La caméléone, chapitres # 35, # 36, # 37

Le voyage à Cuba, une sale grippe au retour et une somme d’autres mauvais prétextes ont retardé la livraison de trois nouveaux chapitres de La caméléone. Comme à l’habitude je vous rafraîchis la mémoire avec un résumé des trois chapitres précédents.

32. L’inattention de Martin est flagrante, seuls les faits et gestes de Zac l’intéressent mais cette distraction n’empêche pas ce dernier de poursuivre son récit.

A leur réveil, Jane s’explique. Sa mère, heureuse de l’arracher à une possible vie bourgeoise à Nice, lui trouve un job chez son éditeur de New York et espère la voir mener grande vie, mais les temps ont changé et Laura n’est plus entourée que de has been, fortement alcoolisés. Cependant, son carnet d’adresses fonctionne toujours et Jane, artiste en devenir, au physique avantageux et Française de bonne famille de surcroît, est invitée dans les milieux artistiques comme ceux de la bonne société new-yorkaise. Elle a beaucoup d’amants, est adulée mais pas aimée… Cette vie lui pèse car elle doit, en plus, en rendre compte à sa mère. Pour s’éloigner d’elle, Jane se laisse offrir par son père ce bel appartement Uptown, mais ce n’est pas une vie non plus. Elle se tourne vers son milieu de travail et vers John, avocat de sa boîte. Entre eux, s’établit une relation amicale qui excite Jane, la faisant douter de son pouvoir de séduction, jusqu’au jour où John se dévoile en cassant la gueule d’un rival, durant une party au Waldorf…

Exaspéré par le récit de Jane, Zac lui demande en quoi ce parfait amour avec John explique sa transformation en panthère noire des bas quartiers. Ce n’était pas de l’amour, réplique-t-elle, mais elle était bien avec John. Quand Laura était morte par le feu dans sa maison de Long Island, Jane s’est sentie coupable, mais libérée… Et en bon Américain, John l’a demandée en mariage. Elle n’a pas refusé, mais ils en sont restés au statu quo. C’est alors qu’à l’insu de John, elle a loué un studio à Wooster Street pour se remettre à la peinture. Elle a commencé à se déguiser et elle s’est mise à fréquenter les bars du quartier.

 33. L’explication est plausible, mais Zac, peu satisfait de cette justification, interroge Jane sur la raison du choix étrange du déguisement. Pour n’être personne, se justifie Jane, ou plutôt être cette Black Lady comme on l’appelait dans le quartier. Et puis crois-tu, lui dit-elle, que les Marseillais auraient accepté dans leur groupe une petite fille de l’Upper East Side ? Avec cette tenue, ils avaient compris qu’elle avait quelque chose à cacher, mais ce n’était pas leurs oignons et cette indifférence la détendait après des heures infructueuses de peinture dans son atelier. Puisqu’elle parle de peinture, Zac saute sur l’occasion et lui reproche d’éluder la question lorsqu’il lui parle de la toile sur sa cheminée dont elle dit ignorer la provenance et Jane avoue l’avoir achetée chez Tom Roberts. Les choses se dénouant peu à peu, Zac en profite pour la questionner sur ce qui l’intrigue encore davantage, c’est-à-dire le fait qu’elle ait accepté de le revoir après qu’il avait tenté de la violer dans les toilettes du Zanzi Bar. C’est alors qu’elle lui avoue avoir eu pour lui un coup de foudre au premier regard, et sa désillusion terrible devant sa conduite qui, une fois la colère passée, lui avait semblé plus supportable compte tenu du personnage de vamp qu’elle incarnait. Elle s’était dit que finalement, elle lui accorderait bien une seconde chance. Le hasard avait fait le reste et une fois qu’il était entré dans sa vraie vie, elle n’avait pas su comment lui avouer la supercherie. Et puis c’était excitant de pouvoir l’aimer et le haïr à la fois ! C’est pourquoi, au Zanzi Bar, elle lui a dit qu’il était le seul à pouvoir recoller les morceaux. Cette double vie, elle n’avait pas pu l’avouer à John et elle ne l’aimait pas assez pour être seulement Jane ! Pour justifier ses absences elle s’était inventé un amant et John l’apprenant, ainsi que l’existence du studio, était sorti de sa vie et avait démissionné de Loane & Harold Publishers pour ne plus la rencontrer.

