La caméléone chapitre # 26, chapitre # 27, Chapitre # 28

 

Résumé des chapitres précédents

24. Zac prend conscience du danger d’avoir pris une telle décision, mais compte tenu de la position de Julian Adams dans le milieu de l’art new-yorkais il ne peut pas faire machine arrière sans se discréditer. Sans se soucier de l’opinion de Lester, il repositionne son projet d’exposition, mais la centrer sur L.S. va lui demander de faire une véritable enquête pour découvrir qui est cet artiste et où il se cache. Dans ses histoires de cœur comme de travail, Zac remarque qu’il ne va pas vers la simplicité, mais il pense que les deux sont liées, ce qui justifie pour lui qu’il reprenne contact avec Jane. Il l’appelle, et rendez-vous est pris à l’hôtel Barbizon. Il craint de ne pas la voir venir, mais elle est là, glaciale. Zac lui dit combien leur histoire naissante l’a ramené à la vie et il se propose de lui raconter d’où il vient. Il se lance dans le récit de son amour de jeunesse avec Claire, de leurs chemins qui divergent en tant qu’adultes pour converger à nouveau lorsqu’il fait appel à elle, en tant que médecin, pour le sauver de choix déplorables qui ont mis sa vie en danger. Il décrit cette amitié qui reprend, la mort du mari de Claire, le soutien qu’ils s’apportent mutuellement jusqu’au jour où ils s’aperçoivent qu’ils sont amoureux. Il décrit leurs longues années de bonheur brisées ensuite par la maladie de Claire et sa mort… L’émotion est trop forte pour qu’il poursuive, c’est alors que Jane lui propose de la raccompagner chez elle…

25. Sur le chemin qui les ramène chez elle, leurs corps se frôlent avec émoi et Jane l’invite à monter dans son appartement… A peine arrivés elle se jette sur lui et ils font l’amour avec passion. Zac a cependant l’impression que Jane ne vit leurs retrouvailles que sur un plan sexuel et des interrogations l’assaillent. Il ne peut s’empêcher de lui parler de sa ressemblance avec Lola, ce qui suscite une réponse glaciale de Jane. Zac mesure alors à quel point la scène de la voiture n’a pas été oubliée… Ils passent le reste du week-end ensemble mais il la sent tendue, nerveuse et de retour dans l’appartement, il ne peut s’empêcher de lui demander où elle a acheté cette toile qui le fascine… Les réponses faussement indifférentes de Jane à ses questions plongent Zac dans une colère froide et il quitte précipitamment les lieux sans un mot !

Chapitre # 26

Cette colère, Zacharie la revit dès lors qu’il repense à ces derniers instants passés auprès de Jane ce jour-là. Celle de Jane d’abord, dissimulée sous un air faussement désinvolte démenti par le pianotage nerveux qu’elle imposait à la console de l’entrée. La sienne ensuite, froide, déterminée lorsqu’il comprit qu’elle ne parlerait pas. Ces souvenirs lui sont insupportables, maintenant qu’il lui faut les assumer seul, sans les commentaires de Martin et sa façon un peu simpliste de résumer les faits. Il aimerait avoir de nouveau près de lui cet homme qui l’exaspère mais qui le pousse à creuser davantage. Il se prend à souhaiter que le docteur Constant lui ait fait parvenir les quelques pages qu’il a rédigées et qu’elles piquent sa curiosité et le fassent revenir.

Sans son écoute indiscrète, Zac ne comprend plus trop pourquoi il est en train de se livrer à ce curieux exercice, et pour quelle raison il s’ingénie à faire remonter à la surface tous ces moments heureux et malheureux de son passé.

Si ses efforts d’écriture ne lui ont pas ramené son interlocuteur, ils ont au moins eu l’avantage de convaincre son médecin de sa volonté de se soigner, d’où une autorisation de promenade. Zac quitte sa chambre avec joie et descend l’allée qui conduit au préau. Le grand seringa embaume, les cerisiers sont habillés de blanc et l’herbe de la pelouse fraîchement tondue incite Zac à s’allonger et à plonger avec volupté dans l’oubli passager de ses tourments. Le printemps, qui décidément ne limite pas ses effets à la végétation, pousse quelques pensionnaires attirés par la belle allure de ce nouveau patient à venir lui faire la conversation. Zac y répond avec sympathie et s’accommode de leurs propos décousus et de leurs gestes déplacés. Michèle, qui veille à la bonne tenue de cette étrange assemblée, écarte doucement les importuns et demande à Zac :

– Vous vous souvenez de cet endroit, maintenant ?

