La caméléone, chapitres # 44, # 45, # 46

Un long moment s’est écoulé entre la parution des chapitres 41, 42, 43 et celle des trois suivants. Cela mérite une explication simple : La caméléone a trouvé un éditeur ! Je vous donnerai en temps voulu son nom et le chemin pour vous procurer l’ouvrage dans l’édition papier ou numérique. Le livre sera exactement le même, exception faite de son titre, qui deviendra : « Jane et Zacharie ».

Les trois chapitres que je vous donne à lire aujourd’hui sont donc les derniers qui figureront dans mon blog. Pour savoir ce qu’il advient de Jane et Zacharie, il vous faudra vous procurer l’ouvrage.

Résumé des chapitres précédents.

41. Zac repense a ce que lui a dit sa psy sur le mariage qui semble être pour elle l’aboutissement d’une relation réussie. Il se dit qu’au fond il n’a jamais envisagé cette alternative, pas même avec Claire durant leur vie commune. Proposer le mariage à Jane, surtout après l’épisode de l’hospitalisation niçoise lui parait incongru. Au-delà de ce goût classiquement américain pour les régularisations, il se demande si Lisa ne prend pas des chemins détournés pour le séduire en usant du dénigrement de la rivale. Ce possible égarement de sa psy n’est pas sa préoccupation car il se soucie d’avantage de l’état dans lequel il va retrouver Jane, mais l’idée d’un possible dérapage peu professionnel de Lisa, si toutefois il existe, l’amuse. Et puis il doit reconnaître que cette femme lui fait du bien puisqu’il est plus calme, qu’il travaille bien et qu’il ne boit plus… Devrait-il parler avec Jane de l’épisode mariage, ça ne lui semble pas nécessaire, ce sont de ces petits secrets qui ne font de mal en personne. Il se félicite de son silence car il retrouve Jane en larmes à cause, dit-elle de son incapacité à peindre. Ses essais de travailler sur le modèle comme le lui a suggéré Zac, se révèlent infructueux et ça la désespère. Pourquoi veut-elle tellement prouver quelque chose en peinture alors qu’elle écrit avec talent et que ses bouquins sont édités… C’est comme une compétition à livrer, une reconnaissance à arracher, mais Zac ne peut la blâmer, il connait la douleur de ne pas arriver à mettre en forme ce qu’on a dans la tête. Sans arguments, il se contente de la caresser, de lui faire l’amour, un acte dans lequel Jane puise son appétit agressif pour la vie. Ragaillardie elle lui annonce que son éditeur la réclame à Paris pour faire la promo de son livre. Zac se félicite de ce départ de Jane qui lui permet de clore les préparatifs de l’exposition parisienne. L’événement fait déjà du bruit a Paris et Jane s’en fait l’écho. Zac n‘a plus qu’à attendre la date avec sérénité. Un incident de dernière minute le contrarie cependant et il arrive en retard, très énervé chez sa psy. Pour le calmer elle le fait s’allonger et lui parlant comme à un enfant, se met à l’embrasser. Il accepte un moment ces agréables caresses mais sans émotion, ce qui n’est pas le cas de son analyste. Elle se ressaisit rapidement et évoquant un sentiment partagé que Zac est loin de ressentir mais qu’il ne décourage pas vraiment, par vanité d’abord, pour ne pas la blesser ensuite et aussi par curiosité… Il accepte donc un nouveau rendez-vous à son retour de Paris.

42. Martin se moque des péripéties new-yorkaises de Zac avec sa psy, mais il constate que son interlocuteur recouvre de plus en plus la mémoire et sans le brusquer, il cherche à le ramener au sujet qui l’occupe. Il évoque brièvement l’exposition parisienne, son succès dont il a eu des échos élogieux, pour remettre Zac sur le cours du récit et lui demander ce que Jane et lui ont fait ensuite. Abasourdi par ce raccourci qui réduit pratiquement à néant l’évocation qu’il désire faire de cet événement qui a été pour lui une réussite très gratifiante, Zac, considérant Martin comme un rustre, le laisse sciemment dans l’attente de ce qu’en langage de feuilleton, on appelle : la suite. Devant le silence de Zac, Martin comprend sa bévue et s’excuse, ce qui touche Zac. Leur dialogue reprend.

