La caméléone, chapitres # 41, # 42, # 43

La caméléone

Résumé des chapitres précédents

 38 Zac est ulcéré par la façon dont Martin parle de Jane, mais ce dernier lui tend la main courante déposée contre lui par la famille Martinac. Zac se souvient de tout ce qui a précédé les faits consignés, sa rage contre Jane, sa détermination à lui faire avouer sa perfidie, mais ensuite plus rien… il se demande alors si ces événements et ce qui le retient à Sainte-Marie aujourd’hui n’ont pas un point commun. A la réponse de Martin qui traite Jane de folle, Zac oppose le fait que c’est lui qui est traité dans cet hôpital pour schizophrénie, mais plutôt que d’aller à la rupture comme précédemment, il demande à Martin de prendre connaissance de son ancien dossier auprès du docteur Constant pour constater que c’est grâce au soutien de Jane Martinac qu’il a pu quitter l’hôpital. Martin profite du calme revenu pour demander à Zac de se remémorer ce qui s’est passé après…

Zac se souvient d’avoir été traité pour un délire éthylique grave, accompagné d’une perte totale d’ancrage dans la réalité qui a réclamé qu’il soit lourdement médicalisé et suivi. Jane était venue régulièrement le voir et c’est elle qui avait signé son autorisation de sortie. Lester lui ayant fourni un certificat d’embauche, Zac se devait de rentrer à New York pour reprendre son travail.

Ils avaient quitté Nice dans le courant de l’hiver, avec la promesse de Zac à Etienne de ne plus toucher à l’alcool ni à rien d’autre… A New York leur vie avait repris son cours et cette épreuve avait resserré leurs liens. Jane, très attentive à sa guérison, avait exigé, sur les recommandations de son père, que Zac consulte un psychothérapeute. Il avait choisi, sur les conseils d’une artiste, une femme, Lisa Guldman, qui exerçait sa profession dans un agréable appartement de Lexington Avenue. Muni de son lourd dossier médical, Zac avait précisé à la thérapeute qu’il attendait d’elle qu’elle le soutienne dans ses bonnes résolutions.

39. La proche échéance de l’exposition contraint Zac à une discipline physique draconienne. Par ailleurs, il travaille sur la conception du catalogue avec l’aide de Pignon, qu’il a revu lors de son passage à Paris. L’éditeur, à peine remis de ses ennuis financiers, lui a aussi proposé de travailler avec lui en France, si l’envie lui prenait de revenir, une proposition qui soulage Zac qui ne s’imagine pas, une fois l’exposition terminée, vivre aux crochets de Jane. Il est aussi encouragé dans cette voie par Jane, qui envisage de vivre en France si son bouquin est un succès.

Pour que Pignon rédige son texte, Zac lui envoie des photos des œuvres qu’il va exposer ainsi qu’un résumé de l’histoire mystérieuse de L.S.

Il n’a en réalité que peu de temps à consacrer à sa psy et se serait volontiers passé de ces rendez-vous, mais il veut se tenir à ses engagements.

Reçu le jeudi, à 11 heures AM, deux fois par semaine par Lisa Guldman, celle-ci, après lui avoir demandé des nouvelles de sa santé, l’écoute attentivement sur les détails de son enfance à Hanoi, sur sa grand-mère, son père militaire, sur l’arrivée de sa petite sœur… Zac souligne l’indifférence de ses parents qui ne prennent plus de ses nouvelles, même après ses hospitalisations ; il parle de Claire, de son enterrement, mais omet de mentionner l’existence de Jane de peur que, comme Martin, sa thérapeute la rende responsable de ses problèmes. Redoutant être encore une fois sujet à une crise de démence, Zac veut que Lisa Guldman l’aide à éviter ça, c’est tout ! Lisa bien sûr n’accepte pas ce verrouillage et au bout de quelques séances, devant le mutisme de Zac, elle lui dit qu’elle met fin à leurs entretiens. Dépité, Zac la supplie de revenir sur sa décision et de nouveaux rendez-vous sont fixés, cette fois en fin de soirée. A ce nouveau redez-vous, Zac remarque que l’appartement de Lisa semble plus accueillant à la lumière du soir et que sa thérapeute a pris un soin particulier de son aspect physique, par un subtil maquillage qui met en valeur sa beauté. Sont-ce ces facteurs qui libèrent la parole de Zac ? Il parle en profondeur de ses rapports avec les femmes… Ce qui amène Lisa à doctement lâcher : « voilà qui est révélateur ! »

