Laurent Binet

Le chant du signe

Étrange livre au total.
C’est une sorte de polar (Laurent Binet en revendique le mode de construction) dont la mort de Roland Barthes, très illustre sémiologue et critique français, est la clé ; c’est en même temps un roman rempli d’érudition (essentiellement sur la sémiologie mais aussi, par ci par là, sur l’histoire de l’art et celle de la pensée) ; c’est un récit ingénieux et tout autant loufoque ; c’est un texte souvent vachard et même cancanier sur la vie privée et l’ego de certains de nos plus célèbres penseurs – ou supposés l’être s’agissant de quelques-uns – sans oublier des moments « hot » ; c’est un regard sur les avancées et combats autour de la french theory qui émerge et se répand vite dans les universités américaines ; c’est aussi un regard sur la société giscardienne en pleine décomposition/recomposition ou bien sur la société pré-mitterrandienne, au choix.
On sourit, on salue l’imagination de l’auteur, son côté « Peur de rien », on se perd quelques fois (peu néanmoins, mais ça arrive), on tourne en tout cas les pages pour savoir où tout cela va nous mener.
Un bon livre donc ? C’est toujours difficile, pour ne pas dire affreux, de jeter en pâture ce genre de jugement : qui suis-je pour en décider ? Mais bon, c’est ma rubrique dans le site culturel de Lola Gassin, il faut donc que je me lance…
Un bon livre ? En fait, je n’en sais rien ! Si je ne me suis jamais ennuyé, j’ai souvent trouvé que le bouchon du polar était poussé vraiment loin, j’ai eu aussi un peu honte de tels étalages des « travers » intimes des uns et des autres (je pense particulièrement à mon très révéré Michel Foucault), j’ai fréquemment eu le sentiment que se réglaient devant le lecteur que j’étais des querelles très germanopratines (elles ne m’ont jamais intéressé) : bref je n’ai pas compris ce qu’en définitive l’auteur voulait me et nous dire au bout de ce tourbillon qui clairement ne manque pas de qualités et sans conteste mérite d’être lu.
Mais de quelle drôle d’histoire nous parle donc Laurent Binet ?

Quand dire, c’est faire et peut-être faire faire

BarthesNous sommes le 25 février 1980, à Paris. Roland Barthes revient d’un déjeuner avec le futur candidat à la présidentielle, François Mitterrand. En traversant la rue des écoles, alors qu’il s’apprête à rejoindre le Collège de France, il est renversé par une camionnette de blanchisserie. Grièvement blessé, il succombe un mois plus tard dans un hôpital. Tels sont les faits.
Mais Laurent Binet ne s’en tient pas là. Et si Roland Barthes avait eu avec lui, ce jour-là, quelque chose d’une importance si considérable que cet accident aussi malheureusement banal qu’absurde n’en fut pas un, mais un assassinat ? La question est alors de savoir de quoi il aurait donc été possesseur qui explique ce meurtre déguisé ?
Tout commence – ou presque – avec Ferdinand de Saussure, considéré comme le fondateur du structuralisme et de la linguistique moderne qui a établi les bases de la sémiologie qu’il définissait comme « la science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ».
Et puis vinrent Peirce, Hjelmske, et Austin, John Langshaw de son prénom. Ce philosophe anglais, né en 1911 et mort en 1960, s’est intéressé au sens en philosophie, ce qu’on a appelé la philosophie analytique. C’est lui qui invente la théorie des actes de langage qui sera notamment reprise et développée par des penseurs comme John Searle et Daniel Vanderveken. Le maître-livre d’Austin qui est en fait la somme de conférences qu’il a données à l’université de Harvard en 1955 s’intitule How to do things with words qui sera traduit par Quand dire, c’est faire.
Austin est le premier à montrer que le langage n’est pas uniquement constitué d’énoncés constatatifs (il fait chaud, il pleut), mais qu’il recèle aussi des fonctions performatives : certains énoncés sont eux-mêmes des actes, comme lorsque par exemple le maire prononce les mots « Je vous déclare mari et femme », sa simple phrase faisant changer de statut les protagonistes de cette affaire singulière, passant ainsi de fiancés à époux. La phrase accomplit donc un acte et ne décrit pas un fait.
D’autres penseurs-chercheurs poursuivent le chemin et notamment – surtout – Roman