43. Zac et Jane retournent à New York et organisent leur future installation et leurs activités en France. Le premier va couvrir les activités culturelles du sud de la France pour le journal de Pignon et promouvoir pour Lester les artistes qu’il a montrés à Paris, quant à Jane, elle va donner des conférences sur l’œuvre photographique de sa mère et organiser des expositions sur ce fonds dont elle est l’héritière. Ils décident de s’installer à Nice. Et Jane demande à son père d’aménager dans la grande maison un appartement pour qu’ils puissent être autonomes. Ce changement de vie les contraint à prendre des décisions non pas définitives mais importantes. Zac abandonne son loft de Varick car la boite de Lester a vendu l’immeuble, Jane donne son congé à ses patrons éditeurs. Malgré leurs diverses activités ils doivent équilibrer leur budget, aussi Jane décide de louer pour un an son penthouse de la 73ème rue à Louise Dermont, une Française nommée au consulat de France de la 5ème Avenue, mais elle reste intraitable sur la cession de son studio de Wooster Street que Zac lui conseille pourtant d’abandonner pour une location d’un simple storage où elle pourrait regrouper ses toiles ou bien mieux, les expédier à Nice. Toute cette agitation a fait oublier à Zac son rendez-vous avec sa psy et à son appel pour s’excuser et retenir une nouvelle date, Lisa lui propose étrangement un entretien pour le surlendemain suivi, lui dit-elle, d’un dîner avec elle. Il accepte par curiosité et omet volontairement d’en parler à Jane, prétextant une soirée occupée à mettre en caisses ses livres à Varcik. Sans chercher à analyser son mensonge, Zac se rend au rendez-vous pour trouver une Lisa resplendissante avec laquelle, pour éviter la scène du canapé, il instaure une certaine distance. Il lui raconte longuement le déroulement de l’exposition parisienne, la remerciant de lui avoir permis, par un bon contrôle, de mener à bien une telle réalisation. Lisa a retenu une table dans un bon restaurant de la 63ème Rue et autour d’une table à l’écart, elle lui demande s’il a réfléchi à cette entente qu’elle a évoquée lors de leur précédente entrevue… Piégé, Zac lui rappelle qu’il nourrit une passion dévorante pour Jane. Lisa saute sur ce mot pour lui rappelle que c’est ce côté dévorant qui l’a conduit à tous les excès. Pour s’échapper, Zac lâche tout à trac qu’ils ont décidé Jane et lui de quitter New York pour la France et qu’ils partent dès juillet. Lisa a une réaction à laquelle Zac ne s‘attendait pas, elle se met à pleurer. Pour ne pas faire face à un torrent de larmes, il lu dit que ce n’était que pour un an, et que d’ailleurs Jane a gardé son studio ! Lisa se jette dans la faille et égrène les risques d‘une décision aussi précipitée. Cette leçon de morale irrite violement Zac qui mettant fin à toute ambigüité lui dit clairement qu’il n’a jamais ressenti pour elle ces sentiments partagés qu’elle a évoqués. Lisa se lève et quitte les lieux sans un regard pour Zac.

Chapitre # 44

« Étrange, c’était comme si le départ brutal de Lisa avait mis fin, en quelque sorte, à l’épisode new-yorkais de ma vie. Nous avions décidé de partir, Jane et moi, mais je n’en pris vraiment conscience que lorsque j’entendis claquer la porte du yellow cab ! Lisa avait signé ma guérison. Je savais désormais que je m’occuperais seulement d’une Jane redevenue française, dont les errances passées ne me regardaient pas, même si avec cet atelier qu’elle se refusait à voir disparaître, elle ne rompait pas tout à fait le fil ténu la reliant à New York.

Je rentrai 73ème Rue très soulagé et satisfait finalement d’avoir moi aussi mon petit secret qui me mettait à égalité avec elle.

Elle s’était endormie sur le canapé en m’attendant, la télévision allumée, et elle souriait dans son sommeil. Je fus profondément  ému par sa beauté et ce total abandon. Ce sourire effaçait toute trace des craintes et des tensions passées et laissait imaginer que ses pensées étaient allées vers cette nouvelle vie qui s’offrait à nous et qu’elle l’envisageait chargée de promesses. De Lisa et de cette soirée assez catastrophique je gardais l’image d’une femme tendue, fragile, face à la quiétude de Jane. Aucun doute, la plus détraquée des deux n’était pas celle qu’on croyait !