40. Qu’a voulu dire Lisa Guldman par cette affirmation péremptoire ? Zac n’a pas le temps d’y réfléchir car il a rendez-vous à Paris pour les dernières mises au point de son exposition et pour finaliser avec son ami Pignon la préface du catalogue. Pignon ironise sur le fait que Zac ne peut rien entreprendre sans y mêler une histoire de femme, mais finalement, il lui tend son texte parfaitement abouti. Durant cette soirée, Zac mesure combien la langue française lui est essentielle et après s’être fait renouveler par Pignon une proposition de travail, il ne lui reste plus à qu’à s’envoler vers New York. Les retrouvailles avec Jane sont passionnées. Ils font l’amour avec fougue et s’avouent, sans détour cette fois, la force de leur amour.

Le lendemain étant un jeudi, Zac se rend chez sa thérapeute avec laquelle il aborde avec calme la suite de l’entretien. A la demande de Lisa, il lui dit qu’il va bien et que son voyage parisien lui a fait mesurer combien Jane et lui s’aimaient. A la grande surprise de Zac, Lisa affirme alors qu’elle ne voit pas d’obstacle à ce qu’ils se marient ! Effaré par cette simplification, il s’étonne qu’elle ramène la résolution de ses problèmes existentiels à la célébration d’un mariage. Lisa, loin d’être déstabilisée par la réaction de Zac, lui demande s’il s’est déjà interrogé sur le fait de n’avoir peut-être pas trouvé la bonne personne…

Chapitre # 41

J’étais assez surpris par la tournure prise par cette consultation avec Lisa. Revenant à pied vers l’appartement de la 73ème Rue, je me remémorai l’épisode du mariage, partagé entre l’envie d’en rire et celle d’y penser sérieusement. Il est vrai que je n’avais pas éprouvé jusqu’ici une quelconque envie de me caser. Même avec Claire nous n’avions jamais évoqué le problème. Seule Antonella avait vainement espéré que je l’épouse. L’idée d’en parler avec Jane ne m’avait pas même effleuré et le faire maintenant, après l’épisode de mon hospitalisation niçoise, me semblait plus que déplacé !

Fallait-il qu’elle soit américaine, ma psy, pour se départir de la réserve qu’exigeait sa profession au profit de cet incoercible besoin de parler mariage dès qu’une relation forte entre deux êtres se profilait à l’horizon. Au-delà de cette niaiserie culturelle, Lisa n’était-elle pas, depuis que je lui avais parlé de ma vie amoureuse, en train de sortir de ses prérogatives thérapeutiques pour entamer à mon endroit une assez hypocrite entreprise de séduction qui passait, comme il se doit, par le dénigrement de l’autre femme…

