’étais loin d’être irréprochable ! Pour le type du guichet, un gros New-Yorkais de Chinatown, mon côté bridé ne faisait pas un pli mais avec l’exotisme de la France en plus, ça semblait plutôt lui plaire et ses questions n’avaient rien d’un interrogatoire.

Quelle ne fut pas ma surprise, alors que je cherchais un taxi, d’apercevoir Lester qui me faisait signe. Un New-Yorkais venant chercher un voyageur était une chose si rare que je lui manifestai ma gratitude en l’embrassant, ce qui le surprit mais ne le fit pas reculer. Un bon signe ! Il chargea mon léger bagage dans sa voiture et reprit la conversation commencée au Lutétia comme si nous venions de nous quitter. Il faisait une chaleur étouffante à New York car on était en août et Lester, après avoir mis la clim au maximum, m’expliqua qu’il avait été obligé de revenir à New York parce que sa mère était malade et qu’il en avait profité pour venir me chercher. Une excuse sympathique mais qui cachait d’autres raisons que je ne cherchai pas à éclaircir, fasciné par l’ambiance de cette ville, par ses rues sales aux immeubles graffités, sa population si mélangée. Le Queens, Triboro Bridge, F.D.R. Drive défilaient devant mes yeux et je me laissais bercer par la voix de Lester et les amortisseurs de sa grosse bagnole.

Son silence m’avertit que nous étions arrivés devant l’immeuble où j’allais planter ma tente. Je vis une angoisse dans ses yeux, comme s’il redoutait la rencontre entre ce lieu et moi. Le bâtiment, il faut le dire, était sinistre. Pas très haut, une huitaine d’étages mais gris, sombre et vide. Dans une banlieue paumée, au bord d’un terrain vague, il n’aurait rien eu d’insolite mais sur Varick Street, au milieu d’autres immeubles bien entretenus, il paraissait fantomatique, abandonné. Lester, un énorme trousseau de clefs à la main, expliquait chacun de ses gestes comme pour combler le silence :

J’ouvre cette foutue porte d’entrée en lui donnant un bon coup d’épaule car elle se coince, je branche tout le système électrique de la petite pièce à côté de l’ascenseur qu’on va prendre pour monter au dernier étage, où j’ai installé un coin pour habiter…

Qu’est-ce qu’il croyait, Lester ? Que j’étais un nabab habitué à vivre dans les palaces et que j’allais gueuler et exiger le Carlyle ! Moi je trouvais l’endroit sublime, étrange, inspirant, un lieu idéal pour peindre, pour écrire, pour faire la fête et comble de bonheur, un lieu vide ! Pas de voisins, pas de concierge, pardon de doorman, pas de chiens, personne, que moi. Je l’aurais encore embrassé, le Lester, si je n’avais pas eu peur qu’il me prenne pour un pédé !

– Venez voir, Zac, la salle de bains et la cuisine sont nickel, j’ai tout fait installer quand je me suis engueulé avec ma femme et que je suis venu habiter ici quelque temps. Il y a tout ce qu’il faut, étagères, tables, chaises et le lit est immense et super confortable, ça je vous le garantis.

J’aimais vraiment cet endroit et mon plaisir était si manifeste que Lester, enfin calmé, se précipita vers le réfrigérateur pour extraire un bac à glaçons et nous servir un grand whisky. J’avais aperçu sur un meuble en métal couvert de bouteilles de quoi confectionner mon cher cocktail Martini vodka, mais le bonheur de Lester face à son whisky était si flagrant que je ne fis rien pour le décevoir.

 

Chapitre 7

Après quelques verres et échanges assez anodins sur la vie en général, le mois d’août à New York déserté par ses habitants, l’art, les femmes, Lester se souvint tout d’un coup qu’il avait un avion à prendre pour rejoindre la sienne le soir même dans le Vermont et appela un taxi, me laissant tout, de l’argent, la maison, un carnet d’adresses bien rempli, sa voiture et ses bons vœux pour le début de mon entreprise tout en me disant qu’avant début septembre, le mieux à faire était de me balader car je ne pourrais joindre personne.

