La caméléone, chapitres # 19, # 20

Résumé des chapitres précédents.

14.  Zac, furieux d’avoir laissé partir Lola, se réfugie dans son appartement de Varick Street, dont l’équipement pourvu des nouvelles technologies lui donne tout loisir de travailler à la construction de l’exposition de Paris, qui commence à se préciser dans sa tête. Cependant les deux femmes occupent son esprit et le retour de Lola ne signifierait-il pas aussi le retour de l’inconnue de la 73ème Rue ?

Sa curiosité est récompensée car traînant dans ce quartier, il aperçoit sa désirable blonde, belle et bronzée, les bras chargés de courses et de courrier. Une lettre, ouverte, tombe miraculeusement sur le chemin de Zac et il lit : Jane Summers, 73ème Rue. Profitant de l’occasion, il se présente à un doorman méfiant, prétextant qu’il a un pli à remettre à Mme Summers ! L’intéressée, prévenue, l’autorise à monter chez elle.

15.  Zac est projeté dans l’émoi de ces premiers instants, mais le trop grand intérêt de Martin éveille ses soupçons. Qui est cet homme et que cherche-t-il ? Il est certain d’être déjà venu dans cet espace clos et d’y être retenu contre son gré… Pourquoi Jane ne vient-elle pas le voir ?

Malgré cela, il reprend son récit, décrit l’appartement de Jane, lumineux, confortable, un penthouse ouvrant sur une magnifique vue de New York. Parmi les détails d’une décoration luxueuse, il remarque, accrochée au-dessus de la cheminée, une toile de L.S. ! Une fois la raison de sa présence établie, Zac entame avec Jane une conversation où elle lui dit que grâce à la précieuse lettre, elle vient d’apprendre qu’une maison d’édition française a retenu son manuscrit et elle lui propose de fêter cette bonne nouvelle avec lui. Charmé par le côté spontané de cette femme, Zac s’interroge cependant sur d’étranges similitudes qui viennent corroborer la folle hypothèse qu’elle et Lola ne pourraient être qu’une seule et même personne. Pour cacher son trouble, il lui raconte les raisons de sa venue à New York, mais n’en dit pas plus et, de peur de rompre le charme, prétexte un rendez-vous urgent pour quitter les lieux. Jane, décontractée, lui propose alors de l’accompagner le week-end prochain à l’anniversaire d’un ami.

16. Zac, totalement conquis par Jane, s’interroge cependant sur cette invitation à venir… Curiosité, attirance ou simplement jeu de séduction de la part de cette femme ? Le samedi, il retrouve Jane, simple et belle dans sa petite robe verte, et ils atterrissent 47, Canal Street dans l’atmosphère surchauffée d’un loft où une party fait rage. Jane y est accueillie avec enthousiasme par tous et présente Ramon et Mary, ses hôtes, à Zac pour ensuite s’éclipser avec Ramon, ce qui rend Zac jaloux. Mary, psychiatre, se renseigne auprès de Zac sur ses intentions vis-à-vis de Jane et l’invite à aller retrouver Jane et Ramon, sculpteur, dans l’atelier de ce dernier. Plus pour plaire à Jane que par conviction, Zac propose à Ramon de participer à sa future exposition. Subitement, Jane propose à Zac, ravi, de s’échapper…

17.  Martin, un peu perdu dans le récit de cette party new-yorkaise, se tait, sachant que toute question risque de déclencher la colère de Zac. Son silence permet à Zac de reprendre le fil de son récit. Il se remémore cette remontée de Canal vers la 73ème, qu’ils choisissent de faire en partie à pied. Jane, le tutoyant, lui propose d’aller fêter son bouquin dans sa petite maison de Long Island… Zac, abasourdi, accepte avec enthousiasme et dans la Sixième, presque vide à cette heure tardive, ils commencent à se caresser passionnément jusqu’à ce que Jane l’arrête par un : attends dont la brutalité rappelle à Zac l’image de Lola… Qui était cette Jane pour mener le jeu d’une si brutale façon ? Elle nuance sa réaction et son langage cru et lui donne rendez-vous pour le lendemain. Zac, perplexe, hèle un taxi et laisse partir Jane vers chez elle.

18.  Les changements d’humeur de Jane affligent Zac, qui plutôt que de ruminer sa déconvenue chez lui, rejoint le Zanzi Bar où David, le barman, l’accueille chaleureusement. Il lui raconte sa rencontre avec Jane à voix basse pour que Sandy n’entende pas. Incapable d’être seul, il accepte l’invitation de Sandy à la retrouver chez elle où, après avoir prétexté une grande fatigue, il s’endort inélégamment.