Pour l’instant ma seule préoccupation était de savoir comment j’allais trouver cette femme que j’aimais : tendre, de bonne humeur ou tendue par je ne sais quel problème dont j’avais toujours du mal à mesurer l’importance… Quel que soit son état, fallait-il que j’évoque avec elle cette histoire de mariage qu’avait soulevée Lisa ? Je me dis qu’il était plus sage de n’en rien faire et de m’amuser tout seul des menus égarements de ma psy. Il se pouvait aussi que je sois un peu trop présomptueux en prêtant à Lisa un intérêt autre que professionnel pour ma personne. J’avais en mon for intérieur un compte à régler avec les psys en général et en prendre une en flagrant délit de franchissement de ligne jaune me réjouissait. J’étais cependant obligé de reconnaître que depuis que je consultais Lisa, j’allais plutôt bien. J’étais calme, je travaillais sérieusement et surtout, ce qui était la raison de mes visites, je ne touchais plus à une goutte d’alcool ! Lisa me réussissait, la mise à plat de mes rapports familiaux m’avait fait du bien, le récit de mes amours avait fait apparaître certaines erreurs que j’avais sans doute réitérées avec Jane, mais je sentais aussi, et en cela mon expérience des femmes ne me trompait pas, que Lisa cherchait autre chose avec moi. Elle ne serait pas la première, c’était fréquent à New York, me disait-on, qui chercherait dans sa clientèle masculine le patient assez fragile pour être dirigé et assez sain et riche pour être un parti intéressant ! Côté fric, Lisa était mal tombée mais peut-être avait-elle été attirée par cette espèce d’exotisme qui était le mien. En tout cas, y penser m’amusait et en parler à Jane ne me semblait pas nécessaire. Ce sont de ces petits secrets qui agrémentent le quotidien et ne font de mal à personne. Je fus conforté dans ma décision en retrouvant une Jane en larmes, bouleversée par ce qu’elle appelait son incapacité à peindre. Elle avait passé la journée à essayer de se remettre au travail sur le modèle, comme je le lui avais suggéré après avoir vu ses premiers portraits de paumés de SoHo. Trois femmes d’âge différent posaient pour elle (elle cherchait à explorer une sorte de voyage dans le temps) et leur présence rendait encore plus cruelle son impossibilité à traduire cette démarche sur la toile. Pour l’avoir éprouvée avec l’écriture, je n’ignorais pas la douleur que procure l’incapacité d’interpréter ce qu’on a dans la tête par un acte créateur. Pourtant Jane, elle, avait la satisfaction de voir ses bouquins édités, alors pourquoi vouloir tellement prouver quelque chose avec la peinture. C’était comme si sur ce sujet, elle avait une compétition à livrer, une reconnaissance à arracher, coûte que coûte. Mes arguments, on s’en doute, tomberaient à plat si j’essayais de la convaincre de mettre toute son énergie dans l’écriture, son vrai domaine. Je me bornai à la consoler par des caresses plutôt que par des mots. Faire l’amour lui apportait cet oubli qu’elle avait tant de mal à trouver dans le travail. Elle y puisait chaque fois une force nouvelle qui écartait la souffrance, lui redonnait un appétit agressif de vie.

Ragaillardie, elle m’apprit alors que son éditeur parisien lui demandait de venir faire la promo de son livre et qu’elle aurait à s’absenter durant une quinzaine de jours. Cette absence allait me permettre de consacrer tout mon temps à finaliser l’exposition, car juin approchait et le vernissage était prévu pour le 7. Paris était prêt. Le cabinet d’architecture m’avait tenu quotidiennement au courant des travaux et j’avais exigé de Lester qu’il aille voir le résultat par lui-même. Il était revenu enchanté et excité comme une bête à l’idée d’épater les Parisiens. Son seul regret était que je ne sois pas parvenu à découvrir qui était L.S., ce qui aurait été selon lui fucking awesome (ce qui est totalement intraduisible) ! Les publicités étaient en place dans les meilleurs journaux d’art, j’avais reçu les épreuves du catalogue, qui se présentait on ne peut mieux, nous avions fait et refait la liste des collectionneurs, journalistes et artistes à inviter et nous avions un charter d’une cinquantaine de personnes à faire voler vers Paris. Bien entendu, Tom Roberts et le vieil Arnold Stewart étaient du voyage alors que j’avais volontairement omis Julian Adams, l’agent de L.S., sans doute par dépit de n’avoir pu lui arracher son secret ! De son côté, le cabinet de communication français avait rameuté tout le gratin parisien de l’art et de la presse et poussé la sophistication jusqu’à affréter un petit avion pour ramener in extremis les incontournables happy few qui traînaient encore à la Biennale de Venise… Quant au traiteur, c’était bien entendu, le meilleur de la place !

Jane, qui était restée à Paris, me donnait la température générale. L’événement faisait parler de lui et lors de ses visites dans les galeries, on lui posait quantité de questions sur ces jeunes artistes de New York qu’on imaginait déjà être les stars de demain. Tout était si bien ficelé que je n’avais plus qu’à me détendre en attendant le départ, ce que je fis. Lisa, que je tenais au courant de mon travail, vanta mon calme lors de la séance qui suivit l’épisode du mariage. Nous n’étions pas revenus directement sur le sujet, mais j’étais tout de même étonné qu’elle continue à me poser plus de questions sur Jane que sur moi, pourtant son principal sujet d’examen. Je lui tendais quelques petits pièges pour mesurer si j’avais bien évalué l’emprise que je pensais avoir sur elle et, en femme intelligente, elle les déjouait, mais le soin nouveau qu’elle apportait à son aspect physique démentait cet apparent contrôle.

