Man Ray, "Main Sur La Bouche", 1926, Collection L.G.
Man Ray, "Main sur la bouche", 1926, collection L.G.

Une histoire de la photographie – Collection Lola Garrido

Pour la presque débutante que je suis face au médium photographique, je veux dire en tant que spectatrice, mais aussi en tant que professionnelle, puisque je n’ai présenté que quelques expositions photographiques dans ma galerie, cet événement au Musée de la Photographie Charles Nègre, à Nice, tient parfaitement le rôle que lui assigne son titre : nous donner une vision personnelle et historique de la photographie. Cette présentation de la collection Lola Garrido pourrait aussi porter le sous-titre de

Garry Winogrand,  Women are beautiful, CA, 1960, © Collection L.G.

« Women are beautiful » ainsi que Garry Winogrand a nommé cette image qu’affectionne particulièrement notre collectionneuse. En ce qui me concerne je surnommerais volontiers l’événement : Un regard sur la femme depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux années 1990 par les grands maîtres de l’histoire de la photographie, car ce qui caractérise ce regard, au-delà de sa pertinence et de sa qualité, c’est qu’il est extrêmement varié puisque issu de soixante-trois auteurs de renommée mondiale, pour cent trente tirages emblématiques accrochés dans ce musée niçois

Et pour se référer encore une fois au titre, Une histoire de la photographie, comment ne pas nous émerveiller d’avoir la faculté d’explorer, parmi tous les savoirs que nous offrent notre planète et les êtres qui la peuplent, un médium de moins de deux cents ans dont nous pouvons, si nous sommes un tant soit peu curieux, connaître la trajectoire de sa naissance à aujourd’hui.

Mais nous ne nous illusionnons pas, le travail est immense, les découvertes infinies et l’horizon sans limites. Et disons-le, à chaque instant qui passe, un regard jeté sur le monde peut faire naître chez un artiste cette image forte, mystérieuse, nouvelle, cette particule hors réalité temporelle qui va prendre place dans l’histoire de la photographie.

La collection

Edwdard Steichen, Mary Hederben, 1935 © Edward Steichen State . Courtesy Lola Garrido Collection, Madrid

Avant de parler des œuvres exceptionnelles qu’il nous est donné de voir, je rappellerai ces mots de Lola Garrido : « La collection est une petite histoire portable qui avance de façon impulsive pour essayer de faire irruption dans d’autres mondes d’interprétation à travers les portes laissées par chaque élément. Et puisque nous sommes condamnés à aimer ce qui a déjà existé, ce qui fut, simplement parce qu’il n’est plus, nous rassemblons des images. Et ce temps que l’on rassemble, c’est le temps immuable et profond des œuvres d’art – elles sont un pur passé cristallisé –  qui devient une partie essentielle de ma collection – car il est le référent de tout ce qui est contemporain. »

Lola Garrido collectionne depuis une trentaine d’années. Elle acquiert sa première pièce en 1987, une photographie d’André Kertesz. La collection regroupe aujourd’hui huit cents clichés historiques, dont le choix à travers le temps témoigne d’une étonnante clairvoyance quant à la sélection des artistes et des œuvres acquises auprès des auteurs, des galeries, mais aussi des maisons de ventes.

Dorothea Lange,  Migrant Mother, California, 1936 © Collection L.G.

Parmi les artistes présentés, on retrouve les pionniers Julia Margaret, Cameron, Edward Steichen, Alfred Stieglitz ; les grands auteurs européens et américains des années 20 et 30 comme André Kertesz, Lotte Jacobi, Alexander Rodtchenko ou Lee Miller ; les incontournables du photoreportage tels Elliott Erwitt, William Klein, Garry Winogrand, Dorothea Lange ou Robert Capa ; les créateurs avant-gardistes Man Ray, René Magritte, Harold Edgerton, Raoul Hausmann ; quelques célèbres photographes de mode, Lillian Bassman, Irving Penn ou encore Horst P. Horst et des créateurs comme Philip-Lorca Dicorcia, Cindy Sherman, Diane Arbus, Nan Goldin, Robert Mapplethorpe…