– Oui, Michèle, c’est l’hôpital Sainte-Marie, j’y ai déjà séjourné et vous étiez mon infirmière et ma confidente…

– J’ai essayé de vous aider, Zac, dans la mesure de mes capacités et dans le cadre de ma fonction…

C’est bien de Michèle, cette façon de toujours se retrancher derrière la fonction alors qu’elle a le cœur tendre et que, il en est persuadé, elle a toujours eu un petit faible pour lui. Pour autant, elle ne lui dira rien sur ce qui l’a conduit ici la première fois et ce qui le retient à nouveau entre ces murs. Il sait désormais que ce travail de mémoire qui lui est imposé est une thérapie et que personne d’autre que lui n’en possède la clef. Inutile d’interroger son entourage, il doit, tout seul, explorer le temps pour comprendre. Michèle saisit cette prise de conscience pour lui serrer affectueusement le bras :

– Vous êtes sur la bonne voie, Zac, continuez à écrire et si vous voulez, nous pourrons bientôt demander à monsieur Martin de venir vous rendre visite…

Durant un court instant Zac se sent presque heureux. Le printemps est là, Michèle est à ses côtés et lui promet le retour de Martin… Il doit juste dérouler un peu plus la pelote pour que s’explique l’absence de Jane. Cette question le taraude et l’empêche de goûter à cet instant de paix. Il demande à retourner dans sa chambre pour retrouver son cahier et y noter son histoire.

« Il était primordial que je quitte ce lieu pour que ma colère s’apaise. J’appelai nerveusement l’ascenseur, bousculai un Mike abasourdi par la brutalité de ma conduite, lui qui était habitué, dans cet immeuble de haut standing, à ce qu’on le salue aimablement. Je me précipitai dans la rue, dévalai en courant Lexington Avenue, bifurquai vers Union Square. La foule du week-end m’obligea à ralentir. Épuisé, j’allai m’asseoir sur un des bancs du jardin public afin de tenter une première analyse de la situation.

Décidément, ma relation amoureuse avec cette fille se révélait invivable. Sa façon de ne jamais me donner d’explication, de refuser de répondre à mes questions était insupportable et ne pouvait que cacher quelque chose… Connaissait-elle Lola ? Et si oui, que savait-elle d’elle et quels étaient leurs liens ? Y avait-il un rapport entre Lola et ce tableau accroché dans le salon de Jane et qui portait les mystérieuses initiales de L.S. ? Autant de questions sans réponses ! Histoire d’amour, artiste mystérieux, exposition, tout se mêlait, mais une chose était certaine, je devais chasser Jane de mes pensées. Elle avait pourtant réveillé en moi un potentiel d’amour que je croyais définitivement mort, mais à quel prix ! Des mensonges, des scènes étaient déjà l’apanage de notre relation naissante qui semblait finalement n’être pour elle qu’une simple aventure sexuelle. Or je savais trop bien par expérience que ces liens-là étaient dangereux et que je voulais les fuir. Ma vraie chance c’était Lester, qui m’avait accordé sa confiance et donné la possibilité de m’immerger dans le seul monde qui m’intéressait, celui de l’art. Profondément triste mais déterminé à ne plus me laisser piéger par la passion, je regagnai mon antre de Varick, déterminé à mettre toutes les chances de mon côté pour réussir la mission que Lester m’avait confiée.

Retrouver mon loft, mon bureau, mes notes me fit beaucoup de bien. Jimmy Le Brun, le célèbre transporteur des galeristes new-yorkais, m’avait immédiatement apporté les toiles de L.S., mais je n’avais pas encore eu le temps de les déballer.

Je me consacrai avec attention à cette tâche, qui eut le privilège de m’apporter le même choc que dans la galerie de Tom, ces toiles étaient splendides et je devais absolument enquêter sur l’identité de l’artiste.