34. Dès lors, Zac et Jane envisagent leur vie en commun. Ils s’aiment et Zac considère que, malgré les débuts étranges de leur liaison, elle lui semble pouvoir durer. La seule chose pas encore abordée est la place que va y occuper la peinture. Jane ne lui a pas proposé de visiter son atelier et Zac s’interroge toujours sur ces initiales L. S. Puisque Jane est aussi Lola, ses initiales sont L. S., mais les choses sont si belles entre eux qu’il ne veut pas la questionner à nouveau. L’été fini, leur nouvelle vie s’organise. Zac gardera Varick comme bureau et viendra habiter Uptown chez Jane. Quant à Jane, autorisée par ses employeurs à ne plus leur donner qu’un temps partiel pour travailler sur son manuscrit français, elle compte bien se consacrer à sa peinture. Zac la voit partir vers son atelier de Wooster Street, chaque fois avec un pincement de cœur… De son côté les choses avancent doucement. Julian Adams lui annonce avoir des toiles de L. S., Tom Roberts aussi et les avocats de Lester sont sur la piste de ce qu’ils pensent être L. S. Une jeune femme, peintre et par ailleurs prof de yoga, vit en banlieue, dans une maison remplie de ses toiles qu’elle cache par rapport à une obscure histoire de secte… Zac, avide de découvrir l’identité de L. S. se précipite chez l’inconnue, avec comme alibi son désir de pratiquer le yoga. Questionné sur ses motivations, il prétexte un besoin de concentration pour se remettre à peindre. La jeune femme lui propose alors de visiter son atelier car, dit-elle, elle est aussi peintre. Ce qu’il pressent lui saute aux yeux, ce ne sont pas les peintures de L. S.  et il quitte précipitamment la yogi ! Zac commence à douter de son exposition car même s’il a des toiles de L. S., il lui faut absolument l’artiste vivant et non pas un fantôme. Il rejoint la galerie de Tom Roberts pour voir la toile annoncée et apprend qu’un Français est venu la lui confier. En pleine parano, de Français Zac pense Marseillais et se persuade que Jane est là-dessous et qu’elle est vraiment L. S. Pour la confondre il demande à Tom s’il a vendu une œuvre à un certaine Jane Summers et Tom après avoir consulté ses fiches lui répond : pas de Jane Summers comme cliente, ni pour L. S. ni pour personne d’autre !

Chapitre # 35

Je quittai précipitamment la galerie sans explication. De toute façon ni Tom ni personne n’était au courant de ma vie avec Jane. Je n’avais pas de vrais amis, ce qui expliquait mon silence sur ma vie sentimentale. Je bénis la décision qui m’avait fait garder Varick et c’est dans mon antre que je me réfugiai, haletant de rage et de chagrin. Pour la première fois depuis la mort de Claire je pleurai, mais cette fois de colère. Qu’avait-elle fait de moi, cette femme, pour que je sois aussi vulnérable, passant de la béatitude amoureuse à l’effondrement quand m’était dévoilé un de ses nouveaux mensonges. Pourquoi m’avait-elle dit avoir acquis la toile de L. S. chez Tom ? Certainement pour me cacher que L. S. c’était elle ! Pourtant, me révéler qu’elle était cette artiste, n’était-ce pas la meilleure façon de se justifier à mes yeux : elle était Lola Summers pour pouvoir peindre en paix. D’un côté ça se tenait mais d’un autre, pourquoi cette mise en scène ? Qu’y avait-il de si grave à être reconnue en tant qu’auteur de ces toiles puisqu’elles étaient excellentes ? J’avais beau retourner la situation dans tous les sens, je ne comprenais pas ce mystère. Mon seul recours dans l’immédiat était de laisser le Martini vodka remplir son office d’anesthésiant. A nouveau je me beurrai la gueule pour tenter d’oublier Jane, Lola, la peinture, New York. Je débranchai les téléphones et m’abîmai dans la boisson pendant que Sieglind hurlait son désespoir dans mes amplis ! L’alcool, le fracas de la Walkyrie eurent raison de ma résistance et je sombrai dans une sorte de coma suicidaire. Une odeur de café me réveilla. Jane était tranquillement en train de faire chauffer ma petite cafetière italienne et l’arôme emplissait mes narines si fortement que je me précipitai aux toilettes pour dégueuler.

