Les patriotes et les mondialistes

THM

Photo © Yves Hayat

Par Thierry Martin *

Parfois quelques expressions entendues dans un discours vous frappent et l’on continue d’y penser, comme malgré soi.
Ainsi de ce qu’a déclaré Marine Le Pen sur les chaînes de télévision, le 13 décembre dernier, à l’issue du second tour des élections régionales.  » Maintenant, le clivage sépare non plus gauche et droite mais mondialistes et patriotes, les mondialistes militant pour la dilution de la France et de son peuple dans un grand magma mondial, les patriotes qui croient que la nation constitue l’espace le plus protecteur pour les Français, c’est-à-dire pour chacun d’entre vous « .
En entendant ces propos, mes souvenirs se sont mis en marche alors que je n’en demandais pas tant… Ils m’ont replongé bien longtemps en arrière, lorsque j’étais étudiant et que je travaillais mon mémoire de DEA auprès du regretté professeur Paul Isoart, constitutionnaliste et sans doute plus encore historien, grand spécialiste de l’Asie du Sud-Est. Ce mémoire s’intitulait Patrie, Nation : il m’avait pris plus de temps et d’effort qu’il n’est d’usage et aurait presque pu former une thèse m’avait dit mon professeur. Je lui ai consacré ce temps et ces recherches parce que le sujet me passionnait.

Mondialistes, patriotes et nation : cocktail détonnant, surtout dans cette deuxième décennie du XXIème siècle. Essayons d’y voir clair.
La patrie est, au sens premier, la terre du père. Durant des siècles elle fut tissée d’arpents de contrée que l’on connaissait par cœur – à tous les sens de l’expression – de la maison de son enfance au cimetière de ses ancêtres, de ces paysages familiers jusqu’au moindre recoin du village, chaque individu baigné de traditions locales communes tout en parlant une langue qui n’était d’ailleurs pas encore le français. En fait la patrie n’existait pas ; n’existaient que des patries, sols chargés de mémoire et d’affects, terres à la fois vivantes et assez closes.

Durant ces très longues périodes, les textes nous apprennent que « La nation, c’est le roi » : ce fut-là une bien étrange découverte pour moi ! C’était pourtant bel et bien le roi – personne sacrée autant qu’institution – qui incarnait littéralement la foisonnante diversité des provinces, villes franches et autres duchés ou comtés du royaume de France, catholiques, juifs et protestants mélangés avec plus ou moins de tolérance comme on le sait, et noblesse, tiers-état, clercs pris du même ensemble.

Puis vint la Révolution. Elle métamorphosa les concepts de nation et de patrie, chacune changeant de sens si ce n’est de nature. La nation n’était plus le roi, elle devenait une entité abstraite, quasi transcendantale, la réunion des tout nouveaux citoyens égaux et libres en droit, ce qui veut dire aussi laissés seuls, sans plus ces corporations et corps intermédiaires que les révolutionnaires abolirent, face à une autre toute jeune création : la République. La première du nom, celle de 1791, ne fut au demeurant jamais mise en œuvre car le gouvernement, face à la coalition des royaumes européens, déclara « la patrie en danger ». La patrie et non les patries, et pas davantage la nation.

Cette nouvelle patrie n’était pas moins abstraite – ni moins belle – que l’idée de nation. Mais, en somme, les anciennes patries plurielles et charnelles se voyaient sommées de se fondre en une seule et unique notion aussi indivisible que la République. Pour ainsi dire, la République nationalisa les patries. Peut-être cette intégration assez forcée fut-elle excessive, coupant bien des racines de terre et de sang tout comme la nation elle-même bientôt intégra de façon assez abrupte, c’est-à-dire gomma des langues régionales et musela, au nom de la République une et indivisible, bien des communautés vivantes. A certains égards, la décentralisation est une revanche des patries, hors tout communautarisme puisque la France a décidé de faire quasi cavalier seul sur ce terrain, le communautarisme étant, chez nous, supposé dangereux et nauséabond quand les pays anglo-saxons ne voient même pas où est le problème de rester soi dans ses conditions d’origines ethniques, culturelles, religieuses ou personnelles à partir du moment où l’on s’incline sincèrement sur le socle et les grands principes de l’État dans lequel on vit : passons…
Politique verticale de la Révolution donc, mais il n’en reste pas moins que ces concepts de patrie et de nation remodelés de façon idéologique ont permis d’écrire des pages magnifiques de notre livre de France.