 Chapitre # 27

J’étais littéralement obsédé par ces tableaux. Posés contre le plus long mur du loft avec tout cet espace autour, ils avaient une force étonnante. Leur mystère restait entier, quelque chose émanait d’eux, indescriptible. On ne pouvait pas discerner de sujet précis, mais plutôt une succession de scènes revenant à la surface de la toile comme des résurgences de mémoire… J’avais absolument besoin d’autres toiles pour construire une exposition cohérente, mais leur présence individuelle était si forte qu’avec une quinzaine de pièces je pouvais monter un remarquable événement. Mais la question n’était pas seulement les tableaux, il me fallait l’artiste. Je ressortis de la chemise où je l’avais soigneusement rangé l’article du Village Voice que Sandy m’avait donné. Il était signé d’un certain Arnold Stewart. J’appelai immédiatement le journal pour m’entendre répondre que Stewart avait pris sa retraite, mais avait laissé ses coordonnées pour qu’on puisse le joindre au cas où… La voix au téléphone était agréable et mon interlocutrice semblait heureuse de pouvoir répercuter un appel vers le journaliste. J’en profitai pour poser quelques questions sur l’homme et j’appris que s’il avait fait quelques comptes rendus d’expositions pour le journal, il était par ailleurs expert et passionné par tout ce qui touchait à la peinture.

J’appelai le numéro indiqué et une voix un peu chevrotante me demanda de laisser mon message. Je me présentai et dis à Stewart que j’aimerais m’entretenir avec lui sur l’un de ses anciens articles.

Lester de son côté m’appela pour me donner la date de son retour et m’inviter chez lui pour dîner. Il y avait, me dit-il, des choses importantes sur lesquelles nous devions discuter. Il me confirma que le virement avait été fait en faveur de Tom, mais qu’il était très réticent à l’idée que j’axe toute l’exposition sur L.S.

Décidé à avancer dans ma recherche, j’éludai le problème, me disant que si j’en apprenais plus, Lester serait lui aussi passionné par l’aventure. Le lendemain matin à huit  heures, Stewart me réveilla pour m’inviter à lui faire une petite visite sans me demander plus de détails sur ma démarche. J’en déduisis que le bonhomme vivait sans doute seul et qu’il était content de parler. Il habitait Broome Street, dans un vieil immeuble à l’entrée assez délabrée mais dont les hautes fenêtres laissaient cependant deviner de beaux appartements. La voix au parlophone m’indiqua le sixième étage. Stewart m’attendait à la porte avec le sourire. Il semblait vraiment content de me voir. J’entrai dans l’incroyable capharnaüm qu’était son appartement rempli d’objets de toute sorte, de bibliothèques croulant sous les bouquins, de piles de journaux à même le sol et surtout d’une quantité de toiles accrochées pour les plus petites et empilées contre les murs pour les plus grandes. Sans me demander mon avis, il me tendit un grand mug de café qu’il avait été préparer dans une espèce de débarras qui lui servait de cuisine.

– Zacharie Etchegary, c’est un nom basque, me semble-t-il ?

Voilà un bon début, me dis-je, habitué à lire dans l’œil de mes interlocuteurs l’étonnement à l’énoncé de mon patronyme.

– Le nom de famille, oui, mon père est à moitié basque.

En bon New-yorkais habitué aux mélanges, il ne me demanda pas la teneur de l’autre moitié mais me questionna avec sympathie :

– Vous m’avez dit vouloir me parler d’un de mes articles, jeune homme, duquel s’agit-il ?

Surpris qu’il entre aussi rapidement dans le vif du sujet, je bredouillai :

– Celui concernant L.S.

Il marqua un temps d’arrêt, répéta la question, les yeux dans le vague puis s’exclama :

– L.S., quelle étonnante histoire ! Curieux qu’un jeune étranger comme vous s’y intéresse après tant d’années…

Le temps n’avait sans doute plus beaucoup de réalité pour lui pour que l’événement lui paraisse si lointain alors qu’il ne datait que d’un an environ, mais je ne cherchai pas à le contredire et gardai le silence pour le laisser parler.