Il est à 11 heures au rendez-vous avec Jane, et la petite Volkswagen est déjà prête à partir, une fois chargé le dernier paquet précieux : Othello, le chat de Jane. Durant le trajet, Zac pose quelques questions à Jane sur cette maison de Long Island et apprend qu’elle appartenait à sa mère qui y est morte, laissant un mégot consumer son matelas. Quittant son petit air ironique, Jane livre avec émotion à Zac le récit de sa famille. De son père, Etienne, français, spécialiste en médecine tropicale qui rencontra Laura, sa mère, grand reporter, dans un congrès à Dakar, de leur échappée passionnée à New York, du retour du père à Nice et de l’arrivée de Laura venue, contre toute attente, l’épouser et vivre la vie d’une femme de médecin d’une ville française de province. Pour plaire à des parents passionnés mais si peu assortis, Jane dit gravement : « Toute ma vie, j’ai essayé de répondre à l’amour de mon père et je me suis efforcée d’épater ma mère, c’était épuisant. »

Zac, heureux de la confiance que Jane vient de lui manifester, se laisse aller à la contemplation du paysage et Jane, rieuse, accélère pour arriver au plus vite au bord de l’océan.

Chapitre # 19

Le chemin, mi-goudronné, mi-terre battue aboutissait à une sorte de rond-point où deux ou trois voitures étaient garées en désordre. Jane glissa la petite Volkswagen entre elles, comme si cette place lui était attribuée d’office, coupa le contact et sans me dire un mot, se mit à grimper à la hâte le petit chemin de sable bordé d’herbes folles pour atteindre la plage qu’elle traversa en courant. Elle se débarrassa du peu de vêtements qui la couvrait et se jeta à l’eau, complètement nue. Il lui fallait sauter dans les vagues pour gagner une profondeur qui lui permette de nager, et j’avais pour la première fois la vision de ce corps svelte et musclé que je désirais tant et qui déjà s’offrait à mon regard, avant de se donner complètement, du moins je l’espérais !

Jane, en délicieux poisson, apparaissait, disparaissait dans les vagues et me faisait de grands signes pour que la rejoigne mais je préférais l’admirer du bord, plutôt que de m’aventurer dans ces rouleaux qui me faisaient peur. Elle revint enfin, et roula sur moi son corps frais et salé que je dévorais de baisers. Je suçai avec délice ses bouts de seins raidis par l’eau fraîche et glissai ma main entre ses cuisses jusqu’à ce sexe qui s’offrait cette fois sans aucune retenue, ouvert, mouillé…

Nous allions faire l’amour, là, sur place, quand un gros 4X4 déboula sur la plage et passa à quelques mètres de nous. En riant, Jane attrapa son pantalon qu’elle enfila sans hâte et prenant ma main qu’elle passa sur ses seins, elle me dit amoureusement :

– Viens, nous ferons ça à la maison. En attendant, allons vider la voiture et libérer Othello.

Les bras chargés, nous nous dirigeâmes vers une étrange maison hexagonale qu’une longue clôture en bois séparait de la plage. Une fois les quelques marches de bois franchies, Jane ouvrit à la hâte la grande porte d’entrée, jeta tout ce qu’elle portait à même le sol, libéra le chat et, me débarrassant de mes paquets, me poussa vers le grand lit qui occupait le centre de la pièce. Les stores à demi clos laissaient filtrer la lumière de l’après-midi et ce fut moi, cette fois, qui pris mon temps. Je regardais cette femme aux yeux brillants, si belle et si pressée qu’on lui fasse l’amour. Je l’allongeai doucement sur l’immense sofa, je levai ses bras, j’écartai ses jambes. Mes mains suivaient les courbes de ses membres, puis s’attardaient sur ce pubis couvert d’une délicieuse fourrure blonde et bouclée. Mes doigts pénétraient son sexe, en écartaient les lèvres, appuyaient doucement sur ce clitoris avide de caresses. Je fouillai de ma langue habile ce sexe en folie qui répandit alors sur mon visage, un étonnant liquide, chaud, salé, légèrement amer que je bus goulûment. Jamais femme n’avait joui de cette manière, si vite, si fort sous mes caresses. Jamais chant plus harmonieux n’avait accompagné cette jouissance. Jamais visage n’avait exprimé un tel transport. Je contemplais mon œuvre, ébahi d’avoir donné tant de plaisir, mais déjà ma main reprenait ses caresses et recevait de nouveau le précieux liquide. Aux râles, maintenant, se mélangeaient les mots :

– Viens, pénètre-moi. Je veux sentir ton sexe tout au fond de moi. Je veux que tu jouisses avec moi. Maintenant ! Jouis, éjacule !

