Skip to content
Patrick Chéreau

« 22 !! Voilà 23 ».

Ma chère Hélène,

Un titre me vient à l’esprit en débutant ma réponse à ton édito de novembre…

« 22 !! Voilà 23 »

Comme si la fin de cette année de folie collective annonçait des jours déjantés !

Pour être clair d’entrée de jeu ; c’est un « raté » qui me porte à la reprise d’un commentaire qui s’est perdu dans les nimbes de la toile ; en confortant ta sensation de cinéphile, que le film « Les Amandiers » était absolument à voir…voire, y réfléchir :

Ce contretemps prend l’allure d’une mi-temps…

Je convoquerais « l’immense édifice de la mémoire » *1, avec la modestie d’un proustien qui ne l’a finalement jamais lu dans son « entité ».

Nous voici à la veille d’une finale de coupe du monde dont nous tairons les tenants et les aboutissants…La planète foot !

Week-end de l’Avant…

Le ballon rebondit quand même dans le camp de l’analyse sinon psychanalytique au moins politique, base de toute démocratie depuis…depuis…Le banquet ! 2*

Peut-être ?

Il y a de « l’amour fou », dans cette religion du ballon rond.

Jacques Derrida le dit si bien : « Une certaine folie doit veiller sur la pensée. »

Quel lien entre la balle cousue main et…Le théâtre des Amandiers ?

La maison de la culture de Nanterre (Centre dramatique national) devenu le théâtre des Amandiers fut un creuset formidable de la culture à venir.

Ta critique enthousiaste du film m’en évoquait une autre ;

Cette fourmilière de créateurs qui fleuriront des branches de cet arbre printanier ;

Quels talents !

Ma préférence va sans détour à Patrice Chéreau (1944-2013), directeur de la maison depuis les années 1982… Puis éternellement pour ce qu’il a distillé « in vivo », depuis ce théâtre.

La raison est simple ; Chéreau était un « créateur » dans le sens plein du terme.

Tous les modes d’expression de la réalité des sentiments humains lui furent accessibles (théâtre, cinéma, opéra).

« Le » Chéreau était un sang mêlé (un peu comme Alexandre Dumas), prémices d’un multiculturalisme exemplaire.

Trois grandes œuvres si l’on se rapporte à son obsession des mots et des actes, influencées par ses contemporains que ce soit Martin Scorsese, Francis Bacon le peintre et Pier Paolo Pasolini :

  • L’homme blessé, 1983… qui évoque en sourdine sa liberté sexuelle.
  • Hamlet de Shakespeare, 1989, joué en Avignon, consacré par un Molière.
  • La reine Margot, 1994, sanglant duel historique, porté par Isabelle Adjani et Virna Lisi.

Ton engouement pour le film me souvient une autre émotion ; la découverte par Chéreau d’un ange de la littérature théâtrale que Patrice portera au firmament des mises en scène : Bernard-Marie Koltes !

Bernard-Marie Koltes

L’archange de la littérature poétique théâtrale prend des allures rimbaldiennes sur les photos-portraits qui inondent maintenant la consultation de son nom.

Il pourrait faire penser aussi à Cyril Collard… autre étoile filante de la décennie suivante de Koltes.

Rappelez-vous ; « Les nuits fauves » 3*, le film ! écrit, joué et réalisé par Collard dans cette période pandémique (Eh oui…) ou nous ne portions ni masques, ni vaccins mais des préservatifs !

Ces deux-là, Bernard-Marie et Cyril, restent les sacrifiés du virus VIH, toujours actif. Ils vont partir l’un à 41 ans, l’autre à 36 ans, de la maladie d’Amour.

L’homme Koltes est discret, timide mais de la classe des hyper doués, des précoces de la pensée. A se demander si ce « petit frère » de Chéreau (de quatre ans son cadet) n’est pas « l’homme blessé » 4*, du film culte qui emportera Jean Hugues Anglade et Patrice aux étoiles des Césars.

Le jeune auteur Koltes est un radical, fruit d’un père militaire qui l’écarte vers une éducation jésuite en le portant à la rhétorique, au désir de faire apparaître un sens caché au dialogue entre deux acteurs, supportant les mots de la réalité, les mots du deal entre les hommes, souvent la nuit, comme un chien rencontre un chat pour des problèmes de territoire…

Bernard-Marie Koltes est un des dramaturges français les plus joués dans le monde (Textes traduits dans une trentaine de langues). Rien ne peut se monter en pièce de théâtre pour Bernard, si elle ne se déclame pas en monologue…en soliloque même.

Mais le voici le lien pour lequel je me permets de te répondre en cette fin d’année 2022 :

Il s’agit d’une pièce de 1985 ; « Dans la solitude des champs de coton » met en scène un dealer et un client dans une situation de deal. Question de désirs de l’un et de l’autre.

Lisons in extenso le prologue de la pièce :

«  Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens – dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique – , à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. »

Les mots de Koltes peuvent apparaître hermétiques, d’autant plus aujourd’hui où les langues s’appauvrissent en onomatopées.

Pourtant, cet ange passé par les Amandiers laissera une empreinte indélébile sur le sens du théâtre de la vie. Chéreau souligne ; « Koltes pensait que le théâtre n’est pas la vie mais que néanmoins c’est le seul endroit où l’on dit que ce n’est pas la vie. »

La force du théâtre de Bernard-Marie le laissait apparaître comme un annonciateur. Ce qu’il fût ! Ainsi qu’un lutteur laissant à chacun des capacités d’organiser une résistance. Ce n’est donc pas une œuvre pessimiste… Loin de là.