– Je me souviens bien de cette histoire car j’ai quitté le journal juste après, bien que ça n’ait aucun rapport… La galeriste avait le vent en poupe, tout le monde en parlait. Moi, je n’avais pas été convaincu par ses choix jusqu’alors ; comme vous voyez, je suis aussi un peu collectionneur, dit-il en couvrant la pièce d’un large geste, mais une exposition collective me laissait la liberté de choisir entre plusieurs artistes et comme le Village voulait absolument qu’on fasse un papier, j’allai au vernissage. A première vue, c’était comme je m’y attendais une sélection assez banale de produits dérivés des graffitistes urbains, c’est-à-dire plus sages, plus propres, mais où l’influence de Basquiat et Keith Haring se faisait hélas beaucoup trop sentir. J’allais, pour satisfaire mon journal qui voulait qu’on en parle, éviter d’analyser les œuvres pour me limiter à vanter le succès de l’événement quand je tombai sur la toile de L.S. Elle était surprenante, quasiment abstraite au milieu de toutes ces images et d’une facture admirable. Selon mon habitude je demandai à rencontrer l’artiste, pour apprendre par la galeriste qu’il était inconnu et voulait le demeurer. Le reste de l’histoire vous le connaissez puisque vous avez lu mon papier, mais elle ne s’est tout de même pas arrêtée là. Connaissant bien mon petit monde artistique, j’ai cherché à savoir quel était le chemin qu’avait pris cette toile pour arriver à la galerie East Fine Art et je l’ai appris. L’intermédiaire était une de mes vieilles connaissances, art dealer sérieux et compétent qui négociait surtout les grands artistes morts, d’où ma surprise de le savoir mêlé à cette histoire. Nous nous sommes rencontrés et il m’expliqua que l’auteur mystérieux étant un ami qui pour des raisons personnelles ne voulait absolument pas apparaître, il lui avait donné sa parole de ne jamais dévoiler son identité.

Notre conversation avec Arnold courut ensuite sur la qualité de l’œuvre et comme je lui confiais ma curiosité d’en voir plus pour me faire une opinion définitive, il me dit :

Je crois que l’artiste va confier quelques pièces d’ici peu à son agent car elle doit déménager. Vous pourrez donc les voir chez Tom Roberts, galerie Sullivan.

Il m’avait semblé avoir entendu elle, mais comme je ne voulais pas interrompre Arnold, je ne soulevai pas immédiatement le lièvre…

– Et vous, jeune homme, pourquoi cet intérêt pour L.S. ?

Après l’avoir rassuré sur mon âge car j’allais avoir quarante ans, je lui racontai ma quête, qui n’était pas loin de la sienne, et mon but. Je lui confiai comment j’avais acheté cinq toiles chez Tom Roberts pour l’exposition que je voulais monter à Paris avec L.S. comme unique sujet… Et j’ajoutai :

– J’étais sûr que c’était une femme et vous venez de me le confirmer !

– Eh ! jeune homme, calmez-vous, j’ai dit que Julian, nommons-le puisque vous l’avez rencontré, avait dit elle dans le feu de la conversation, mais que je n’avais pas porté attention à cet indice…

Je laissai Arnold protester au sujet mes conclusions hâtives sans lui dire ce qui les renforçait et j’allai le quitter en le remerciant quand il me retint par le bras :

– Attendez, Zacharie (c’était la première fois qu’il m’appelait par mon prénom et il y avait quelque chose d’affectueux là-dedans), venez voir…

Il écarta quelques toiles empilées pour prendre un grand châssis que je l’aidai à retourner pour me faire découvrir une toile magnifique de L.S.

– Je vous avais dit, Zacharie, que j’étais un peu collectionneur.

Chapitre # 28

Cette rencontre avec Arnold Stewart m’avait étonnamment réconforté. Je n’avais à aucun moment oublié Jane, particulièrement quand Arnold me révéla involontairement que L.S. était bien une femme, mais la chaleur de ce vieil homme avait été si communicative, son désintéressement si évident que je ne doutais plus d’arriver à mener à bien mon projet et qui sait, peut-être avec le temps, mon histoire avec Jane. En tout cas, pour l’instant il n’était pas question qu’elle interfère sur mon travail. La prochaine étape était de convaincre Lester du bien-fondé du choix de L.S. et je n’avais presque rien pour cela. Cinq tableaux plus celui d’Arnold qu’il m’avait spontanément proposé de me prêter et une mystérieuse artiste femme qu’il me fallait absolument découvrir, les indices étaient maigres, le gibier de taille, mais je ne désespérais pas, j’avais le temps.