Je m’allongeai à ses côtés, glissant ma jambe entre ses cuisses, ce qui lui arracha un petit gémissement de plaisir. Elle me caressa sans ouvrir les yeux ni se retourner et cambra les reins comme pour réclamer mon sexe. J’aimais cette façon de me signifier son désir auquel j’étais toujours prêt à répondre. Nous fîmes l’amour en silence, doucement d’abord, puis avec une énergie qui nous amena vite à la jouissance. Cette femme avait, dans sa façon de m’offrir son corps, le pouvoir absolu de m’apporter la paix.

A notre réveil, il faisait un temps magnifique dont il aurait été fou de ne pas profiter. Nous décidâmes de passer la fin de la semaine à Long Island dans la petite maison de la plage. Il fallait elle aussi la quitter et c’est peut-être ce qui bouleversait le plus Jane, qui ne pouvait envisager d’y laisser habiter qui que ce soit. Je retrouvai avec émotion ces lieux où j’avais tout découvert d’elle, son histoire, son corps et son caractère si particulier. Le rituel fut le même : de délicieux bains dans les rouleaux de l’Atlantique, des dîners de clams et de homards, le tout entrecoupé de parties de jambes en l’air ! Sa voisine, que je rencontrais pour la première fois, une belle femme amie d’Andy Warhol, nous invita à dîner avec un panel de ce qu’il y avait de plus branché à New York. Jane, heureuse de cette coïncidence, lui demanda d’avoir un œil sur la maison, ce que la dame accepta avec empressement.

Que dire de nos derniers jours à New York, ils furent surchargés car quitter une vie pour en approcher une autre n‘était pas chose facile, surtout en ce qui concernait Jane. Son principal souci, pour l’heure, était de trouver le sac le plus confortable pour qu’Othello ne soit pas traumatisé par le voyage. Son Tom Cat était lourd et puissant comme le voulaient ses origines sauvages, et l’enfourner dans un bagage à main n’était pas une mince affaire. Jusque-là elle l’avait toujours confié à Mike lors de ses déplacements, mais cette fois il était hors de question de le laisser. Elle m’entretint plusieurs nuits de suite sur ses doutes quant à l’acclimatation d’Othello à Nice et j’eus beau lui répéter que le grand jardin du Mont-Boron ferait certainement les délices de son chat, elle gardait entre les sourcils ce trait qui marquait son angoisse et que j’aimais tant embrasser. Outre les problèmes de nos deux déménagements, nous avions aussi à prendre congé de quelques amis et de pas mal de connaissances. Le dernier jour, je choisis d’aller courir le matin dans le parc, une façon de dire au revoir à cette ville qui m’avait tant donné, et surtout de fuir pour quelques heures la tension qui régnait dans l’appartement. Jane avait regroupé tout ce à quoi elle tenait le plus dans une pièce qu’elle avait fermée à clef et elle ne cessait de la rouvrir pour y ajouter un vase, en retirer une table ou fourrer dans nos malles la chose qu’elle avait oublié d’emporter et qui ne pouvait que lui manquer. Louise Dermont essaya de se faire discrète au moment des passations de pouvoirs, mais Jane était tellement tendue que je craignis un instant qu’elle revint sur sa décision. Les questions  de la jeune femme semblaient l’exaspérer et ses réponses étaient invariablement : Mike vous montrera ce qu’il faut faire. L’heure notée par Express Limo pour nous envoyer une voiture arriva enfin. Le chat fut mis, malgré ses miaulements tragiques, dans son confortable sac, et la montagne de bagages fut tassée dans le coffre de la voiture. Les adieux une fois faits à Louise et surtout à un Mike visiblement bouleversé, nous prîmes la route vers JFK, moi avec soulagement, Jane avec fébrilité.

Au matin, après un vol sans histoire, la baie des Anges nous offrit la splendeur argentée de sa courbe. Tout autre et plus provocante que par le train, l’arrivée à Nice par les airs offrait au néophyte que j’étais une émotion sans partage devant la beauté de cet arrondi parfait. Je sentis que Jane partageait mon émerveillement. Elle me prit la main et murmura : je ne m’en lasserai jamais, c’est chaque fois la même émotion.