– Tu en tiens une bonne, me dit Jane avec calme. Au bout de trois jours de silence, il fallait que je sache ce qui t’était arrivé.

Je me souvins que je lui avais donné les clefs de Varick. Ne pouvant me joindre, elle était venue voir si j’étais encore en vie. J’étais dans un tel état que je n’eus pas la force de la chasser alors que toutes les parcelles de mon corps refusaient violemment sa présence. A cet instant, je la haïssais mais aucun son ne sortait de ma gorge pour le lui dire. Je restai là, terré dans mon coin, les yeux exorbités face à ce monstre de duplicité, incapable de la moindre réaction. Elle vint s’asseoir sur le lit, me força à avaler ce putain de café et me dit comme à un enfant :

– Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a ?

Ma voix revint soudain et je hurlai mon histoire – ma visite à Tom, l’absence de son nom dans les registres du galeriste, preuve s’il en était qu’elle n’avait jamais rien acheté chez lui.

– Mais quelle importance, Zac ?

– Comment, quelle importance ? C’est un mensonge de plus, un mensonge de trop ! Ton ultime fable pour me cacher que la fameuse L. S. n’est autre que toi !

– Chéri (c’était la première fois qu’elle m’appelait ainsi), me dit-elle avec tendresse, si c’était moi, je le crierais sur tous les toits ! La peinture de L. S.  c’est exactement ce que je voudrais faire, tout ce que j’admire mais malheureusement j‘en suis loin ! C’est un honneur que tu me fais en imaginant que je suis cet artiste. Toi, tu serais au bout de tes recherches et moi, un grand peintre ! Hélas, il n’en est rien.

– Pourquoi, alors, me caches-tu ton atelier ?

– Ce n’est pas mon atelier que je cache, mais ma peinture ! Maintenant, si tu veux perdre tes illusions, accompagne-moi Wooster Street.

J’étais encore une fois face cet incroyable mécanisme qu’était la jalousie. Autour d’un acte certes troublant mais pas définitif, nous accumulons un faisceau de suspicions qui ne conduisent qu’à une issue, la pire ; celle que nous redoutons mais que nous appelons de nos vœux, tant nous avons bataillé pour la construire. Quand le château de cartes s’écroule, on est interdit, un peu penaud et prêt alors à croire encore plus fort, comme si cette expérience n’avait existé que pour mettre à l’épreuve notre confiance. C’est cette perpétuelle capacité à accepter l’irrecevable qui fait de notre crédulité le terreau sur lequel le menteur aime à faire pousser ses fables ! Mais puisque Jane se disait prête à dissiper mes fantasmes en m’ouvrant la porte de son atelier, je me devais d’y aller, et tout de suite ! Je me mis péniblement debout et elle m’installa dans un taxi pour parcourir les quelques blocs qui nous séparaient de Wooster Street.

Une grande porte vitrée ouvrait sur un petit hall servant à la fois d’entrée à une galerie de dessins et de sas pour accéder à la cage de l’ascenseur grillagé de métal. Jane me précéda et nous montâmes vers le 5ème étage, dernière étape pour la machine. L’endroit n’était pas très vaste mais clair et à peine meublé. Ça sentait l’huile et la térébenthine. Je regardai Jane puis les toiles, assez petites, accrochées au mur. Mes yeux firent plusieurs fois ce va-et-vient entre elle et la peinture, comme si je ne pouvais croire qu’il y avait un quelconque rapport entre l’une et l’autre… Jane était silencieuse, elle attendait. Il me fallait à tout prix dire quelque chose mais j’étais sans voix face au piège que je m’étais tendu à moi-même. Je ne trouvai alors à dire que cette stupide et si américaine expression :

– Je suis désolé

– De quoi, me dit-elle avec fureur, de la médiocrité de ma peinture ou de m’avoir soupçonnée ?

– Pourquoi parles-tu de médiocrité, ce sont de bons portraits, bien peints, mais qui…

-… sont nuls ! Dis-le moi, un peu de courage !

– Je ne dirai jamais à un artiste que ce qu’il fait est nul. Rien ne m’autorise à des jugements aussi catégoriques. Je dirais simplement que j’imaginais autre chose…

– Oui, la peinture de L. S. !