Je n’avais rien avalé depuis le plateau d’Air France et malgré la chaleur j’avais une faim de loup. Le quartier, je m’en souvenais, était particulièrement riche en restaurants mais j’échouai finalement dans le premier Chinois au-delà de Canal Street. Une bonne bouffe arrosée de thé au jasmin, nécessaire après les rasades de whisky de Lester, me remit d’aplomb. Après avoir remisé définitivement la voiture de Lester au garage – la circulation automobile new-yorkaise n’inspirant rien de bon à un marcheur comme moi – je me disposai à investiguer les coins et recoins de mon immeuble, mais la fatigue, la bataille avec les clefs et le système électrique ne me laissèrent que le temps d’arriver jusqu’au lit qui était – Lester avait raison – délicieusement bon.

Je dus dormir quatre ou cinq heures avant d’être réveillé par le souffle grave et profond d’un animal familier, la sirène d’une voiture de pompiers venue m’assurer par son vacarme bien spécifique que j’étais à New York. Incapable de continuer à dormir, j’enfilai un pantalon et je me laissai happer par la moiteur et le mystère de la rue. Il faut dire qu’à cette époque, le maire Giuliani n’avait pas encore agi et les rues de la ville étaient autrement moins sûres qu’aujourd’hui. J’aimais cette ambiance un peu étrange, les clochards, s’ils avaient un look différent de mes clodos de la rue de Lappe, n’en étaient pas moins des clochards et leur demande jouait sur le même registre : fric, cigarettes et quelques insultes si rien ne venait. Des groupes de gens déambulaient aussi, engourdis par la chaleur, cherchant un bar ou une boîte sympathique où atterrir et comme eux je suivais le même parcours décousu. Prenant en biais par Sullivan Street, j’arrivai sur Spring Street pour trouver enfin l’endroit où m’effondrer dans la fraîcheur, car le Zanzi Bar, lieu sur lequel j’avais jeté mon dévolu, était climatisé. C’était à peu près la seule concession faite à la modernité car le reste était un peu à l’avenant. Les banquettes étaient recouvertes d’une moleskine brun vert, couleur aussi du plafond tapissé de ce papier gaufré et peint, cher aux vieux pubs anglais. Le bar, lui, était magnifique. Il courait d’un bout à l’autre de la pièce et son bois avait la rondeur et la patine d’un vieux bateau. Il était recouvert de cuivre repoussé et précédait, comme il se doit, un mur impressionnant de bouteilles de toutes tailles et origines. Le barman était sec, jeune et sympa et la fille qui bossait avec lui, une jolie blonde très Amérique profonde, semblait s’intéresser à ma venue. Elle s’approcha de la table que j’avais spécialement choisie pour avoir la plus large vision possible du lieu – une vieille stratégie de pilier de bistrot – et me demanda ce que je voulais boire. Mon Martini vodka la déstabilisa un instant, elle m’en demanda le dosage et du coup se présenta.

– Je m’appelle Sandy… C’est bon, votre truc ?

– Oui, pas mal, c’est une habitude, je bois toujours ça, comme James Bond, vous connaissez ? Moi c’est Zac.

– C’est pas mal comme prénom, c’est d’où ?

– Zacharie, c’est biblique et assez international mais moi, je suis français.

– Ah bon, on dirait pas. Là-bas, la table du fond, ils sont français aussi. Ils jouent tout le temps aux cartes mais c’est pas votre genre…

– C’est quoi, mon genre ?

– Je sais pas, plutôt sympa…

– Et eux ?

– Pas vraiment sympas, je ne sais pas ce qu’ils font, en tout cas moi, je les aime pas.

