640 Lancon

« Le lambeau », Philippe Lançon, Gallimard, mai 2018

7 janvier 2015, pas tout à fait 11h30. Deux hommes viennent de pénétrer au numéro 10 de la rue Nicolas-Appert, dans le XIème arrondissement de Paris, l’immeuble qui abrite le journal satirique Charlie. Ils sont armés de fusils d’ assaut. En moins de trois minutes, ils assassinent onze personnes, dont huit membres de la rédaction. Un gardien de la paix. est également tué sur le boulevard Richard-Lenoir par l’un des deux criminels, au cours de la fuite. Quelques miraculés sont indemnes, d’autres grièvement blessés. Parmi eux, Philippe Lançon. Il a cinquante ans.

« Avant », c’était un journaliste, à Libération et un des chroniqueurs de Charlie, un romancier, un critique littéraire notamment passionné de littérature latino-américaine. « Avant », il avait été marié, il avait une compagne vivant aux États-Unis, il faisait chaque matin du sport, il écoutait Bach, il avait beaucoup d’amis, il allait souvent au spectacle, il voyageait à travers le monde, pour son travail et pour son plaisir. Et puis, un matin, il a attaché son vélo à un piquet, il est monté dans l’immeuble pour une conférence de rédaction – et en un rien de temps il y eut « avant ».

Dans son livre, Philippe Lançon ne relate pas l’attentat tout de suite, il laisse passer des dizaines de pages. Puis soudain, les tueurs sont là, le bruit, la violence inouïe, les corps qui éclatent. Les terroristes ne tirent pas par rafales mais balle par balle, l’un d’entre eux dit Allah Akbar à chaque tir, à chaque horreur, presque calmement. Philippe Lançon est recroquevillé sur le sol, puis il s’allonge, « trois balles au moins » l’atteignent, mais il ne ressent rien. Il se pense indemne.

Après que les tueurs sont partis, il reste un assez long moment figé dans le silence et le sang, celui de ses amis et le sien dont il n’a pas conscience. Dans un moment, sur l’écran d’un téléphone portable qu’il tend à une femme venue à l’aide pour lui montrer les numéros à appeler, ses parents, son frère, Libé, il va entrevoir son visage et ne le reconnaît pas : il en a perdu presqu’un tiers, en dessous du nez ; il a un trou à la place du menton, la moitié de sa lèvre inférieure n’existe plus, ni la gencive, ni les dents qui y étaient plantées. Une infirmière lui dira plus tard que lorsqu’il est arrivé à la Pitié-Salpêtrière, le bas de son visage ressemblait à « un steak, on ne pouvait plus distinguer la chair de l’os, ce n’était qu’une bouillie qui pendait. » Il a aussi de graves blessures à un bras et aux mains.

Il nous parlera bien plus loin dans son récit, parfois de façon elliptique et parfois de manière directe, crue, presqu’insupportable, de ce qu’il a enduré durant la « reconstruction ». Pendant des semaines, il ne peut ni manger, ni boire, ni parler. Il communique au moyen d’un carnet ou d’une tablette. On le répare peu à peu, près de vingt opérations, pour essayer de lui reconstituer un visage, greffer de l’os, une veine, un bout d’artère, de la peau, et un jour, implanter des dents. Des options de réparation sont envisagées mais quelquefois abandonnées. Parfois une greffe ne tient pas, parfois il y a des complications nouvelles, souvent il a le plus grand mal à respirer à cause de la canule enfoncée dans sa gorge, par une trachéotomie et du fait de la sonde nasale.

Il vit avec la terreur que d’autres tueurs viennent l’achever, la menace plane ; il est gardé jour et nuit par des policiers.

Il sera très entouré pendant son très long séjour dans les hôpitaux, il y a ses parents si dignes, son ex-femme, sa compagne qui vient le voir depuis New York et avec qui les rapports sont par moments difficiles ; et il y a les soignant(e)s, avec ces gestes et ces regards dont seuls celles et ceux qui ont fréquenté les hôpitaux peuvent se figurer le savoir et dévouement, dans un étrange mélange d’autorité et d’extrême douceur. Et bien entendu, il y a les médecins, notamment Chloé, sa stomatologue – « ma chirurgienne », dit-il avec un possessif assez pathétique, sa bouée de sauvetage, son idole, parfois son amie, parfois juste une spécialiste redevenue un peu distante, comme souvent les médecins quand ils n’ont plus le temps de parler ou quand cela leur paraît nécessaire. Philippe Lançon nous livre un très fort témoignage de la relation qui s’est nouée avec Chloé.