Dans cette montée au sommet que je n’avais encore jamais atteinte avec cette violence, ensorcelé par son corps et par ses mots, je jouis en elle et avec elle jusqu’à ce que nos corps, tendus et cambrés à l’extrême, retombent épuisés sur les draps trempés. L’un contre l’autre, sans voix, nous nous regardions, sans comprendre, sidérés d’être allés si loin, si haut. Aucun de nous deux, n’avait déjà connu une si totale jouissance et cela nous bouleversait…

Jane fut la première à rompre le silence :

– Ça devrait toujours être comme ça, faire l’amour…

Moi je pensais : l’amour, pas seulement faire l’amour mais j’étais amoureux. L’était-elle aussi ? L’heure était au bonheur, pas aux questions, et jambes et bras enlacés, nous nous étions endormis, épuisés !

Le reste du week-end ne fut que plaisir et jouissance partagés. Tenaillés par la faim, nous avions repris notre petite auto pour aller au village le plus proche acheter des monceaux de clams, homards, poissons que nous dégustions avec voracité, arrosant ces agapes de délicats vins blancs français apportés par mon hôtesse. Nous alternions sexe et nourriture presque sans répit, à part quelques bains de mer que je partageais cette fois avec elle et quelques balades entre les champs de pommes de terre et les luxueuses propriétés de New-Yorkais nantis. Jane, en bon guide, me disait quel homme politique, quel acteur habitait là et riait de ce brillant voisinage.

– Je n’en vois jamais un venir à la plage, nager dans les magnifiques rouleaux de l’Atlantique, ils préfèrent, je suppose, se tremper dans leur luxueuse piscine, entre amis…

La réserve et la méfiance étaient tombées. Nous parlions de tout et de rien, de son travail, de ma vie à New York… Je profitais de ces conversations à bâtons rompus (un titre que plus tard je voulus qu’elle donne à son recueil de notes sur un de ses carnets bleus) pour détailler la maison, en saisir le climat étrange, en partie dû à la mort accidentelle de sa mère dans les lieux, mais surtout à l’influence marquante qu’elle avait pu avoir sur la vie de Jane, qui la perpétuait par ces pèlerinages dans un lieu où, semble-t-il, rien n’avait changé et où les seules traces perceptibles étaient celles, indissociables, des deux femmes.

Comme si elle lisait dans mes pensées, Jane me dit :

– Mon père ne vient plus jamais dans cette maison. Elle lui rappelle trop de douloureux souvenirs. Personne d’autre ne vient ici. Othello et toi vous êtes les seuls à m’y avoir accompagnée !

Flatté de ne partager ce privilège qu’avec son chat, je me comportais en félin distingué, n’ouvrant pas vraiment les placards mais visitant chambres et recoins, humant là un parfum, là une étrange odeur, m’installant dans chaque fauteuil, chaque recoin pour m’imprégner de ce qui était la tanière de ma maîtresse.

J’aimais cette drôle de maison de bois, son balcon circulaire, ses couloirs étroits, ses grandes chambres lambrissées, ses quelques vieux meubles. Etait-ce Jane qui avait voulu cette salle de bains, face à l’océan, entièrement carrelée de coquillages, ces fauteuils aux dossiers en cornes d’antilope, ces masques, cette table d’ardoise, gravée des signes du zodiaque, ou la fantasque Laura ? Etait-ce elle qui avait, avant de mourir, tapissé chambres et couloirs de bibliothèques pleines de beaux livres qu’une vie ne suffirait pas à parcourir ; qui avait fait de ce qu’on appelle communément un salon cette espèce de lupanar plein de tapis et de tentures où nous nous étions vautrés pendant trois jours ?

 Chapitre # 20

Martin demeure sagement assis sans interrompre Zac une seule fois, comme quelqu’un qui, plongé dans un bon bouquin, attend que l’on tourne les pages. Aussi, lorsque Zac s’arrête, le regard de Martin comme celui d’un enfant semble quémander : « Et alors ? »

– Et alors ? C’est à vous, Martin, que je devrais dire: « Et alors que se passe-t-il ? Pourquoi suis-je là dans cette petite chambre monacale à évoquer Jane plutôt que de l’avoir à mes côtés ? Maintenant vous allez me dire ce que je fous ici et pourquoi ni Madame Summers, ni son père ni personne ne peut venir me voir. A quoi ressemble cette mise à l’écart ? Pourquoi me traite-t-on comme un malade, ou un criminel ? Pourquoi cet abruti de Serge me fait-il absorber des cachets ?

– Zac, ne revenons pas là-dessus, nous avons fait un pacte. Vous racontez et moi je fais tout mon possible pour vous sortir de là.