La collectionneuse, Lola Garrido

Au cours de cette exposition muséale niçoise, j’ai eu la chance de la rencontrer pour tenter de saisir comment s’est construite sa collection, mais aussi pour recueillir son opinion sur un fait en soi : comment collectionner à une telle échelle ? Sans doute à cause de nos différences de langues et malgré la traduction d’Anne Morin, directrice de diChroma phography qui a collaboré à l’exposition, j’ai eu parfois du mal à saisir le fondement de la pensée de Lola Garrido, et je dois avouer, mais là encore, certainement à cause de la traduction, le sens de certains de ses écrits.

Nane Goldin,  Joe in my mirror, at Horn Street, Berlin, 1992, © Collection L.G.

Mes questions, vous le verrez, n’ont pas toujours reçu les réponses que j’attendais ;  aussi, pour essayer de faire à mon tour un portrait de Lola Garrido, je dirais d’abord qu’elle ne correspond en rien à l’image qu’on se fait de ces grands collectionneurs européens (je dis européens, car les Américains sont beaucoup plus directs, plus abordables), parfois distants, souvent mondains et extrêmement réticents à engager un contact informel… Lola est tout le contraire, chaleureuse, enthousiaste, sa simplicité séduit comme son physique décontracté et agréable. Elle se reconnaît d’ailleurs comme très différente et souligne que les collectionneurs aujourd’hui participent non seulement au monde de la spéculation, mais aussi à celui de l’apparat et d’une validation d’une position sociale…

A ma question : « comment devient-on collectionneur de photos ? », la réponse de Lola Garrido est complexe ; aussi, pour essayer de comprendre je mêlerai ses écrits à sa parole… Elle avoue que collectionner a toujours été un besoin, une passion, un vice même ! Ce furent d’abord des pierres, des autocollants, puis la photographie. Mais cet amour va au-delà de la photographie elle-même, il est fait de toutes sortes de déclinaisons de l’image, une somme des différents médiums qu’elle a abordés, l’architecture, le cinéma, l’art vidéo…

Elle écrit : « Toute collection d’art construit, au fur et mesure de sa composition, un fragment d’histoire qui est, à sa façon, une ébauche de biographie. Une collection privée est empreinte de facteurs aussi différents que le goût personnel, les changements de sensibilité, les variations du marché, le hasard d’une rencontre avec un artiste, les mauvaises décisions que l’on a prises – toutes aussi importantes que les bonnes – ou de presque de tout ce qui peut nous venir à l’esprit. »

Je la questionne ensuite sur le portrait, et en particulier ceux de femmes, un choix qui me semble être le fil conducteur de cette exposition et peut-être de sa collection. Sa réponse  est en demi-teinte ; elle admet que c’est ce que traduit l’exposition à Nice, mais que l’architecture, le paysage font aussi partie de ses

George Platt Lynes,  Mai-Mai Sze con vestido de Fortuny, 1934, Courtesy Lola Garrido Collection, Madrid

goûts pour l’image. Cependant, la femme étant une des grandes thématiques des photographes du XXème siècle, en particulier à travers la mode, mais aussi au regard de sa place dans la société, elle a privilégié cette ligne pour illustrer son choix, c’est-à-dire : une petite histoire de la photographie. Plus personnellement elle me confie qu’elle n’aime pas être photographiée, de même qu’elle ne regarde pas les photos de sa famille. Cette représentation, notamment celle de son père, lui évoque la mort physique, alors que par la pensée il reste vivant. En revanche, les portraits de sa collection ne sont que des portraits, ils n’ont pas pour elle cette charge affective…

Ce qui l’intéresse dans le portrait est la lecture psychologie qu’on peut avoir d’une personne, cet espace entre ce qu’elle est et ce qu’elle veut paraître…En réponse à ma question sur l’accrochage des œuvres qui n’est pas, comme on aurait pu s’y attendre, chronologique, Lola Garrido laisse la parole à Marie-France Bouhours, la directrice du musée qui, avec l’accord de la collectionneuse, a choisi de s’écarter de la pure lecture chronologique de l’histoire de la photographie, pour lui préférer les associations d’images, les blocs qui marchent bien ensemble. Les photographies doivent se répondre entre elles et c’est parfois en mélangeant les époques, en faisant se côtoyer une photo contemporaine avec une autre parfois de soixante-dix ans plus ancienne, qu’on obtient cette sorte de « cabinet de collectionneur » cher à Lola. Les images s’inscrivent dans un dialogue et montrent ainsi leur filiation.