Et il y a son incroyable frère et la « mission qu’il acceptait » et qui allait faire de lui « mon frère jumeau et mon directeur de cabinet pratique, administratif, social, intime, pendant plusieurs mois. L’ordre en a été lancé, malgré lui et malgré moi, dans ce premier échange de regards (à l’hôpital). J’ai déplacé ma main vers la sienne avec une double exigence de consolation : je devais le consoler et il devait me consoler (…). »

Pour tenir, il y a ces présences et la volonté, farouche, sidérante de Philippe Lançon, et l’humour, et bien sûr les antalgiques, la morphine. Mais aussi la réflexion, des notes qu’il prend comme il peut, tenant maladroitement un stylo entre les pansements de ses mains, des souvenirs qui lui reviennent – et la musique, Bach ; et il y a la littérature, Kafka et surtout Proust : il emporte La recherche partout, y compris dans l’antichambre du bloc opératoire auquel on ne cesse de l’emmener.

Il pense à sa vie d’avant, les moments joyeux comme les moments tragiques (son reportage en Somalie par exemple, pendant la guerre civile), il l’analyse, il la critique ; à maints égards il la réfute, elle lui paraît insignifiante, avec son « médialecte » : « Tous ces grands mots que ma profession va répétant sans réfléchir et qui ne sont que les signes d’une morale automatique. »

Il a conservé des mails échangés pendant ces premiers et très longs mois, il les consulte au moment d’écrire son livre. On suit son enfer, il n’y a pas d’autre mot, et aussi ses pensées, cette rupture entre ses vies, celle qu’il a eue, celle qu’il subit, celle qu’il essaie d’imaginer, demain. Il pense parfois à son vélo qui est resté attaché à un piquet, près de Charlie. Philippe Lançon note : « Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu. »

Parlant de son livre, il dit : « Si écrire consiste à imaginer tout ce qui manque, à substituer au vide un certain ordre, je n’écris pas : comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j’ai moi-même été avalé par une fiction ? »

Condamné au silence pour des raison médicales, il note, en s’adressant à lui-même : « Quelqu’un te punit de tes bavardages, de tes articles, de tes tirades, de tes jugements, de tes numéros auprès des femmes, de tout le bruit que tu as alimenté. »

Et puis, lentement, pas à pas, « la vie » reprend : il écrit quelques chroniques pour Libé et Charlie. De nombreux mois plus tard, encore hospitalisé, il aura droit à des sorties, une visite dans un musée, une balade – avec un masque. Il y aura aussi le moment où il faut quitter la Pitié et où Philippe Lançon ne le veut pas : la peur, le besoin d’être encore veillé, soigné, observé, pris en charge : la panique propre aux grands malades au moment de quitter l’hôpital. Une sorte d’intermède lui sera offert, à l’hôpital militaire des Invalides où il restera six mois. Il y aura aussi le moment où la présence de jour et de nuit des policiers armés devra cesser, et il entraînera à peu près les mêmes terreurs de solitude, puisées à la même fragilité.

Dans tout le livre, il parle peu des terroristes, il les appelle « les tueurs » : pas de haine, plutôt le constat d’une absolue absurdité. Il dit : « Je n’avais rien à pardonner à personne, pas même aux tueurs, ces fantômes envoyés par je ne sais quel destin (…). » Mais une fois il parle de colère : le jour où il mange son premier yaourt depuis tant de mois et qu’une large partie tombe hors de bouche, par sa mâchoire, ses gencives et sa lèvre greffées qui mettront bien longtemps à ne pas lui sembler des corps étrangers.

C’est à lui-même tout entier que Philippe Lançon se sent étranger, cet ancien moi déchiqueté par les balles. Ce livre sans pathos, bien écrit, fort, riche, souvent bouleversant, est celui d’un homme intelligent, cultivé, « orgueilleux » dit-il lui-même, incroyablement courageux, qui un matin avait accroché un vélo à un piquet et ne l’a jamais retrouvé.

Thierry Martin

P.S. Le journaliste et romancier Philippe Lançon reçoit le prix Femina pour « Le Lambeau »

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