Koltes décrit ce qui peut bien se passer entre les hommes avant le conflit… Alors que le théâtre classique décrit le conflit et le drame.

Ce que l’on a simplement nommée la tragédie et son dénouement !

Koltes est un marginal et de cette marge aujourd’hui, il nous permet de relier les pages d’un livre qui n’est plus un essai mais un roman réaliste.

Bernard-Marie décrit avec sa poésie la réalité, celle qui cogne ! La réalité de l’Histoire, la grande et la petite, en monologues digne de Shakespeare dont il est inspiré et un traducteur.

À nous de faire la part des choses entre sa lucidité et l’espoir que les rapports entre « les différences » ne se normalisent pas plus que de raison, sous peine de délitement.

En glissant mes doigts dans la bibliothèque, l’étagère Koltes tient dans une main…

Pour l’auteur de « La nuit juste avant les forêts », le rapport humain est réduit à un marché entre deux protagonistes, des couples d’opposition (dealer/client, homme/animal, mâle/femelle, blanc/noir…). Le rapport marchand se pose en base, en prologue avant le conflit qu’il juge instinctif par essence.

« Rencontre de l’offre et de la demande, du marchand et du client, du licite et de l’illicite, de la lumière et de l’obscurité, du noir et du blanc. Alors le dialogue va s’engager parce qu’on se parle ou on se tue… », en désirant.

La diplomatie est le commerce du temps :

  • N’est-ce pas cela qui se joue dans cette coupe du monde du ballon rond ?

Supporter ou ne pas supporter !

Regarder ou ne pas regarder les écrans…plus numériques que catholiques !

Sans jeu de mots rajoutés, les liasses de billets lassent nos sabots de Noël…

  • Est-ce cela qui se passe dans les sommets qui commencent par un G ?

Pour avancer sur notre responsabilité face au carbone, faut-il « dealer » dans des altitudes qui commencent à manquer de glaciers ?

  • Ne serait-ce pas cela la méconnaissance de notre condition humaine dans le sens de sa physiologie de base inscrite dans l’évolution des espèces et qui nous permet à tout instant de nous adapter et dans le temps de nous mélanger entre qui le désire ! Est-ce bien nécessaire de différencier des groupes identitaires pour mieux les reconnaître et les accepter, alors que rien ne se règle vraiment sur le terrain de sexualité ; « Surveiller et punir » comme l’a titré Michel Foucault.
  • L’archéologue du savoir décline en trois mots une vérité qui se vérifie dans ce temps si bouleversant ; « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. » 5*

Chère Hélène, je laisse la dernière strophe de mon hommage à François Regnault. Philosophe, proche de Foucault, Louis Althusser et Jacques Lacan, il écrit dans un très beau texte sur l’histoire du théâtre Nanterre-Amandiers à propos de Koltes :

« Si j’avais un éloge de Nanterre-Amandiers, je dirais que le pivot, le centre, ou le cadre, le noyau ou l’entour, ou la marge de ce théâtre furent ce poète. »

Dans le soliloque « La nuit juste avant les forêts », l’acteur est un étranger solitaire, « pas tout à fait d’ici ». Il interlope une présence dans la nuit ;

« J’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel et tu es là ! »

À l’entour, c’est joli…

Si nous regardions un peu Alentour au lieu de faire de nos amis des ennemis.

Jean-Jacques Campi.

Notes * :

1* : Une phrase proustienne résumant majestueusement le souvenir, la mémoire.

« …Mais quand plus rien ne subsiste d’un passé ancien, après la perte des êtres,

     après la destruction des choses, seul, plus ténu, mais plus vif, plus immatériel,

     plus persistant, plus fidèle, l’odeur et le goût, encore longtemps perdurent,

     comme des âmes, pour se souvenir, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, portant sur leurs plénitudes presque impalpables, sans vaciller,

     L’immense édifice de la mémoire. »

Marcel Proust : À la recherche du temps perdu- La route de Swann.

 2* : Le banquet, – 380 avant J.C. : un texte fondateur de Platon qui est le récit du récit d’un récit sur la nature et les qualités de l’amour. Des intermédiaires, nombreux et prolixes débattent de façon démocratique du bien de l’Amour, quelques disputes animent le débat…sans avoir assisté au banquet initial.

3* : Les nuits fauves ; Le réalisateur de ce film tourné en 1992 est l’auteur du livre-scénario inspiré par sa propre expérience. Cyril Collard est bisexuel à une période où le Sida frappe à la porte de la liberté sexuelle, des années post Peace and Love…En responsable de sa séropositivité il évoque la période incertaine de la transmission du virus. Laura (Romane Bohringer) incarne la partenaire amoureuse de Jean (Cyril Collard) quand au risque qu’elle encoure.

 4* : L’homme blessé ; film de 1983, coécrit par Hervé Guibert et Patrice Chéreau reste difficile à classer. Explorant un possible de la passion amoureuse que Genet et Pasolini évoquait déjà ; la complexité du passage de l’adolescence à l’âge adulte, la difficulté d’aimer, le trafic des sentiments, l’amour fou au milieu de la prostitution, dans un contexte de rupture avec le milieu familial.

 5* : Par cette citation dans ; « Histoire de la folie à l’âge classique » Michel Foucault introduit la notion de bios, dans un concept de vie, sans être vitaliste, tout en déplaçant le centre de l’analyse de l’homme de l’anthropologie moderne vers la vie ; sa dimension biologique qui individualise nos émotions et nos comportements.

Cet article comporte 0 commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back To Top