JakobsonJakobson. Né en Russie dans une famille juive, il enseignera dans différents pays d’Europe avant de fuir l’Europe d’Hitler pour les États-Unis, en 1941, où il intègre les équipes de Harvard sans pour autant rompre ses liens avec ses pairs, et notamment Claude Lévi-Strauss en France. Au-delà des travaux de Ferdinand de Saussure qu’il a lus, Jakobson se concentre sur la façon dont permet de communiquer la structure-même du langage. Il crée un modèle linguistique divisé en six fonctions que le livre de Laurent Binet nous rappelle au demeurant. Six fonctions du langage. Mais si Roman Jakobson en avait trouvé une septième qui n’aurait pas été rendue publique du fait de son potentiel terrifiant ? Une septième fonction du langage dont Laurent Binet dit, dans une interview : « Une fonction qui donnerait à celui qui la maîtrise le pouvoir de convaincre n’importe qui de n’importe quoi dans n’importe quelle circonstance ».
Imaginez un peu qu’une telle fonction existe et tombe aux mains de politiciens, de militaires, de chefs d’entreprise, de mégalos ou agités de tout poil, voire de monsieur Michu ! Mais que tenait donc sous son bras Roland Barthes tandis qu’il traversait la rue des écoles ce 25 février 1980 ? Le manuscrit inédit de Roman Jakobson sur la 7ème fonction du langage ?
Oser penser
En vérité, Roland Barthes n’est pas le personnage central du roman. Il apparaît en ombre chinoise – sa vie comme une part de son œuvre. Sa vie, avec l’adoration qu’il portait à sa mère dont la mort l’a laissé comme amputé, sa vie personnelle avec son côté réservé, et aussi avec son amour des garçons. Son œuvre dont Laurent Binet dit : « Son coup de génie est de ne pas se contenter des systèmes de communication mais d’élargir son champ d’étude aux système de signification. (…) Personne ne le sait mais il y a forcément une explication (et elle est sémiologique) dans la démarche fière et cambrée de la femme noire qui arpente les couloirs du métro devant lui, dans l’habitude qu’a son collègue de bureau de ne pas boutonner les deux derniers boutons de sa chemise, dans le rituel de ce footballeur pour célébrer un but (…), dans le logo du sponsor principal de ce tournoi de tennis (…). Avec Barthes, les signes n’ont plus besoin d’être des signaux : ils sont devenus des indices. Mutation décisive. Ils sont partout. Désormais la sémiologie est prête à conquérir le vaste monde. « 

DezeuzeDerridaMais les véritables héros du livre sont, outre le fameux manuscrit, d’autres figures parmi les penseurs-clés de ces années 70/80. On les croise tous car « La France est ainsi faite que vous si vous êtes prof à l’ENS de 1948 à 1980, alors vous avez eu parmi vos élèves et/ou vos collègues Derrida, Foucault, Debray, Balibar, Lacan. Et aussi BHL ». Mais l’on rencontre aussi Sollers et Kristeva – son inséparable – et le grand Umberto Eco, un des rares à être épargné par Laurent Binet – et finalement le personnage principal du roman. On croise également Sartre, Cixous, Althusser, Lacan, Deleuze, Gattari, Debray et encore quelques autres.
Un des talents du livre est de les faire vivre au quotidien, tantôt avec une vraisemblance assez remarquable, tantôt avec des outrances ou des inventions qui font soit sourire soit hausser un peu les épaules. Leurs dialogues sont néanmoins des moments de bravoure, où éclatent leur ego, leurs rancœurs, leurs idées aussi. Laurent Binet a usé d’un procédé cher aux structuralistes en composant ces dialogues. Pour environ 60 %, dit-il dans une interview, les phrases ont bel et bien été prononcées par les penseurs concernés, mais retravaillées. « D’une certaine manière, c’est très derridien, dit-il. Prendre une phrase de l’auteur, la décontextualiser, la recontextualiser ». Le résultat laisse parfois pantois mais est en tout cas original et souvent convaincant.
Entre eux, ils sont rarement tendres, sauf sans doute lorsque Laurent Binet fait parler Michel Foucault de Roland Barthes : « La vieille critique rance (…) ne lui a jamais pardonné (…) d’avoir osé penser (…), d’avoir mis en lumière son infecte fonction normative, d’avoir montré ce qu’elle est vraiment : une vieille prostituée souillée par la bêtise et la compromission ».