C’était vrai, j’espérais désespérément qu’elle fût L.S., autant pour résoudre l’énigme que pour pouvoir la hisser sur un piédestal à la hauteur mon amour. J’étais déçu, mais en même temps rassuré. Jane était une femme étonnamment séduisante, mais finalement pas exceptionnelle. Je n’avais pas lu son manuscrit, j’étais donc sans jugement sur son écriture, mais en peinture, là, vraiment, ce n’était pas ça ! Elle le savait et pourtant ma déconvenue la fit incroyablement souffrir ! Par ce seul regard sur son travail j‘étais devenu son bourreau. Nous restâmes silencieux un long moment, face à face, puis je rompis le silence :

– Viens, j‘ai besoin de prendre l’air après ces trois jours de cuite. Allons marcher vers la mer.

Je pris sa main tendrement et l’attirai hors de l’atelier. La journée était incroyablement chaude pour octobre et je voulais aller au Fulton Fish Market voir les étalages et déguster clams et poissons. Jane fit la grimace car elle n’aimait pas marcher, mais me suivit. Comme d’habitude, la foule était dense sur Canal Street et nous n’avancions pas, perdus dans le grouillement asiatique de ce quartier de Manhattan. Après une bonne demi-heure de déambulation, le malaise qui s’était installé entre nous se dissipa et Jane, frissonnant sous le vent frais de l’East River, décida de faire halte dans l’un des restaurants du Pier 17, celui où, dit-elle, elle aurait la plus belle vue sur le Brooklyn Bridge.

 

Chapitre # 36

Les choses changèrent après ce que je souhaitais de tout mon cœur être une ultime découverte. Jane n’était pas L. S., c’était maintenant certain. Du coup elle me devint plus accessible. J‘aimais une fort belle femme un peu fantasque qui travaillait dans une maison d’édition, avait écrit un premier roman et faisait de la peinture… Je pouvais naturellement chérir un être humain, le mythe avait fondu. Son attitude à elle se modifia aussi. Je vis disparaître l’insolence dans son regard, la certitude dans ses attitudes. Elle était plus réservée, plus douce et attachait à mes opinions une importance jamais manifestée jusqu’alors. Était-ce mon regard sur sa peinture qui avait amené ce changement ou simplement le soulagement de n’être plus soupçonnée d’être une autre ? Je ne cherchais pas à décortiquer les raisons, j’appréciais sans réserve ce nouveau comportement.

Du côté de mon travail, c’était moins simple. J‘avais confessé à Lester que je désespérais de découvrir qui était L. S. et donc que j’allais revenir à mon projet initial, c’est-à-dire donner de la jeune création new-yorkaise un panorama vivant et varié. Je sentis faiblir son intérêt. Lui aussi s’était piqué au jeu et la recherche de L. S. l’avait passionné. Mais en bon homme d’affaires, il voulait avoir son exposition prête pour Paris au printemps, alors mieux valait se ranger à mes conclusions. Je repris mes visites d’atelier, parfois avec Tom à qui j’avais fini par raconter ma vie et qui adorait cette passion romanesque que j’avais pour Jane. Elle aussi m’accompagnait parfois et j’aimais le jugement qu’elle portait sur la peinture des autres. Elle était meilleure critique (n’avait-elle pas acquis cette toile de L. S., où ? Encore un petit mystère qu’il me faudrait élucider…) que peintre mais je me gardais bien de le lui dire ! Les choses avançaient plus sagement qu’elles n’avaient commencé. Jane travaillait sur un nouveau manuscrit chez Loane & Harold Publishers et gardait ses soirées pour moi et sa peinture. J’étais heureux de ne pas l’avoir découragée par la sévérité de mon regard et il nous arrivait, surtout après avoir découvert d’intéressantes recherches picturales, d’en discuter ensemble et de réfléchir à ce qui pourrait donner plus de force et de personnalité à sa propre démarche. Loin de la décourager en soulignant la difficulté de se distinguer dans l’art du portrait alors que cette décennie comptait de grands artistes en la matière, je la complimentai sur son choix. Elle avait commencé sa galerie de portraits en abordant dans la rue des paumés du quartier à qui elle proposait de venir poser dans son studio. L’étrangeté de son accoutrement lui avait certainement évité quelques dangers, tant même les plus déjantés étaient impressionnés par son personnage de black lady. Elle avait eu du mal, par contre, à attirer d’autres gens plus discrets qui pourtant auraient fait d’excellents sujets. Je m’employai donc à ce qu’elle poursuive sa recherche auprès de cette nouvelle palette de sujets que sa personnalité retrouvée ne devait plus effrayer. Elle m’écoutait, opinait mais je sentais qu’aucun de nous deux n’était convaincu. Et pourtant il fallait bien, pour notre équilibre, qu’elle continue. C’était sa façon d’empêcher en elle, Lola de mourir tout à fait. Nos lieux de travail étaient proches et souvent nous allions de l’un à l’autre pour avoir un avis ou siroter un cocktail. Nous évitions le Zanzi Bar et ses alentours pour que le secret de Jane/Lola ne soit pas découvert. Le soir, très tard le plus souvent, nous remontions uptown retrouver notre quartier de riches. Le froid était tombé d’un coup après ce délicieux été indien et il faisait bon se retrouver dans un appartement bien chauffé après des après-midi à se geler dans nos locaux ou ceux, glaciaux, de beaucoup de jeunes artistes. J’adorais lui concocter de bons petits plats asiatiques ou français et la servir sur la grande table basse face à la cheminée, la toile de la définitivement énigmatique L. S. veillant sur nous.