Chapitre # 45

Heureux de partager ce plaisir, nous avions réuni nos effets personnels, embarqué le sac du chat qui se mit à miauler dans l’espoir d’être libéré, et rejoint le tapis de livraison des bagages. Jane était impatiente de voir toutes nos valises regroupées sur les chariots pour aller vite rejoindre son père. J’avais évoqué combien je trouvais inutile de venir chercher les voyageurs dans les gares et les aéroports alors que Jane, malgré toutes ses années passées à New York où personne ne venait jusqu’à Kennedy pour accueillir qui que ce soit, trouvait ça, non pas normal, mais obligatoire. Je me fis encore une fois traiter de Parisien égoïste mais son sourire démentait son ton courroucé. Étienne, comme prévu, était là, nous attendant. En homme réservé, il tentait de ne pas donner trop de marques d’amour à sa fille, mais son bonheur était si visible que Jane se jeta dans ses bras en riant et pleurant à la fois. La voiture était énorme. En avait-il changé en prévision de cette avalanche de bagages, j’étais prêt à le croire tant il voulait faire plaisir à sa fille.

Nous prîmes la route du bord de mer, puis cette incroyable promenade des Anglais avec ses palmiers de carte postale et je me félicitai de la douceur de cette matinée de plein d’été alors que nous venions de quitter un New York étouffant. Étienne me rassura sur les prévisions à venir surtout, dit-il, que même en pleine chaleur et bien que non climatisée, la maison restait toujours fraîche. Je retrouvai les lieux que j’avais parcourus avec Jane à Noël mais nimbés d’une brume de chaleur qui leur donnait un aspect encore plus irréel. Les gens aussi étaient différents, plus attirants, plus colorés, les filles notamment, dont les corps s’exposaient avec une gracieuse désinvolture aux regards des passants. C’était sûr, j’allais aimer Nice en été, encore plus que je ne l’avais appréciée en hiver et je n’allais pas me priver d’en profiter.

De la rue sinueuse je pouvais déjà apercevoir notre grande maison baignée de lumière qui semblait sourire à notre arrivée avec ses persiennes à la niçoise, aux abattants soulevés. Le jardin, encore plus exubérant qu’en hiver, nous laissa à peine avancer avec nos bagages. Un miaulement rappela à Jane qu’il fallait impérativement qu’elle ouvre le sac dont elle ne s’était pas séparée et l’animal bondit avant qu’elle ne s’interroge sur la prudence de le laisser libre de découvrir aussi vite son nouveau territoire. Étienne nous avait réservé tout le bas de la maison, où nous entrâmes par les grandes portes-fenêtres toutes ouvertes sur le jardin. Les quelques pièces qui le composaient étaient immenses et il avait fait transformer les cuisines et offices, originairement conçus pour accueillir un personnel abondant, en un vaste atelier pour sa fille. Venaient ensuite les espaces, plein sud, qui seraient respectivement nos bureaux, une cuisine fort bien aménagée, un large séjour et enfin notre chambre lumineuse avec sa salle de bains donnant agréablement sur l’extérieur. Comment ne pas être éblouis et reconnaissants pour tant d’intelligence dans l’aménagement de ce qui allait être notre espace de vie. Nous essayâmes, chacun à notre façon, de l’exprimer à Etienne mais aucun merci n’arriverait à la hauteur de son bonheur d’avoir récupéré sa fille.

Nos premiers jours à Nice furent donc tout à notre installation. D’abord de nos effets personnels puis à la réception des caisses de nos livres et pour Jane d’objets divers, car moi je n’avais rien sinon mes carnets de croquis sur la préfiguration de mon exposition parisienne et mes fameuses pochettes en plastique où j’enfournais toute sorte de petits trucs qui rendaient Jane folle de rage. Chaque chose trouvait sa place, même mes petites merdes, comme elle disait, mais son atelier, lui, restait désespérément vide. Elle n’avait rien voulu emporter de Wooster Street, ni toiles, ni dessins, ni pinceaux, peut-être une façon radicale de repartir à zéro. Nous évitions le sujet, jusqu’à un certain matin où elle nous annonça qu’elle allait en ville acheter du matériel de peinture.

