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77 Marin Fouqué.........................................................................






"77" Marin Fouqué,
Actes Sud

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77 Marin Fouqué......................................................................... "77" Marin Fouqué, Actes Sud .

« 77 », de Marin Fouqué

Marin Fouqué

Actes Sud – août 2019

Le roman 77, c’est d’abord une façon d’écrire. Rédigé d’une seule traite, sans chapitre, sans pratiquement aucune césure, c’est inventif, parfois très beau, mais parfois pénible à lire. C’est très rapide et pourtant parfois pesant. Si le langage est souvent percutant comme les punchlines des bons rappeurs, il m’a semblé quelquefois apprêté, recelant une sorte de sophistication cachée, une esthétisation du minimalisme. Dans certaines pages, les phrases tronquées ne sonnent pas toujours juste et laissent entrevoir un système antisystème – peut-être est-ce le mode obligé aujourd’hui pour ne pas paraître moutonnier, lesté de classicisme voire réac. Bref, c’est un livre particulièrement contrasté !

77 est le premier roman d’un jeune homme de 29 ans qui fut à un moment rappeur, continue d’écrire pour ce genre d’expression artistique comme il écrit aussi de la poésie et des textes qu’il lit sur scène.

77, c’est le département de Seine et Marne, en région parisienne. Pour ne pas avoir l’air trop savant, c’est-à-dire désormais totalement idiot, il faut dire sept-sept, comme on dit neuf-trois lorsqu’on parle du 93, la Seine-Saint-Denis. Il m’est arrivé d’imaginer nos voisins du Vaucluse parlant d’eux en disant qu’ils habitent le huit-quatre ou mes amis marseillais déclarer qu’ils crèchent dans le un-trois… Mais après tout pourquoi pas, on est en l’an deux-zéro-un-neuf, bientôt en deux-zéro-deux-zéro, tout est ouvert.

Le sud du fameux sept-sept où se déroule le récit est d’une certaine façon un no man’s land, un immense espace marron étalant à perte de vue ses terres grasses et fertiles, silencieux, morne, ni ville ni banlieue, attiré par Paris autant que « menacé » par la ville-lumière, expansive, dévoreuse. Une bande de copains – et une copine haute en couleurs – s’y ennuie, fume des joints du matin au soir, rêvasse, se bat, s’engueule, s’aime sans se le dire, s’amuse des jeux simples et souvent peu ragoûtants des adolescents (essayer de se faire mutuellement bouffer des vers de terre par exemple). Chacun masque de son mieux aux autres les coups sordides que la vie adore balancer à tout-un-chacun, et tous se dessèchent à petits feux. Un matin, le narrateur ne monte pas dans le car de ramassage scolaire, il reste dans l’abribus, engoncé dans sa capuche – et arrimé à ses joints. Il retournera chaque jour à cet abri, pour passer en revue sa jeune vie insaisissable, face aux plats espaces infiniment bruns, pas loin des très hauts poteaux électriques dont le grésillement fait office de chants des cigales. Pourquoi ne monte-t-il plus dans ce car ? A quoi et à qui rêve-t-il ? Que s’est-il passé pour que ses anciens copains le lâchent ?

Contrastes de lectures

On pourrait se dire : c’est le récit d’une jeunesse abandonnée par la société qui n’est pas capable de proposer à ses enfants un projet un tant soit peu exaltant. En somme, on pourrait faire une lecture politique de ce livre. Mais on pourrait tout autant se dire : ce gars devrait se bouger, aller à l’école, se former, se prendre en mains ! Genre : non mais ! Certes, on sait que le narrateur a une vie « compliquée », vivant apparemment sans mère et avec un père qui semble passer ses journées affalé dans le canapé. Ce n’est pas sûr d’ailleurs car le récit est souvent allusif, comme retenu. Mais même si l’on ne doute pas de cette vie difficile, il arrive forcément un moment où l’on se dit que si tous les gens qui ont une existence compliquée se mettaient à passer leur temps dans des abribus, ruminant et fumant du shit, il y aurait des montagnes de nuages odorants au-dessus de nos têtes et plus grand monde dans les rues.

Je n’ai, en vérité, souscrit à aucune de ces deux options de lecture.

Il en reste une troisième, absolument triste et qui trame les textes de certains rappeurs dont parfois PNL à qui Marin Fouqué rend hommage dans ses Remerciements en fin d’ouvrage : il s’agit d’un désenchantement total et quasi irréparable, d’une absence de foi en quoi que ce soit ou presque. Ne croire à rien, n’espérer de rien, s’assoir, ne plus bouger, retranché dans sa capuche et dans ses volutes, et regarder défiler les absurdités du monde, les cortèges des illusions perdues et des solitudes dans leurs habits poisseux. On peut alors penser à cette vieille chanson de Souchon : « Vous verrez bien qu’un beau matin /Fatigué/J’irai m’assoir sur le trottoir d’à côté/Vous verrez bien qu’il n’y aura pas que moi/Assis par terre comme ça ». Est-ce cela que veut dire l’auteur ? Son « flow » est si saccadé, comme secoué de spasmes, de sanglots ravalés, qu’on pourrait le penser. Pourtant, il ne m’a pas semblé que cette troisième option de lecture soit non plus la bonne – en tout cas, elle ne m’a pas paru être la seule possible.

 Pâte à (re)modeler

Il se peut en définitive que le principal propos de ce récit si original soit celui de la déconstruction/reconstruction d’un petit gars accablé de normes et qui sent confusément mais de plus en plus intensément au fil de ses réflexions et de ses aventures qu’aucune ne lui correspond. Avec son « corps de lâche » et sa « gueule fine », il serait l’intrus dans un environnement bourré de testostérone, un tendre honteux, le mec qui n’est pas encore ce « vrai homme » dont on lui parle beaucoup. Peut-être serait-il même un minot violé qui préfèrerait crever plutôt que d’en parler. Certains indices pourraient le laisser croire, mais le soin mis par Marin Fouqué à tout planquer sous la capuche de son héros, au fond de son abribus, est tel qu’on ne peut l’affirmer. Une chose est sure toutefois : malgré ses efforts pour lui appartenir, ce monde regorgeant de virilité abusive, comme dirait Eddy de Pretto, n’est pas celui du narrateur, et s’il veut finir par accéder à un autre, il lui faudra tôt ou tard lancer quelques bombes bien dodues dans cette triste forteresse.

Par moments, en lisant ce livre, j’ai failli me dire : Je m’en fous, tout compte fait, de ce que cet auteur a voulu dire puisqu’il ne sait pas ou ne veut pas le dire clairement ! Mais ce roman a un charme, une force, une spécificité qui m’ont empêché de le fermer en cours de lecture ou de hausser les épaules, après l’avoir terminé. Un texte heurté, innovant, agaçant, prenant, obscur, parfois scintillant, secret : c’est une définition possible d’un bon livre.

Thierry Martin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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