J’étais étonné de constater que Jane avait peu d’amis. Durant sa vie à New York elle avait côtoyé toute sorte de milieux, rencontré toute sorte de gens avec lesquels elle ne s’était apparemment pas liée au point de ne plus les fréquenter maintenant que nous vivions en couple. Je me souvenais combien, à l’anniversaire de Ramon, elle avait été fêtée par l’entourage, or, à part Mary et lui, elle ne me proposait pas de revoir ces gens-là. De mon côté, mais c’était plus normal puisque je n’étais là que depuis l’été, je ne m’étais lié qu’avec Tom, et tout récemment encore. Nous étions comme deux naufragés dans cet océan de mondanités qu’était New York et pas mécontents de l’être. Nous n’avions finalement aucun goût pour les rapports superficiels et ceux que nous avions dans le travail restaient strictement liés au travail.

L’automne à New York puis le début de l’hiver furent donc essentiellement consacrés au travail et à l’amour. Notre appétit charnel ne faiblissait pas. Nous avions toute une série de jeux sexuels où notre goût commun pour l’image trouvait sa place. Souvent nous filmions et photographions nos ébats et Jane travaillait ensuite sur ce matériau pour réaliser des dessins qui donnaient à son travail une orientation nouvelle semblant la satisfaire. Elle avait aussi fini par me donner à lire son manuscrit, qui n’était que le récit romancé de la vie de sa mère et je constatais qu’elle avait, en peinture comme en écriture, un goût pour l’érotisme et un véritable don pour l’exprimer.

Mon travail avançait. J’avais réuni une dizaine d’artistes autour de L. S. et je devais maintenant connaître les lieux parisiens où ils seraient montrés. Je projetai un voyage avec Lester et pourquoi pas avec Jane, qui avait à discuter avec son éditeur français pour quelques modifications à apporter à son livre. A ces raisons il fallait ajouter l’expiration de mon visa et surtout l’envie que Jane avait de revoir son père et de me le présenter. Nous décidâmes donc de nous envoler vers Paris pour ensuite passer la période de Noël à Nice avec le docteur Martinac. Plus le départ approchait, plus Jane était fébrile. Paris, que je connaissais bien mieux qu’elle ne lui posait aucun problème, mais elle semblait craindre que Nice me déplaise. Lester avait annulé sa place à la dernière minute avec la bonne excuse que je me débrouillerai très bien tout seul. Nous étions émus à l’idée que ce déplacement en France serait une sorte de voyage de noces, d’autant plus qu’il y avait à la clef ma présentation au père de la bien-aimée ! En plus, Lester avec la générosité qui le caractérisait, nous avait offert un billet en classe affaires comme cadeau de fiançailles et c’est confortablement installés que nous quittâmes Big Apple.