Étienne et moi nous nous regardâmes avec soulagement et il me vint pour la première fois la pensée que j’avais à mes côtés un allié de taille pour faire face aux aléas du caractère de mon amoureuse. Je profitai de cette brève absence pour étudier sur la carte quelques parcours propices à mon appétit de course à pied. Le Mont-Boron était une colline, d’où son nom, et y courir impliquait forcément de monter pour ensuite redescendre. Je choisis d’emprunter la Moyenne Corniche, puis la route Forestière, qui offrait la particularité de donner de la ville un des plus beaux panoramas, pour après descendre sur le boulevard du Mont-Boron, l’avenue Jean-Lorrain et m’arrêter à Coco Beach pour plonger dans la Méditerranée dont je n’avais connu jusqu’alors que l’eau glacée de l’hiver. Quel ravissement après ma course que cette mer calme et tiède dont je goûtais avec délice la puissante saveur ! Le soleil me brûlait délicieusement la peau alors que je m’allongeai dans une des anfractuosités du rivage. Comment avais-je pu attendre aussi longtemps cette rencontre et comment, surtout Jane qui aimait tant se baigner, avait-elle pu différer ce moment ? Je me dis que pour elle, reprendre ses marques comportait sans doute un rituel auquel je n’avais pas accès et que si elle avait différé ces retrouvailles, elle devait avoir ses raisons. Avant de retourner à la maison je voulus aller m’asseoir sur le banc où l’hiver dernier j’avais gravé mon message dans la pierre… Je retrouvai l’endroit mais l’absence de Jane à cet instant se fit si fortement sentir que je fus pris d’une angoisse terrible qui me fit remonter vers la maison en toute hâte. Appréhension non justifiée, je retrouvai ma belle s’affairant dans l’atelier où elle avait déposé ses achats, attendant pour plus tard la livraison de grandes toiles vierges dont elle me dit avoir fait l’acquisition. Je lui racontai ma journée, mon premier bain et mon angoisse sans qu’elle fasse de commentaire si ce n’est un : on y ira bientôt, comme une phrase qu’on dit à un enfant pour le rassurer. En effet il y eut ensuite beaucoup de journées au bord de la mer, de pique-niques, de balades avec le bateau d’Étienne, de journées sur le sable de Juan-les-Pins ou sur celui de Passable dans la baie de Villefranche ; de soirées dans les petits restaurants de la Côte ; de dîners aux chandelles sur la terrasse de la maison avec Étienne et Jane pour qui je cuisinais de délicieux plats vietnamiens. Rien n’est plus difficile que de raconter le bonheur de ne rien faire, c’est le bonheur, voilà tout ! Août passa sans qu’on s’en aperçoive et au cours du mois de septembre Jane fut appelée par son éditeur pour faire à Londres, une conférence sur l’œuvre de sa mère. Elle s’était remise à travailler et ses croquis la satisfaisaient. Elle avait envie d’attaquer les toiles et je l’encourageai à le faire, aussi l’idée de partir même quelques jours ne l’enchantait pas. Elle étudia une semaine ses notes pour préparer son intervention avant de s’envoler vers l’Angleterre. Me retrouvant seul dans nos appartements j’en profitai pour travailler moi aussi avec, installé sur mes papiers, un Othello qui en l’absence de sa maîtresse avait reporté son affection sur moi et surtout sur mon bureau dont il avait pris possession avec la plus grande désinvolture. Il faut dire que cette maison où toutes les portes restaient ouvertes offrait à un chat curieux – pléonasme – un champ d’investigation sans cesse renouvelé, sans parler du jardin où il pouvait aller glaner mulots, lézards, volatiles et, comble de l’excitation, se livrer à des danses initiatiques pour essayer de faire bouger les tortues dormant dans les plates-bandes. Je regroupai une dizaine de feuillets que j’avais écrits sur les expositions visitées pendant l’été sur la Côte et les proposai à Pignon pour son canard. Ravi de m’entendre à nouveau, il m’avoua qu’il me croyait totalement perdu pour son magazine, m’imaginant baignant dans l’oisiveté et le luxe. Il faut dire que pour Pignon, qui avait toujours bouffé de la vache enragée, Jane représentait la riche héritière qui attire dans ses filets le pauvre écrivain incapable de résister à ce chant des sirènes. Il savait pourtant que si j’avais eu l’étoffe d’un gigolo, c’est bien avant que j’aurais succombé à cette facilité vu mon succès auprès des femmes. Je lui rendis en temps voulu les textes accompagnés de photos que j’avais réalisées, renouant là encore avec mon précédent métier aux multiples facettes chez Top Fashion.

Je tins Étienne au courant de la reprise de mes activités, ce qui sembla le rassurer car je sentais bien qu’il n’avait pas oublié mes excès passés et que me sachant seul, il pouvait craindre de me voir y retomber.