Je repensais à cette matinée chez le vieux journaliste avec une sorte de tendresse car à part Léon, mon garçon de café, je n’avais jamais eu de véritable ami. A Paris, j’avais des copains, une bande, comme on disait, mais elle s’était dissoute dans la vie, chacun partant dans une direction singulière. J’avais eu aussi des compagnons de travail, mais à part Pignon que je pouvais considérer comme un ami malgré son perpétuel délire, les autres étaient tellement frelatés qu’ils n’avaient jamais compté pour moi. Mon déracinement était-il la cause de ce vide d’amitié ? Je ne savais pas, en tout cas Arnold apparaissait au bon moment et en me rappelant notre entrevue et le bien-être que j’avais ressenti, j’avais les larmes aux yeux.

Pourquoi l’amour ne m’avait-il jamais apporté ce même sentiment de sécurité sauf peut-être avec Claire, mais pour si peu de temps. Dès que j’aimais, je sentais naître en moi la peur de la trahison, de la perte. La joie allait toujours de pair avec la douleur et mon expérience actuelle en était la criante illustration.

Ragaillardi par l’existence du vieux bonhomme et sachant qu’à tout moment je pourrais faire appel à lui, je me préparai à rencontrer Lester que je n’avais pas compté parmi les amis, alors qu’il avait fait preuve à mon égard d’une confiance et d’une générosité que j’aurais pu ranger dans le tiroir de l’amitié, mais il était mon employeur et j’ai toujours voulu séparer ce qui était le travail des rapports affectifs. Nous étions convenus que Lester passerait à Varick vers 6 heures P.M. pour voir les toiles et qu’ensuite il m’emmènerait dîner chez lui. J’accrochai les cinq tableaux, j’épinglai des croquis sur lesquels j’avais préfiguré un accrochage. J’avais tracé sur les murs des extraits de mes textes sur le travail de l’artiste. Je rangeai, nettoyai, organisai le reste de l’espace pour que Lester ait un choc en entrant. Il l’eut et ce fut pour moi un grand soulagement.

– Je dois dire, Zac, que ça a une sacrée gueule, toutefois je ne suis pas un connaisseur et vous le savez… J’aime ces toiles, vous avez bien fait de les acheter mais il me faut beaucoup plus d’œuvres pour Paris !

Était-ce à dire qu’il avait déjà fait sienne mon idée ou que beaucoup de toiles signifiait pour lui beaucoup d’autres artistes… je préférai ne pas approfondir…

– Lester, je viens d’apprendre de source sûre que L.S., l’artiste inconnu, est une femme !

– Formidable ! Pourquoi ne pas faire une exposition rien qu’avec des femmes ?

Cette suggestion montrait bien qu’il n’avait pas du tout abandonné l’idée d’une exposition de groupe, mais je ne m’arrêtai pas à cet obstacle.

– J’ai engagé une véritable enquête sur cette femme dont l’attitude contredit la célèbre phrase de Warhol «Tout le monde veut être célèbre au moins quinze minutes dans sa vie ! », lui dis-je.

Lester ne semblait pas plus que moi vouloir discuter sur le sujet et il me parla un peu comme à un enfant :

– C’est très bien, Zac, continuez, continuez… Puis regardant sa montre, il s’écria :

– Oh my God ! Déjà sept heures, ma femme va être furieuse si nous arrivons en retard pour le dîner.

Le taxi nous laissa devant un bel immeuble de Park Avenue à la hauteur de la 65ème Rue. Après les salutations d’usage aux doormen, nous prîmes l’ascenseur qui nous déposa directement dans l’entrée de l’appartement. Elle était vaste, simplement meublée d’une console en acajou foncé à laquelle faisait face un grand portemanteau orné d’un miroir. Sur les murs une série de belles photographies de paysages en noir et blanc était accrochée, de même que deux gravures anglaises représentant des scènes de chasse. Quand Lester ouvrit avec précaution la porte du salon, un couple était déjà là, un verre de vin blanc à la main, échangeant quelques mots avec une grande femme blonde qui ne pouvait être que la femme de Lester.