A notre arrivée à Charles-de-Gaulle, le temps était humide et gris contrairement à New York, qui même par les plus grands froids jouissait le plus souvent d’un ciel lumineux. Lester, toujours lui, nous avait réservé un bon petit hôtel rue de l’Université, un point de chute central qui nous permettait de rayonner facilement dans Paris, travailler et voir les amis. Les locaux de la boîte de Lester avenue Matignon étaient somptueux, un peu trop peut-être pour le genre d’art que je comptais montrer, mais avec quelques modifications dont on me laissait maître, ils seraient parfaitement adaptés à une bonne exposition d’art contemporain. Pendant que je discutais avec les architectes pour laisser à la partie réservée aux expositions son sol en béton brut, exiger que les murs soient parfaitement blancs et éclairés par un système sophistiqué trouvé aux USA, mon auteur débutant se battait avec son éditeur pour que son texte ne soit pas outrageusement mutilé. Tous deux peu soucieux du Paris by Night à part quelques incursions dans des petits bistrots que j’affectionnais, nous passions nos soirées chez les Lambert qui s’étaient montrés ravis de me voir si bien accompagné. Comme à son habitude, Jane les avait séduits, même Simone, ce qui était un tour de force car je ne connaissais pas de femme plus méfiante face à la beauté. Je remarquai avec plaisir que leur situation semblait s’être encore améliorée et que cette sécurité financière leur avait apporté un calme qui ne nuisait en rien à l’inspiration d’Yves, dont les toiles étaient magnifiques, et dans lequel la petite Lili s’épanouissait. Autour de chez eux d’autres galeries s’étaient encore ouvertes, qui montraient des œuvres marquées par une gestuelle toute new-yorkaise ou alors biffées de maximes anglophones, même si l’artiste avait encore les pieds dans le terroir gaulois. La chose était donc dans l’air du temps et quand j’en faisais la remarque aux galeristes, ils me répondaient avec componction que l’anglais était devenu lingua franca. J’emmenais aussi Jane à l’Univers puisque nous avions en commun ce goût pour les bars et leurs employés et que Léon était mon ami comme David était le sien. A peine cinq mois étaient passés depuis ma dernière visite à l’Univers et il me semblait que c’était une éternité ! Je dois reconnaître que le régime de douche écossaise que Jane m’avait fait subir pendant l’été aurait eu de quoi meubler n’importe quel emploi du temps. Léon était là comme à son habitude et j’eus mon Martini vodka à ma table avant même de poser mes fesses sur la banquette. Il se fendit d’un salut respectueux vers Jane, une manière de marquer son approbation, et attendit que je lui adresse la parole. Je lui brossai brièvement mon été new-yorkais en omettant bien sûr mes tumultes sentimentaux. A ses hochements de tête, je sus qu’il était satisfait de me savoir entreprenant et surtout éloigné de ce quartier parisien qui à ses yeux représentait un grand danger pour mon équilibre. Jane contribuait à la chaleur de ces rencontres plus par le regard que par la parole, mais moi qui commençais à bien la connaître, je compris qu’elle était désormais ailleurs… Aussi, après cette semaine parisienne et compte tenu de l’aboutissement de nos démarches respectives, nous décidâmes de partir pour Nice.

 

Chapitre # 37

Le plus simple aurait été de prendre l’avion mais Jane semblait vouloir soumettre ma venue sur son territoire d’origine à un rituel. Elle désirait que je découvre cette Côte d’Azur que curieusement je ne connaissais pas en me réveillant bercé par le mouvement d’un train qui longerait la mer. C’était, me disait-elle, parmi les plus beaux souvenirs d’enfance que lui avait offerts son père. Il lui avait fait découvrir Paris en l’emmenant avec lui par le fameux Train Bleu qui quittait Nice à la nuit pour arriver en gare de Lyon le lendemain matin. Outre les merveilles de la capitale qui avait ravi l’enfant qu’elle était : la Tour Eiffel, le métro, le Louvre, le Jardin des plantes, le Jardin d’acclimatation…, il y avait eu ce retour magique vers Nice. La couchette luxueuse qu’elle partageait avec son père s’était soudain éclairée, baignée d’un soleil radieux qui filtrait à travers les rideaux beiges et dentelés voilant les fenêtres. Elle avait alors baissé la vitre, profitant à la fois de la senteur marine et de l’intensité du bleu heurtant les roches rouges de l’Esterel. Comment pourrait-elle retrouver la magie de cet instant ? C’était enfantin de l’espérer mais j’étais touché qu’elle veuille me faire partager ce bonheur passé. Nous étions donc arrivés à Nice par le train et ma découverte de la Méditerranée sous le soleil, même d’hiver, ne fut pas en dessous de l’émotion décrite par Jane. Moins emballé par la gare de Nice que je trouvai assez quelconque à l’exception de sa belle verrière, je lui en fis la remarque, mais sa seule préoccupation à cet instant était de repérer son père parmi la foule qui attendait les voyageurs. L’ayant enfin aperçu, elle m’abandonna avec armes et bagages pour courir à sa rencontre. Décidément, me dis-je, ce retour au bercail avait tendance à la faire retomber en enfance, ce qui pouvait être attendrissant mais surprenant quand même pour qui avait comme moi pratiqué cette panthère new-yorkaise. Je ramassai nos valises, son sac et quittai le train dont on annonçait déjà le départ pour Vintimille.