Chapitre # 46

Zac regarde le ciel par la petite fenêtre de sa chambre. Il voudrait pouvoir l’ouvrir pour sentir la qualité de l’air mais elle est condamnée. Il fait beau, cependant le temps lui semble frais à en juger par le manteau que porte l’infirmière qui descend vers le préau. Il a tellement été pris par l’écriture qu’il n’a pas réclamé de nouvelle sortie. A quoi cela lui servirait-il ? A se frotter à ces épaves qui peuplent la cour et lui renvoient une image de lui qui l’inquiète et même le terrorise… A humer un printemps en fleur, mais enfermé entre ces sinistres murs… L’expérience précédente lui a filé le cafard, il préfère ne pas la renouveler. Il se demande encore une fois pourquoi il ne peut aller et venir à sa guise, vivre heureux avec Jane, explorer ce pays niçois si varié qu’il a découvert avec elle et qui l’a tellement charmé ? Que lui reproche-t-elle pour ne pas le faire sortir de cet enfer ou au moins pour l’aider en venant le voir dans sa prison ? Il retourne à sa table, feuillette ses notes de la veille et constate avec effroi que des jours, des mois peut-être, séparent le récit de cet après-midi de septembre où il s’était remis à écrire pour Pignon et cette journée de printemps où il se morfond, seul dans sa cellule. Il essaye de se souvenir de la dernière visite de Martin. Était-ce hier, il y a trois jours, des mois ou plus encore ? Le seul temps qui existe pour lui est celui qu’il vit lorsqu’il raconte sa vie à la feuille blanche ! Plongé dans ses souvenirs il ne peut pas compter le temps qu’il met à les faire resurgir.

Il se promet de tout noter à partir d’aujourd’hui : les jours, les repas, les promenades, les visites de Martin, celles du médecin, ses temps d’écriture et, il l’espère encore, le retour des visites de Jane… Il se dit par exemple que depuis qu’il est ici, Martin a dû venir le voir une douzaine de fois, ce qui doit faire, en comptant les jours où il avait refusé de lui parler et ceux où Martin ne travaillait pas, sans doute un mois ou plus… Que s’est-il passé avant cela ? Zac n’a pas accès aux pages qu’il a écrites auparavant et que chaque soir un infirmier vient chercher, ni à ce que Martin a enregistré dans sa tête ou sur son petit magnétophone, car il voit bien que l’énergumène traficote quelque chose dans sa poche quand il se met à lui raconter sa vie avec Jane ! Ce matin, il aimerait le voir car cet homme, dans sa rudesse, laisse parfois échapper une étrange réflexion qui éclaire Zac sur ce qu’il cherche ou pressent sans toutefois pouvoir en cerner la nature… Ce jeu du chat et de la souris n’est pas pour lui déplaire, il s’y laisse prendre comme parfois c’est lui qui piège Martin pour en apprendre un peu plus sur sa propre histoire.

Mais ce matin, pas de visite ! On n’est pas venu comme à l’habitude chercher les pages rédigées la veille et Martin reste toujours invisible !

Comme il se l’est promis, Zac note sa journée. La venue de Serge à midi, avec le plateau-repas. Il remarque qu’il n’est pas accompagné d’un médicament. Auraient-ils décidé en haut lieu de suspendre le traitement qui l’abrutissait ? Sa mémoire en paraît réactivée, mais du même coup l’angoisse revient avec force. Il sent peser sur lui un malaise dont il ne peut analyser la teneur tout en sachant qu’il concerne Jane… Lui est-il arrivé quelque chose ou bien lui a-t-il fait quelque chose qu’elle ne puisse lui pardonner, ce qui expliquerait du même coup l’absence d’Étienne… S’il a mal agi, il lui faut absolument savoir en quoi ! Il relit encore une fois les pages d’hier pour y déceler ce qui pourrait laisser présager un orage. Il s’en dégage au contraire une quiétude… Il garde de ces quelques jours de séparation d’avec Jane un souvenir heureux, renforcé par la présence bienveillante d’Etienne. Alors c’est sans doute plus tard que quelque chose a dû survenir… Percer ce mystère c’est comme chercher un nom qui vous échappe, il vous tourne autour mais vous n’arrivez pas à l’attraper.

Comme il se l’est promis, Zac cherche à explorer son passé avec méthode jusqu’à ce que la lumière jaillisse. Persuadé qu’aucune aide ne lui viendra aujourd’hui de Martin, il reprend son récit là où il l’a abandonné la veille.

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