Cette patrie, en ces années 1790, était certes, en tout cas à maints égards, une fiction historique et politique, mais la voilà qui se transmuait en une émotion collective ; elle devenait une proche parente de chacun, elle devenait la mère-patrie. On peut observer qu’aujourd’hui encore, ce n’est pas la nation mais cette patrie plutôt floue à l’origine et devenue quasi mythique, qui nous fait brandir le drapeau tricolore et entonner La Marseillaise, qui nous fait serrer les rangs quand le pays ou ses valeurs sont menacés et fait que nous nous sentons Français.

De la même façon, de quelle nation parle-t-on ? Souvenons-nous qu’au moment de la colonisation de pays entiers par la France, dans la seconde moitié du XIXème siècle, s’affrontèrent durement deux idées de la nation. D’un côté la nation d’expansion avec ses rêves de grandeur, d’universalisme et son cortège supposé de vertus « civilisatrices » ; de l’autre, la nation de rétraction, tantôt prônée pour des raisons de Corrèze/Zambèze avant l’heure, tantôt pour des raisons d’humanisme ou de simple prudence militaire et budgétaire. Cette nation ambiguë est peu à peu devenue l’Etat-Nation, partout en Europe, avec les conséquences bellicistes que l’on sait. Ne pas combattre pour son Etat-Nation revenait à être un détestable patriote et pire : un traître. Nous avons tous en mémoire quelques célèbres procès et ces fusillades sur le poteau de la honte de pauvres mômes qui étaient juste terrorisés par la guerre et ne voulaient pas périr si jeunes.
Si bien qu’après les dizaines de millions de morts du deuxième conflit mondial, l’Etat-Nation et le nationalisme qui l’accompagne furent désignés comme les facteurs-clés des guerres. C’est sur cette conviction qu’est née l’Europe, qu’elle s’est approfondie, et non sur de seuls motifs marchands comme on le prétend ici ou là.
C’est pour toutes ces raisons que le vocable-étendard des responsables politiques actuels est de moins en moins « la nation » mais « la République », avec sa trilogie de liberté, d’égalité et de fraternité que des pays amis de la France ont affichée sur leurs monuments, aux côtés du drapeau tricolore, après les assassinats avec préméditation du 13 novembre dernier.