Cette passionnante conversation n’ayant que peu de possibilités de se poursuivre, le barman la réclamant du coin de l’œil, Sandy retourna à son boulot et m’apporta assez prestement mon cocktail. C’était idiot de boire cette saloperie mais j’aimais bien, ça me rappelait le passé. Les mecs au fond étaient plutôt bizarres, Sandy avait raison. Je n’arrivais pas à entendre ce qu’ils disaient mais puisqu’ils étaient français, enfin, en principe, j’essayais de saisir par une intonation, un accent, d’où ils pouvaient venir. Le problème fut vite résolu car le plus grand et le plus gros s’exclama à l’encontre d’une apparition qui venait d’entrer dans le bar

– Tiens, voilà la plus belle !

Pas de doute, il était français, et marseillais en plus ! La femme qu’il avait accueillie avec cette formule bien de chez nous était une fabuleuse créature, longue, noire, époustouflante, dont l’entrée avait jeté le trouble dans le pub. J’avais connu des filles superbes quand j’étais à Top Fashion, de toutes les couleurs, de tous les styles, grandes, petites, mais minces, toujours très minces. Et puis j’avais eu Antonella qui m’avait offert son incroyable beauté tranquille. Alors qu’avait cette vamp pour réveiller une libido éteinte depuis la mort de Claire ? Qui était-elle pour susciter en moi ce désir violent de la posséder, n’importe comment, n’importe où, tout de suite. Je bandais comme un âne sous mon petit guéridon alors que cette incroyable femelle n’avait pas jeté le moindre regard dans ma direction. Moi, je ne me contentais pas de la regarder, je la dévorais des yeux, détaillant chaque expression de ce visage parfait, chaque mouvement de ce corps voluptueux, entièrement révélé par une étrange combinaison de latex noir. Comment pouvait-elle porter avec tant de désinvolture et d’élégance cette tenue de pute et avoir, face à la stupéfaction qu’elle suscitait, autant d’indifférence. Elle suivait distraitement la partie de cartes, s’appuyant de temps en temps sur l’épaule du gros que j’avais cru entendre appeler Robert. Au moment où elle se dirigeait vers le fond du bar, je me levai d’un bond et lui emboîtant le pas, je me retrouvai contre elle, dans les toilettes des femmes, mon genou entre ses cuisses, mes lèvres dévorant les siennes, une main sur un sein, l’autre essayant de faire descendre la fermeture éclair de sa combinaison. Je sentais contre moi ce corps ferme, musclé, chaud qui me rendait fou et j’appuyai de toutes mes forces mon sexe contre le sien, essayant de glisser ma main dans l’ouverture du vêtement pour atteindre ce sexe que je sentais vivant, gonflé sous la mince épaisseur du caoutchouc. Durant cet assaut, elle n’avait pas dit un mot, pas poussé un cri et ses yeux à aucun moment n’avaient rencontré les miens. Au moment où je crus qu’elle allait s’abandonner car elle ne me repoussait pas vraiment, elle m’envoya violemment son genou dans les couilles, me faisant lâcher prise et hurler de douleur. Remontant sa fermeture éclair, elle me regarda droit dans les yeux, cette fois, et lâcha :

– Pauvre con !

Puis elle sortit des toilettes nonchalamment et retourna s’installer auprès du groupe, qui ne semblait pas avoir remarqué son absence.

Je quittai les lieux, mais beaucoup moins sereinement. Je payai et me précipitai dans la rue, la figure et le sexe en feu, incapable de comprendre pourquoi cette femme m’avait rendu fou au point que je tente de la violer. Incapable aussi de me calmer, d’éteindre ce désir qui m’aurait presque poussé à retourner dans le bar pour la posséder avec violence devant tout le monde. Je m’éloignai du Zanzi Bar et errai dans les rues voisines jusqu’à ce que je m’affale sur un banc, sans plus aucune notion de temps ni de ce qui venait de m’arriver.

 

 

 

 

 

 

 

 

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