– C’est Zac, dit-elle simplement alors que je m’avançais vers son père.

Étienne Martinac me regarda avec intérêt et c’est entre nous deux le sentiment qui prévalut. Nous étions à l’évidence assez surpris de ce que nous découvrions, qui n’avait sans doute rien à voir avec ce que nous attendions, mais la surprise était plutôt agréable, du moins de mon côté. Je ne sais pourquoi je pensais voir un bel homme hautain alors que j’avais devant moi un être à cheveux blancs, de taille moyenne, très mince et portant d’étonnantes petites lunettes rondes en métal derrière lesquelles ses yeux réduits à une mince fente m’observaient. Le regard malgré cela était chaleureux et je me demandai où Martinac avait pu dénicher de tels yeux bridés ! Cette caractéristique qui en quelque sorte nous rapprochait me fit l’aimer dès la première minute. Un sentiment comme ça, incroyablement fort, m’envahit et sans dire que je ressentis chez lui la même attirance, je vis que moi aussi je ne lui étais pas indifférent. Loin d’être en reste, Jane nous prit la main à tous les deux et dit comme si elle et moi étions les enfants d’Etienne :

– Que c’est bon de rentrer !

Étienne sourit, lui caressa la tête et finit par prendre la situation en main.

– Les enfants, nous n’allons pas camper dans cette gare ! Prenons ces bagages, la maison vous attend.

Jane m’avait souvent parlé de sa grande maison du Mont-Boron, comme elle l’appelait, mais la réalité dépassait mes attentes. C’était une de ces belles villas 1900, construite sur deux étages, aux balcons agrémentés d’élégants fers forgés. La façade ouvragée, ornée de têtes de lion et couronnée par une rangée de balustres donnait sur le parc alors que celle sur la rue était plus simple, abritant les cuisines et les chambres du personnel. Un immense portail donnait accès à la propriété entourée d’un haut mur interrompu seulement à quelques endroits par de petites dépendances. Ce que j’aimais d’emblée dans cette demeure, c’était son luxe un peu délabré. Dans le parc aux arbres pluricentenaires, les herbes folles faisaient office de gazon, les fleurs semblaient avoir décidé de pousser où bon leur semblait sans une quelconque intervention humaine. Personne n’avait non plus pris soin de cueillir les oranges sur l’allée d’arbres qui conduisait à l’entrée de la maison.

A l’intérieur c’était un peu pareil. On ne pouvait pas appeler négligence l’inattention avec laquelle les meubles avaient pris possession de l’espace, ni désordre la profusion d’objets qui encombraient les tables et les tableaux qui s’appropriaient les murs. Mais le plus remarquable encore était pour moi cet immense couloir dallé de noir et de blanc dont les murs étaient entièrement recouverts de bibliothèques croulant sous les livres. Des livres, Jane m’avait prévenu, il y en avait partout, de la cave au grenier et dans toutes les pièces. Ils avaient d’ailleurs participé en grande partie à son éducation artistique, sentimentale et sexuelle tant on pouvait tout trouver, dans une diversité totale. Elle se souvenait que les Mémoires de Casanova et le Kamasoutra lui avaient offert ses premiers émois…

Étienne, curieusement, vivait seul ou presque dans cette immense maison héritée de ses grands-parents qui y avaient habité à deux familles, habitués à donner de fastueux dîners. La maigre descendance des Martinac s’était éteinte ou dispersée de par le monde et Étienne, maintenant veuf, était le seul à occuper les lieux, ne s’étant jamais décidé à se séparer de ces murs. Il avait simplement accueilli depuis peu une de ses collaboratrices célibataire qui occupait, lorsqu’elle revenait de ses voyages de recherches, quelques pièces d’une des ailes de la maison.