La patrie, pour s’exprimer, a-t-elle comme passage obligé la nation ? Autrement formulé, est-il inconcevable d’être à la fois patriote, républicain et « mondialiste » ? Certes, il existe un mondialisme apatride, brutal, sans état d’âme : un capitalisme féroce qu’il ne s’agit pas de louer – et qui n’est d’ailleurs pas le sujet ici. Le mondialisme qui trouve ses racines dès le XVIIIème siècle ne prône pas que la libre circulation des capitaux mais tout autant – encore plus ? – celle des hommes et des pensées. Prolongeant le célèbre credo de Socrate (« Je ne suis ni d’Athènes ni de Corinthe, je suis citoyen du monde »), il fut en quelque sorte légitimé par la Révolution aux travers de ce que l’on a appelé « les idéaux de 1789 » qui expriment la conviction de principes universels, celle de solidarités au-delà des frontières, c’est-à-dire, au fond, l’affirmation d’un destin commun des hommes. Certes, au XIXème siècle et dans les années d’après-guerre notamment, de nombreux penseurs ont milité, en son nom, en faveur d’un « gouvernement mondial », d’un véritable fédéralisme vu comme la seule source possible de paix durable dans le monde quand la guerre était partout pour ne pas dire permanente.
Mais nous sommes au XXIème siècle : est-il sérieux de mettre dans un seul et même panier étiqueté « mondialistes » – et que l’on sent infamant – ces millions d’électeurs de droite et de gauche ni « grands patrons », ni « fédéralistes », si fort attachés à leur mode vie à la française, au seul motif qu’ils n’ont pas voté pour le parti de madame Le Pen ? S’agit-il de bobos antipatriotes ?
Mais que font les scientifiques de toute la planète si ce n’est de mondialiser leurs recherches et leurs résultats pour le bien commun ? Que font ces innombrables organisations non-gouvernementales au travers de leurs réseaux internationaux si ce n’est de tenter de faire avancer communément la paix et la démocratie, la justice, la santé, partout sur la planète, dans le respect des cultures et des racines de chacun ? Que font ces entreprises, ces agriculteurs, ces intellectuels, ces étudiants, ces touristes, ces artistes, tous qui échangent à l’international, comme on dit affreusement de nos jours, si ce n’est de s’exprimer, chacun à sa manière, à l’échelle du monde et de rester ouverts à lui et à son écoute sans pour autant « se diluer » en lui et s’oublier soi-même ? Détestent-ils la patrie ? Ont-ils renoncé aussi à leur terre du père puisque chacun a toujours la sienne, jamais bien loin – au moins celle où il a grandi, à défaut de terre ancestrale. Tous ces « mondialistes » n’ont-ils donc plus de valeurs en partage liées au sort de leur pays ? N’ont-ils plus d’émotion commune quand une catastrophe l’endeuille ? Mais qui étaient alors ces centaines de milliers de gens, ces dernières semaines, figés, au bord des larmes, place de la République à Paris et dans tant de villes de France, un drapeau à la main, ou bien avec des fleurs, une bougie, un mot d’affection griffonné sur un papier ? Étaient-ce tous des adhérents du FN ? Des légions de magnats de la finance mondiale ? Ou encore des bandes organisées d’antipatriotes grimés en affligés ? Pour comble d’infortune, les médias ont pris l’habitude de les appeler non des « inconnus » ou mieux des « citoyens », mais « les anonymes » sans même se rendre compte qu’ils leurs dénient ainsi d’avoir un nom, une identité, une existence civique et personnelle !

Plus je voyage en France, plus j’observe, plus j’écoute, plus je constate partout un attachement croissant des femmes et des hommes aux patries originelles et à leurs spécificités, comme je vérifie leur attachement à cette idée finalement encore jeune de patrie au singulier. Et pourtant, ils sont légions – ce sont les mêmes ! – à « bouger », à surfer sur le Net, à voyager, à partager à travers le globe des infos, des photos, de la musique, des idées, des amitiés, des solidarités, des projets, des espoirs. Ils sont d’ici et du monde entier.
Sont-ils des imposteurs, des schizophrènes ? Ils sont tout simplement des Françaises et des Français de leur siècle, ce XXIème qui a certes ses défauts (personne n’en doute) mais qui offre aussi cette prodigieuse capacité d’ouverture et de partage au plan mondial, sans rien ôter aux enracinements et aux attachements de chacun pour la patrie et la République.

Décidément, le monde décrit en noir et blanc restera toujours une caricature et la pensée, lorsqu’elle suit ce cours, ne ressemble que de fort loin à de la pensée.

* Invité à faire une incursion dans la rubrique Humeur de mon blog, Thierry Martin me propose aujourd’hui une réflexion suscitée par une des prises de position de Marine le Pen après le second tour des élections régionales, dans laquelle elle oppose patriotisme à mondialisation…
Avec du recul et non à chaud comme l’ont été mes papiers d’humeur motivés par les événements de cette fin d’année, Thierry Martin examine dans son billet l’évolution, au cours des temps, de la notion de Patrie, de Nation, de République…

J’en profite pour souligner que désormais, grâce à la nouvelle configuration du blog : chez lolagassin.com, vous pourrez commenter beaucoup plus aisément les textes, et pour vous dire que j’apprécierais que vous interveniez…

Laisser un commentaire