Alors que tout était apparemment en place, j’appris juste avant d’aller à mon rendez-vous chez Lisa que les œuvres étaient bloquées à Cherbourg et qu’elles n’arriveraient qu’après moi à Paris, ce qui ne me laissait que trois jours pour faire l’accrochage. Cette nouvelle me mit dans une rage telle que j’arrivai en retard à mon rendez-vous. Lisa m’en fit la remarque, ce qui me fit exploser de plus belle. Elle me prit les poignets comme on le ferait pour calmer un enfant et dit calmement :

– Allongez-vous, Zac, nous avons le temps, et joignant le geste à la parole, elle se mit à m’embrasser.

Je m’abandonnai à ses lèvres douces et à ce corps à mes côtés. Ses caresses se firent alors plus précises, elle m’embrassa goulûment. Elle se frottait à moi en murmurant des mots inintelligibles alors que sa main errait nerveusement sur mon bas-ventre. C’était agréable, je me laissai faire mais sans désir. Elle ne sembla pas s’en apercevoir tant elle était excitée. Elle s’écria :

– Oh my God !

Mais que venait donc faire dieu dans cette singulière affaire, pensai-je ? Je savais que je lui plaisais, mais je n’étais pas allé jusqu’à imaginer qu’elle s’enverrait au ciel en essayant de profiter de moi sur son divan !

Elle ne sembla pas troublée outre mesure par ce qui venait de se passer, remit de l’ordre dans ses cheveux et dit d’un ton très médical :

– Zac, Il s’est passé ce qu’il s’est passé mais ça ne devrait pas troubler le travail que nous avons entamé ensemble. J’avais saisi qu’il y avait entre nous quelque chose d’un ordre différent et par sagesse j’aurais dû vous orienter vers un confrère, mais je percevais en même temps que ce sentiment que nous partagions vous aidait à aller de l’avant…

Le terme de sentiment que nous partagions me fit sourire, mais elle ne s’en aperçut pas, pas plus qu’elle ne semblait avoir remarqué que je n’avais pas un instant partagé son émoi. En revanche, je ne pouvais nier que la voir et lui parler de mes problèmes me faisait du bien. J’oscillais donc entre l’envie de lui dire que pour le désir et le sentiment partagé j’avais Jane, et celle de lui avouer que j’aimais bien nos rencontres. Je choisis la deuxième solution pour ne pas la blesser, me dis-je, mais pour être honnête, par pure vanité masculine d’être désiré et par l’envie très ambiguë de laisser une porte ouverte à ma curiosité. Dans cet état d’esprit, j’acceptai, pas très fier de moi, un prochain rendez-vous à mon retour de Paris.

Chapitre # 42

Martin soupçonne Zac de s’égarer volontairement dans ce qu’il considère comme des détails pour l’exaspérer et se dérober au sujet central de son investigation, c’est-à-dire Jane Martinac. Peu lui importe, à lui, Martin, que des psys new-yorkais essaient de séduire leurs patients, d’ailleurs il n’a pour cette profession qu’une considération limitée. Même ici à Sainte-Marie, il est obligé de prendre des gants pour approcher Zac alors que parfois il aimerait le secouer un peu pour lui tirer les vers du nez. Pas question ! Il verrait arriver Constant, le bon docteur qui lui dirait, en penchant la tête avec douceur, que de telles pratiques n’ont pas cours dans un hôpital… Martin aime bien Zac, il n’a pas envie de le brutaliser mais il voit bien que le lascar est en train de retrouver la mémoire, alors il faudrait qu’il accélère un peu ! Zac n’est pas dupe de cette impatience. Il sait que Martin a vu juste quant à son souci des détails, mais dans son cas ce n’est pas pour le pousser à bout, mais pour que lui, Zac, s’y retrouve et que les choses se mettent en place dans sa tête, doucement. Avec toute la diplomatie dont il est capable, Martin tente de prendre les devants et demande :

– Zac, je crois savoir qu’à Paris l’exposition a été un énorme succès et je suppose que votre employeur doit être ravi du résultat. D’ailleurs j’ai entre les mains de nombreuses coupures de journaux qui relatent l’événement et parlent de l’arrivée d’une jeune génération d’artistes new-yorkais. Sur les photos vous avez l’air en pleine forme avec Jane à vos côtés… Qu’est-il arrivé ensuite ? Avez-vous regagné les Etats-Unis ou bien êtes-vous restés en France comme vous en aviez envie ?