Jane avait tenu à ce que nous prenions son ancienne chambre donnant sur un grand balcon. Notre salle de bains était installée dans un petit donjon en angle qui jouissait de la plus belle vue sur la baie des Anges. J’étais tellement heureux dans ce cadre que Noël approchant, j’appelai mes parents dans leur petit pavillon de Rueil alors que depuis ma sortie de Lariboisière, ils n’avaient jamais cherché à me joindre ni à savoir si j’étais encore vivant. Jane aussi baignait dans le bonheur entre son père, sa ville retrouvée et son plaisir de me faire découvrir cet endroit que je commençais à trouver béni des dieux. Il faut dire qu’un temps radieux nous permettait de déambuler tous les jours entre le marché aux fleurs et les petites ruelles du Vieux-Nice. Je m’attendais à ce que Jane y rencontre des connaissances, des amis mais peu de gens faisaient cas de sa présence, sauf bien entendu les hommes qui, à la méridionale, se rinçaient l’œil sur son passage, sans aucun souci de ma présence. Étienne par contre était fréquemment  salué, le plus souvent avec déférence. Il essayait de mêler sa fille à cette reconnaissance, lui rappelant qui était celui-ci, de qui l’autre était le fils, qui celle-là avait épousé mais Jane s’en moquait, tout au moins en apparence, et parlait vite d’autre chose.

Nous nous promenions beaucoup et la plupart du temps à pied. Elle connaissait sa ville comme sa poche et pouvait m’en apprendre l’histoire soit qu’elle l’ait vécue elle-même, soit qu’Etienne la lui ait enseignée. Mais plus que tous les autres le Port et le Mont-Boron, quartiers où elle avait grandi, l’enchantaient. C’est au cours d’une de nos premières balades qu’elle me fit découvrir, par le chemin qui borde la mer sous l’avenue Jean-Lorrain, Coco Beach, sa plage favorite, et le rocher duquel, à dix ans à peine, elle plongeait plus de cent fois par jour. Nous étions ensuite allés nous asseoir sur le premier banc en pierre du Cap de Nice, un moment que j’avais immortalisé en gravant nos noms sur la roche.

Nice m’avait conquis et un soir où j’avais voulu arpenter le Vieux-Nice seul, pour mieux en saisir le caractère, j’aperçus à l’angle de la rue de la Loge une silhouette qui me glaça les sangs : même grande cape noire, même longue chevelure aile de corbeau, même démarche rapide et altière. Cette vision était si insolite, surtout dans ce pays de soleil, que je crus être victime d’une hallucination. Après un instant de stupeur je me mis à suivre cette apparition que j’arrivais à mieux cerner sans pour autant voir son visage. La créature hâta le pas, s’était-elle sentie suivie ? Toujours est-il que je dus bousculer quelques promeneurs pour ne pas la perdre. Elle tourna brutalement rue Benoît-Bunico pour se diriger vers la cathédrale, puis se mêler à foule de la rue Sainte-Réparate pour m’échapper enfin et s’engouffrer dans le parking du cours Saleya. Je courus comme un fou le long des allées souterraines pour finalement ne voir que des voitures vides. Ma filature avait échoué. Je me précipitai vers la plage, prêt à me jeter à l’eau pour que cesse mon angoisse. Je plongeai à plusieurs reprises ma tête dans la mer et le froid me ramena à la raison. C’était Lola, donc Jane, il n’y avait là aucun doute mais il allait falloir, cette fois, qu’elle m’explique pourquoi son sinistre jeu recommençait.

Je devais les retrouver, elle et Étienne, dans un pub de la rue de la Préfecture où l’on écoutait du jazz. J’allais donc exiger, à chaud, des explications. Je m’installai au bar de l’établissement, très en avance sur notre rendez-vous, et commençai à consommer sans modération mon cocktail favori. Le barman, heureux d’avoir si tôt un bon client, s’efforçait de me faire la conversation malgré mon mutisme. L’alcool commençait à faire son étrange effet et j’attendais, comme une bête fauve tapie au fond de sa cage, que Jane arrive avec son père.

 

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