Dorothy était ce qu’on peut appeler un spécimen de la parfaite épouse WASP∗. Elle jeta un regard glacial à Lester, dû sans doute à notre léger retard, puis elle me dévisagea avec un sourire courtois avant de me demander ce que je voulais boire. J’étais sans aucun doute ce que Dorothy n’aimait pas voir chez elle, un étranger sur lequel, contrairement aux gens de couleur américains, il était impossible de mettre une étiquette, mais en parfaite femme du monde elle me présenta ses amis, un couple d’avocats d’une élégante cinquantaine.

Malgré l’adresse qui aurait dû m’indiquer le haut niveau financier dans lequel j’allais me trouver, je fus surpris que Lester vive dans un cadre aussi conservateur. Sa profession dans l’assurance, même si la société qu’il dirigeait était importante, ne laissait pas présager une telle aisance mais Lester avait fait ce que beaucoup de New-yorkais et New-yorkaises pratiquaient comme une profession : un riche mariage ! Dorothy, issue d’une famille bostonienne de gros propriétaires terriens depuis plusieurs générations, était tombée amoureuse d’un gentil gars de Brooklyn, Lester, qui l’avait épousée au grand dam de sa famille. Aujourd’hui, même s’il gagnait fort bien sa vie, il semblait évident qu’il n’était pas le mari que Dorothy aurait souhaité, ce qui ne l’empêchait pas de remplir ses devoirs d’épouse et de mère avec dignité. Après le traditionnel vin blanc accompagné de canapés au fromage et de raisins, nous avions été invités à nous asseoir sur de hautes chaises rigides autour d’une longue table de salle à manger en acajou foncé, dressée comme pour un mariage, d’une riche vaisselle de porcelaine et d’une argenterie chiffrée. Le repas, culinairement quelconque, était animé par Lester racontant notre entreprise et interrogeant ses invités sur certains points de loi stratégiques. Le couple, à l’opposé de Dorothy, semblait passionné par l’aventure et l’un comme l’autre me promirent de chercher à en savoir plus sur L.S.

Je compris que le dîner avait été organisé dans ce but et ayant entendu parler des tarifs pratiqués par ces cabinets haut de gamme, je me dis que Lester aller le sentir passer, mais que, d’un autre côté, cela voulait dire qu’il se laissait gagner à ma cause. Le gâteau au chocolat, commandé dans une grande pâtisserie de Madison, une fois dégusté, à ma grande surprise car encore peu habitué aux coutumes des dîners new-yorkais, le couple se leva et prit congé de notre hôtesse.

*White Anglo-Saxon Protestant

Cet article comporte 2 commentaires

  1. Jany Pedinielli

    Depuis longtemps, je cherche qui, le personnage Zacharie évoque en moi. De la même façon que Zac, cherchant à identifier l’artiste L.S, au détour de la phrase d’un de ses interlocuteurs, découvre qu’il s’agit d’une femme, la description du corps splendide de Zac a déchiré un voile dans mon esprit; le souvenir d’un homme jeune, beau et brillant s’est installé. Je l’ai connu et côtoyé dans le passé. Il aimait l’art et les artistes, il comprenait les démarches distinctes d’artistes différents. Il défendait avec intelligence les travaux qui l’intéressaient et le touchaient. Un jour, j’ai reçu un long coup de téléphone dans lequel il me parla de son désarroi, de son incapacité à s’insérer dans le milieu qui, croyait-il, le rejetait. Je me suis trouvée impuissante à l’aider dans ce qui m’apparut insurmontable: trouver les mots qui soignent les blessures. Puis, il disparut du milieu artistique niçois. Il ya quelques années, j’ai appris sa mort dans la rubrique nécrologique du journal Le Monde.
    Je crois que ce feuilleton lui est dédié.
    Jany Pedinielli

  2. lolagassin

    oui, il lui est dédié, d’ailleurs si tu reviens au début, je crois que c’est noté… A R.H.H.
    je ne savais pas qu’il été décédé, je le pensais mais cette certitude m’a fait un coup!
    Merci Jany de me lire avec attention…

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