Zacharie est médusé par le stratagème de Martin qui, par quelques mots, coupe court à son envie de raconter dans le détail le déroulement d’un événement qui a pour lui une importance fondamentale ; une réalisation à laquelle il a consacré presque un an de son existence et qui l’a fait renaître dans ce milieu qui, une année auparavant, avait parié sur sa mort. Sacré challenge que d’organiser à Paris ce qu’aucune galerie, qu’aucun critique n’ont eu le courage de faire : présenter, dans le luxe absolu d’un hôtel particulier de l’avenue Matignon, un art qui sera peut-être celui de demain, non pas en choisissant des valeurs nord-américaines renommées, mais en mettant la lumière sur quinze jeunes créateurs new-yorkais inconnus. Par trois commentaires anodins, Martin a réduit à néant cette réussite étonnante que Zac ne doit qu’à son flair, à sa connaissance de l’art et à la confiance indéfectible d’un homme du nom de Lester Evans, désormais directeur d’AA Insurances, la meilleure compagnie Internationale d’assurances pour les musées, les collectionneurs et les artistes. Mais comment en vouloir à cet homme rustre pour qui ces aventures d’artistes ne sont que des histoires de chochottes, de coupeurs de cheveux en quatre, de gens qui font un monde d’un rien alors que lui se sent porteur d’une mission essentielle, même si elle est obscure : celle de découvrir la vérité ! Zac a bien conscience de sa quête. Il sait qu’elle a Jane et lui pour sujets, mais il ne peut livrer les choses à Martin qu’en suivant le cours de ses souvenirs. C’est uniquement comme ça qu’il pourra éclairer son interlocuteur et comprendre lui aussi pourquoi il est aujourd’hui dans cet hôpital psychiatrique.

Si Martin a gagné du temps en résumant l’événement parisien, il doit maintenant s’armer de patience pour connaître ce qu’il appelle, en langage de feuilleton, la suite ! Brusquer les choses l’expose à ce que Zac s’enferme à nouveau dans un mutisme buté. Assis droit sur sa chaise, au pied du petit lit que Zac ne quitte que pour s’installer à sa table de travail, Martin laisse errer son regard, évitant de croiser celui de Zac et murmure, juste pour lui-même

– Oui, je comprends, je comprends…

Zac est touché. Ces quelques mots effacent la brusquerie précédente. Martin, par ce je comprends indique qu’il a saisi combien son évocation à la légère de ce qui a été un moment crucial de la vie de Zac l’a blessé. En quelque sorte Martin demande en être excusé… L’habituel flux et reflux qui anime leurs relations reprend, Zac s’apprête à poursuivre sans s’attarder sur l’aventure parisienne et Martin s’installe dans une écoute qu’il tente de rendre la plus attentive, la plus neutre possible.

 Chapitre # 43

« Nous étions en effet retournés à New York Jane et moi, mais non sans avoir organisé notre installation en France. D’une part j’avais avec le journal que dirigeait Pignon un contrat en bonne et due forme qui me faisait couvrir les activités culturelles du sud-est et sud-ouest de la France et d’un autre côté, j’étais chargé par Lester d’assurer la promotion en Europe des artistes que nous avions présentés à Paris. Jane, elle, s’était engagée à assurer une série de conférences sur l’œuvre photographique de sa mère, dont  elle avait choisi de raconter l’histoire sous une forme romancée, mais faisant largement référence à son travail de photographe.

Ces diverses activités, toutes liées à des déplacements, nous permettraient d’avoir Nice comme port d’attache, ce qui réjouissait Jane et son père. Elle lui avait demandé de s’occuper des travaux dans la grande maison afin que nous puissions y vivre et y travailler de façon autonome, pour un an au moins, avait-elle précisé à Etienne, limitant ainsi son enthousiasme et du même coup, les dégâts que pourrait encore faire un nouveau changement. J’avais un peu de mal à m’imaginer sous l’œil bienveillant mais constant d’Etienne, mais l’enthousiasme qu’il m’avait témoigné quant à mon entreprise parisienne m’avait prouvé qu’il avait complètement passé l’éponge sur ma crise niçoise.