Robert Mapplethorpe, Catérine Milionare, 1979 ©Robert Mapplethorpe Foundation Inc., Courtesy Lola Garrido Collection, Madrid
Lola Garrido Collection, Madrid

A ma question : Qu’est-ce qui détermine pour vous la qualité d’une photographie ? La réponse de Lola Garrido m’a surprise, car à cause de nos langues différentes, elle ne l’a d’abord comprise que sous son angle matériel, et sa réponse a été : un vintage bien conservé ! C’est pourtant un point de vue opposé qu’elle va défendre dans la conservation en évoquant une œuvre de Rodtchenko qu’elle affectionne particulièrement car l’artiste l’a utilisée pour faire des montages et l’a abîmée, rayée, par ses manipulations, la chargeant d’une histoire que n’aura pas un cliché trop parfait, « la perfection es la mort de la création » dit Lola. Elle fait un parallèle avec les disques vinyle qui malgré leurs craquements et leurs rayures restituent en profondeur les qualités initiales de la création musicale alors qu’un son trop propre en gomme les subtilités.

Elle aime aussi être interpellée par des photographies qui lui résistent. Quand on est jeune collectionneur, on va vers des jolies photographies, dit-elle, mais ce qui est intéressant, ce sont ces images qui vous rejettent. Quand on en arrive à se poser cette question, le choix devient passionnant. Elle prend pour exemple son achat de sa première œuvre de Garry Winogrand il y a plus de trente ans. Il n’était absolument pas reconnu, on disait, tout le monde pourrait faire ça, mais elle, elle a vaincu cette résistance… « J’ai toujours su que la meilleure photographie est la plus dure à accepter. La photo facile, avec le temps, ne vous accompagne plus et commence à s’emparer de vos murs jusqu’à devenir envahissante comme un kyste qu’il faut extirper ; je ne me suis jamais intéressée aux images faciles ; j’ai toujours préféré creuser dans la partie les plus bizarre, désagréable et même absurde dans la photographie. Les paysages aux perspectives impossibles, les portraits les plus dépouillés, les ambiances imperceptibles…

Lisette Model,  Coney Island bather, 1940, © Collection L.G.

Ce que Susan Sontag appelait la somme brève, ce qui vaut la peine d’être regardé. Parfois, j’ai acheté des images qui ne me plaisaient pas au premier regard, mais avec le temps, ce sont elles qui m’attirent le plus aujourd’hui. »

J’aimerais conclure en engageant le plus grand monde à aller voir cette exposition car elle belle, pédagogique et facile à suivre, même si, comme le dit Lola Garrido, certaines photos ne sont pas du tout dans la séduction. J’ai fait de cet accrochage une lecture très privée, très personnelle que vous retrouverez dans les choix des images qui illustrent mon texte… Et je laisserai le dernier mot à notre collectionneuse sur son œuvre, car créer une collection est une œuvre : « Ma collection se définit par son caractère hétérodoxe, par l’émotion et par la passion. Comme il n’en pouvait être autrement, on y trouve également des erreurs qui me permettent d’apprendre. C’est une collection en cours de route qui repose sur des photographies de plusieurs auteurs. Elle est divisée en trois volets : photographie humaniste et moderniste, photographie de mode et regards de femmes, et un parcours initiatique du côté des avant-gardes. »

Exposition réalisée en collaboration avec diChroma photography, Madrid

Du 16 février au 13 mai 2018

Musée de la Photographie Charles Nègre

1, place Pierre-Gautier – Nice

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