Pourquoi, se demande Zac, ce Martin grandes oreilles a-t-il le pouvoir de le calmer et de le recentrer sur le cours de son existence ? Zac se cale sur ses oreillers, regarde à nouveau ses jambes impeccables, il se souvient qu’elles faisaient l’admiration de Jane…

– Martin, est-ce que vous avez une vague idée de ce qu’est le bonheur ? Moi, j’étais heureux, comblé… J’avais atteint, enfin je le pensais, ce à quoi tout être doit aspirer, l’entente parfaite, la fusion charnelle et au-delà, une concordance de goûts, de pensées. Je venais de vivre trois jours inoubliables et je me sentais prêt à affronter n’importe qui, n’importe quoi.

« J’aidai Jane à mettre de l’ordre dans la maison, à préparer les paquets, à attraper le chat qui batifolait dans la nature à la recherche de quelque rongeur et une fois le tout casé dans la Volkswagen, nous reprîmes la route vers la Grosse Pomme. Mon chauffeur, joyeux et admirablement doré par l’air marin, sifflotait quelques-uns des airs que nous avions écoutés la veille et me prenait la main chaque fois que la chaussée permettait à la vieille auto de ne pas faire d’embardée. Encouragé par cette tendresse j’abordai ce que désormais je pensais indispensable que Jane sache, c’est-à-dire l’existence de Lola. Je lui parlai de tout ! De tout ce que je viens de vous raconter, Martin : mon errance la nuit, le Zanzi Bar, mon agression sur Lola, ma petite aventure avec Sandy. Enfin mon subterfuge pour entrer en contact avec elle et surtout… Surtout je lui avouai que j’avais un moment pensé qu’elle et Lola ne faisaient qu’une, compte tenu de leur incroyable ressemblance… Je lui parlais aussi de L.S., cet artiste que je recherchais et dont j’avais vu une toile accrochée chez elle, pensant que peut-être, c’était elle aussi qui se cachait derrière ces initiales… Je riais de moi-même en lui racontant ce que je croyais être des indices, pour m’étendre ensuite sur ce qui avait effacé ces pensées folles, c’est-à-dire les moments de ce week-end où elle s’était donnée à moi corps et âme, avais-je eu la prétention de prononcer avec un sourire bienheureux.

La voiture s’arrêta brutalement sur le bas-côté et avant que je puisse réaliser ce qui se passait, j’entendis un bruit méconnaissable qui n’était autre que la voix de Jane en furie.

– Tu te fous de ma gueule ! Tu n’es vraiment qu’un sale petit trou du cul de Français, fouineur, baiseur et violeur de surcroît, toujours prêt à jouer les détectives et à trouver aux femmes tous les vices de la terre. Tu te permets de me peindre en folle schizophrène alors que tu débarques avec une rocambolesque histoire d’exposition à monter pour un Lester dont je doute fort de l’existence, que tu me balances une succession de mensonges à dormir debout… A New York, tu traînes dans les bars merdiques de SoHo dont tu te tapes les serveuses, faute de te faire les clientes afin de découvrir, dis-tu, un hypothétique artiste sans lequel ta tout aussi hypothétique exposition ne pourra pas exister. Ton Lester, s’il n’est pas un de tes fantasmes, est en tout cas un beau crétin de confier son argent à un petit branleur comme toi pour un boulot dont, je suis sûre, tu ne viendras jamais à bout ! Retourne à Paris, où il y a peut-être encore de la place pour des mythomanes de ton espèce, mais ne viens plus nous emmerder ici !

La violence et la grossièreté de ses propos déformaient son visage, qui avait perdu sa fraîcheur dorée pour virer au gris cireux et elle accompagnait ses injures de grands coups sur l’accélérateur mis heureusement hors d’état de réagir.

Elle était ensuite sortie de sa voiture qu’elle s’était mise à rouer de coups comme si la pauvre Volkswagen y était pour quelque chose. Je l’entendis encore hurler : «Merde, merde, trois mille fois merde, pour une fois que je fais confiance à quelqu’un, il s’avère être la pire des ordures et je me retrouve comme une conne avec ce débile dans ma voiture. »

– Sors de là et débrouille-toi pour rentrer à New York par tes propres moyens, me dit-elle, bien campée sur ses jambes et les mains sur les hanches.

Je m’exécutai, dans tous les sens du terme, abasourdi, anéanti ! Elle démarra en trombe et je vis la petite auto brinquebaler sur la chaussée puis disparaître au loin. C’était un lundi matin et je n’eus aucun mal à trouver une bonne âme pour me secourir. Je grimpai dans la grosse bagnole d’un brave type qui n’avait que son chien comme passager et qui, pas plus que moi, n’avait envie de parler. Tous trois, silencieux, nous regagnâmes New York.

 

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