La grisaille parisienne ne nous ayant pas retenus, nous avions rejoint New York fin juin pour organiser notre changement de vie avant les grandes chaleurs d’août. Il nous fallait résoudre pas mal de problèmes d’intendance, moi pour mon déménagement de Varick Street, que je quittais définitivement car la boîte de Lester avait vendu l’immeuble, et Jane pour prendre congé de ses employeurs et décider de ce qu’elle allait faire de son appartement. Nous pouvions certes le garder comme pied-à-terre mais nos activés européennes, si elles s’annonçaient passionnantes, risquaient de n’être que peu lucratives, aussi la sagesse voulait qu’on loue le penthouse de la 73ème Rue. Nous avions sympathisé lors de l’exposition de Matignon avec Louise Dermont, une Française qui venait d’être nommée à un poste important au Consulat de France de la 5ème Avenue et Jane lui avait laissé entrevoir la possibilité de lui céder pour un an son appartement. Elle était venue nous voir dès notre arrivée et la beauté du lieu, sa situation, l’avaient complément séduite. Dès lors les appels n’avaient pas cessé et la jeune femme, décidée à faire fléchir Jane, lui avait proposé, lors d’un dîner dans le meilleur restaurant français de l’Upper East Side, un prix effarant pour l’année, avec la promesse de prendre de cet endroit, que Jane affectionnait, le soin le plus jaloux. Louise était charmante et convaincante, Jane avait hâte de partir, moi pas mon mot à dire, l’affaire se conclut donc ce soir-là ! Il ne nous restait plus qu’à donner congé du studio de Wooster Street et le tour était joué mais là, Jane se montra intraitable, elle garderait son atelier. J’étais stupéfait de cette obstination. Pourquoi ne pas envoyer les toiles à Nice ou bien louer un storage à New York si elle ne voulait pas avoir sa peinture sous les yeux. Je n’obtins sur le sujet ni éclaircissement, ni changement. Après tout, c’était peut-être le dernier bastion d’une vie passée dont elle s’était libérée, mais pas au point d’en effacer la trace. Un détail, cet entêtement, mais un détail qui me faisait à nouveau m’interroger sur la nature profonde de ma belle aimée…

L’agitation qui avait régi notre temps depuis notre retour m’avait fait complètement oublier ma psy et c’est en écoutant mes messages à Varick que je me souvins que j’avais manqué mon rendez-vous de la semaine précédente. Le ton était assez sec au téléphone pour me dire que si j’avais décidé de mettre fin à nos entretiens, la courtoisie aurait été de la prévenir. J’étais confus de cet oubli, d’autant plus que la dernière décision de Jane au  sujet de son studio m’incitait à réclamer un conseil extérieur et j’avais assez souvent parlé de Jane à Lisa pour pouvoir lui demander son avis. Je lui téléphonai donc immédiatement pour m’excuser et solliciter un nouveau rendez-vous qu’elle m’accorda, à ma grande surprise, pour le surlendemain, à condition, me dit-elle, que je libère ma soirée pour dîner avec elle. Il m’était difficile de refuser bien que je sache que cette clause n’était pas la meilleure pour obtenir de ma psy un point de vue impartial mais, curiosité ou coquetterie, j’avais envie de savoir ce que me réservait ce dîner. J’aurais pu, j’aurais dû en parler à Jane mais je n’en fis rien, pour des raisons que je me refusais à analyser. J’évoquai le prétexte de la mise en caisse de mes livres pour lui dire que je m’attarderais à Varick.

Je me rendis au rendez-vous de cinq heures avec un sentiment mitigé d’amusement et de culpabilité pour ce petit mensonge qui, me disais-je, n’avait d’autre but que de m’éclairer sur Jane. Lisa était, je dus le reconnaître, resplendissante, s’étant sans aucun doute préparée pour ma venue. Je m’installai face à son bureau pour éviter que se répète la scène du divan et commençai à lui raconter l’événement parisien dans tous ses détails. Elle m’écouta sans m’interrompre. Je lui dis combien je pensais lui devoir ma réussite car j’avais, durant ces journées intenses, gardé le contrôle de mes actes sans jamais tomber dans le piège de l’alcool pour alléger les tensions. Je gardai le sujet Jane et le départ pour la France pour le dîner puisque dîner il y avait. Elle avait retenu une table dans un excellent Italien de la 63ème Rue. Nous nous installâmes à une table à l’écart et, à la lumière des bougies, elle prit ma main et me demanda :

– Zac, avez-vous réfléchi à ce que j’ai évoqué lors de notre précédent rendez-vous, cette entente entre nous qui va bien au-delà d’un rapport médecin/patient ?