FoucaultMais pour l’essentiel, ils se détestent, se jalousent, se disputent, avec comme conséquences des fâcheries qui parfois durent longtemps – on pense notamment à celle entre Foucault et Derrida – mais d’autres fois aucune conséquence apparente ne se produit : on pense à l’incroyable capacité de résistance quasi bouddhique de Sollers et de BHL à qui l’auteur fait avaler au moins autant de couleuvres qu’ils n’en ont réellement avalées dans la vie. Ainsi d’un Sollers parfaitement indifférent – et assez pompette – à qui BHL dit, lors d’une soirée : « Quand on y pense, Philippe, tu es plus fort que Sartre : stalinien, maoïste, papiste… (…) Tu changes d’avis si vite que tu n’as pas le temps de te tromper ». BHL et Sollers sont les cibles manifestement préférés du livre…
Si un certain étalage, ici et là, de la vie privée de tous ces intellectuels peut déranger les lecteurs qui, comme moi, préfèrent l’œuvre à la vie des auteurs et en tout cas toujours la discrétion aux déballages, tout ceci donne néanmoins un aspect vivant à ces rencontres, un peu dans le style « Comme si vous y étiez ».
Course-poursuite
Pour traquer le supposé assassin et savoir ce que va advenir ce manuscrit au potentiel terrifiant, Giscard d’Estaing soi-même va charger le commissaire Bayard de l’enquête. Un peu Bérurier sur les bords, tour à tour réac et homophobe (« Enculés de pédés d’intellos ») ou carrément cool, il va recruter quasi de force Simon, jeune chargé de TD dans l’univers assez hallucinant du Nanterre de cette époque où le mènent ses investigations. Linguiste, intelligent, marrant, chaud lapin aussi, Simon va devenir l’inséparable du commissaire, de Paris à Bologne, Venise puis aux États-Unis où conduit cette course-poursuite, pays dont les élites se sont emparées, à partir de la fin des années 70, de ce que l’on a appelé la French theory où elle a contribué à l’apparition des cultural studies, des Gender Studies et études postcoloniales. On peut noter au passage qu’assez longtemps, en France, ce mouvement intellectuel américain majeur et l’influence de ces auteurs français aux États-Unis étaient presque inconnus…
Cette course-poursuite est émaillée de personnages étranges, Bulgares, Japonais, les uns qui protègent discrètement – il faudra comprendre pourquoi –, les autres qui abattent froidement ou torturent, tous obsédés par le fameux manuscrit. On bouge beaucoup avec Laurent Binet. On erre dans les saunas parisiens et ses backrooms où l’on croise certains protagonistes du roman, on fait la connaissance de gigolos maghrébins au demeurant assez sympas et loin d’être sots, on passe plusieurs fois par la case Élysée, on s’immerge dans des universités, des bibliothèques, des palais où se tiennent les réunions secrètes du Logos Club, ce cercle très fermé de jouteurs oraux dont le plaisir suprême est la rhétorique que Laurent Binet, au sein d’un dialogue, distingue à sa manière de la sémiologie : « C’est très simple. La sémiologie, ça permet de comprendre, d’analyser, de décoder, c’est défensif, c’est Borg. La rhétorique, c’est fait pour persuader, pour convaincre, c’est offensif, c’est McEnroe ».
Laurent Binet s’amuse à citer, via un « On raconte », tous ceux qui auraient fréquentés le Logos club au cours de son histoire, de certains papes à Sade, de Shakespeare à Diderot, de Baudelaire à Zola, de Danton à Ghandi… A la tête du Logos club, le Grand Protagoras dont on ne découvrira l’identité qu’à la fin de l’ouvrage. « Détail » : le joueur de classification inférieur qui défie un haut gradé et perd aux yeux du jury doit poser une main sur une petite planche en bois où on lui coupe un doigt.
L’auteur ne cache pas qu’il a fait un quasi copier-coller du Fight club que le public a connu au travers du film de David Fincher, sorti en 1999, et adapté du roman éponyme de Chuck Palahniuk, publié en 1996.
Nous voici presque au bout de ce voyage décapant. Le manuscrit va-t-il être enfin saisi ? Qui va s’en servir et pour faire quoi ? Qui a commandité les meurtres ayant jalonné le livre ? Mais si on le trouve, ce manuscrit aura-t-il les pouvoirs qu’on lui suppose ?
François Busnel avait estimé, en recevant Laurent Binet, que la fin était un peu délirante : c’est vrai… Mais c’est au demeurant une des marques de tout le livre de Laurent Binet, agrégé de lettres qui s’est fait connaître en 2010 avec son roman HHhH (Grasset) grâce auquel il a obtenu le Goncourt du premier roman.
On ne sait si La septième fonction du langage, lauréat du prix du roman Fnac, est finalement une charge contre un certain intellectualisme, une fantaisie, une incursion dans l’univers passionnant de la sémiologie ou un divertissement, comme on disait autrefois, dans lequel toutes ces ondes se mêlent, en nous emmêlant parfois, mais sans que jamais l’on ne s’ennuie.

Thierry Martin

Laisser un commentaire