Décidément le piège était de taille et il n’avait fallu à Lisa que quelques minutes pour le mettre en action. J’étais accablé… Comment me sortir de là ? Je ne sais plus qui disait que dire la  vérité c’est tout de suite ou jamais. Je choisis la première solution, mais légèrement atténuée. Avait-elle oublié que je vivais depuis presque un an avec une femme dont la beauté me fascinait et pour laquelle je nourrissais une passion dévorante…

– Justement, Zac, n’est-ce pas ce côté dévorant qui vous a entraîné dans bien des excès ?

Elle n’avait pas tort mais pour éviter toute remise en question, le moment était venu de placer le départ pour la France. Je le lui dis tout à trac sans lui épargner aucune des démarches déjà effectuées. Nous avions Jane et moi trouvé du travail, nous aménagions un lieu de vie en commun de l’autre côté de l’Atlantique et nous allions libérer nos appartements à New York dans quelques jours pour partir à la mi-juillet…

Horreur, ce que je n’attendais absolument pas arriva, elle se mit à pleurer. Ce n’étaient que quelques larmes, mais ponctuées par de petits gémissements qui ne tarderaient pas à attirer l’attention des tables voisines. Comme bien des hommes, et je n’en étais pas fier, je redoutais lâchement les scènes et voyant venir celle-là, je lui dis :

– Lisa, mais ce n’est pas raisonnable, venant de vous. Vous êtes là pour me soigner, pas pour vous faire souffrir. Et puis rien dans mon attitude ne vous a laissé croire à une histoire entre nous…

Elle eut un haussement d’épaules suivi d’un petit ricanement dérisoirement triste. De peur de voir les larmes devenir fontaine, je lui dis cette fois en toute hypocrisie :

– Mais Lisa, ce n’est que pour un an, d’ailleurs Jane a gardé son atelier à New York…

Voilà, je l’avais sortie, l’épine que j’avais dans le pied, mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle eût un effet aussi radical ! Il ne fut plus question de larmes. C’est avec sa voix la plus médicale que Lisa m’envoya dans les gencives :

– Vous me parlez de nouvelle vie, Zac, et vous m’apprenez en même temps que votre amie a décidé de garder à New York un lieu qui la lie à sa double vie passée…

Elle avait touché juste, la garce, en appuyant sur ce qui me faisait mal, une façon bien féminine de transformer un moment de faiblesse en une prise de pouvoir. Vint ensuite un long discours sur les risques que j’encourrais à me jeter la tête la première dans le nouveau alors que l’ancien était loin d’être éclairci. S’il y a bien une chose que j’ai toujours eue en horreur, ce sont les tirades moralisatrices. Je la laissai finir pour répliquer, cette fois sans mettre de gants :

– Lisa, la vie est une aventure, du début à la fin et les certificats de garantie, moi je n’y crois pas. Jane a en effet une part de mystère qui m’inquiète, mais c’est aussi ce qui me séduit en elle. Je crois que c’est ce que j’ai appris à accepter en venant vous voir et que sans doute vous n’avez pas compris. Mon indifférence au mariage, vous l’avez interprétée à l’américaine, comme si je ne voulais pas bâtir ma vie avec elle, ce qui laissait la porte ouverte à votre candidature. Il n’en est rien, j’aime Jane de tout mon être. Je n’ai jamais ressenti pour vous ce que vous appelez des sentiments partagés et je croyais que vous l’aviez compris.

Ma réponse était claire plus que ne l’avait été mon attitude, et elle avait le privilège de mettre fin à une ambiguïté. Vu le contexte, espérer que Lisa veuille m’aider à comprendre le dernier caprice de Jane était une aberration. La sécheresse de mes propos mettait fin à ce jeu du chat et de la souris et Lisa le comprit. Elle plia la belle serviette blanche de ce qu’elle espérait être un dîner d’amoureux, repoussa sa chaise avec un peu plus de force qu’il n’en fallait et annonça :

– Alors je vous souhaite bonne chance, Zac, et je ne vous dis pas à bientôt puisqu’il n’y a plus de raison que nous nous revoyions…

Je l’accompagnai jusqu’à la porte du restaurant et comme je m’apprêtais à l’embrasser sur la joue, elle s’écarta violemment et héla un taxi.

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