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Lettres d’Amour en Somalie…

« La tristesse ne se résume pas, si on y touche elle prolifère inutilement. » 1*

Ce matin tôt ou cette nuit plutôt, un vent de tristesse et de nostalgie traverse ma pensée et ma bibliothèque. Frédéric Mitterrand quitte la scène… La vie d’un homme publique a toujours une dimension cachée malgré la lumière des plateaux de télévision et le luxe des palais.

Le « Bonsoaaaar » que titre Libération ce jour, ne sera plus.

D’une main sûre, je me penche sur le seul exemplaire de littérature que je possède du ministre de la Culture du gouvernement Fillon.

« Lettres d’Amour en Somalie 2* » m’a toujours semblé un livre unique, sans comparaison. La jaquette est un résumé visuel du contenu de ces notes-lettres adressées sans nom, ni prénom… Un road-movie de revenant, illustré par des photos de la même tristesse que cet Aviso russe, le Brava, rouillé et échoué sur le sable d’une plage presque déserte. Si ce n’est ce village de chaux blanche, fantôme déposé au plus près des vagues de la mer Arabique…

Allez savoir ce que l’auteur a bien pu chercher ou quitter sur cette terre de misère ?

La Somalie des années 80 sera un territoire de guerres tribales dans les années 90.

Proximité au nord, sur la carte redessinée de l’Érythrée, de la ville de Djibouti où j’ai eu la chance de vivre quelques jours de canicule dans les odeurs d’encens qui parfumaient cette ville à galeries, pivot stratégique, économique et militaire d’une extrémité du canal de Suez.

Frédéric avait alors 35 ans… Allait-il sur les traces ou le souvenir déjà passé de l’enfant de Charleville ? On perçoit dans ses lignes un souffle poétique rimbaldien. Ces mots sont tristes, réels, reprenant l’histoire et les conflits locaux de ces tribus des anciens territoires français des Afars et des Issas. Voyage initiatique ou nostalgie d’un amour à peine vécu et consommé…Il y a de la tendresse et de l’amour dans ce livre illustré de superbe façon. L’empire britannique et l’Italie se sont partagés ces terres improbables où le sable et la savane cachaient des trésors faits surtout de gaz et de pétrole…Ces colonisations stratégiques paraissent assez tristes aujourd’hui. La paix est toujours fragile pour ces « bordures » de mers qui servent de bases d’envol pour les nations conquérantes !

Frédéric n’est plus, pas plus que n’est encore l’Arabie heureuse parfumée de café, d’encens…et d’épices. « Du côté de chez Fred » ou encore les retransmissions commentées de sa voix trainante mais claire m’ont particulièrement appris à une période précise de la vie ; celle des voyages. Son courage à sauver les cinémas d’avant-garde furent sûrement son action la plus altruiste et sensée. Sa parenté directe au président français, rénovateur du Louvre (Pyramide de PeI) et créateur de la grande Bibliothèque Nationale me rappelle un livre où j’ai puisé la citation de conclusion de ce mot d’humeur :

Yves Navarre et son chat

« Le jardin d’acclimatation » d’Yves Navarre. Ce livre, édité en 1983, à la même période du bouquin et film des Lettres d’amour en Somalie, relate l’histoire romancée d’une famille bourgeoise parisienne dont le paternalisme est porté par un Monsieur Prouillan… Homme notable, politiquement responsable, que le chien « Pantalon » suit comme son ombre. Un des quatre enfants de cette tribu acclimatée, Bertrand, est l’ombre au tableau de ce jardin conventionnel. L’impossible homosexualité de Bertrand va être cachée, isolée, pire même puisque la lobotomie fût le projet sans conditions, à l’âge de 20 ans, de cette peine de vie du fils exclu et sacrifié pour ne pas s’être acclimaté… Ce livre a obtenu le prix Goncourt 1980. Navarre est l’écrivain du théâtre des familles (Le cœur qui cogne, Je vis où je m’attache). Le fond du roman relate les beaux quartiers (Place d’Antioche) et la maison de famille Moncrabeau…où l’on fête les 40 ans de Bertrand, vingt après sa condamnation chirurgicale à Barcelone. Un livre à relire en ces temps de troubles identitaires !

Quarante ans ! c’est le temps d’un temps que nous pensions…révolu ! / Pas tant que cela…/ Dans cet espace-temps que sont devenus les bien-pensants ? / Où en est la « différence » entre hétéro et homo ? / Voyez les stades de football…où fusent les tirs au but… / Un but

non atteint par le verbe « accepter ». / Les genrés d’aujourd’hui ne sont-ils pas les lobotomisés d’un temps paternaliste ? / Catégoriser la sexualité, n’est ce pas montrer du doigt des femmes et des hommes que l’on ne sait pas connaître ? / La nature humaine est sans conditions ! / Elle doit s’exprimer quelle que soit la règle du jeu… / l’Amour doit passer. / Un étendard Arc en Ciel fragmente plus qu’il ne relie les préférences… / La déviance est dans les tribunaux de la télévision et les écrans… / Petits écrans sans cran ! / « J’accuse » est sans plume ni style. / Aujourd’hui, le cerveau livre ses secrets… / Nous comprenons tellement bien les connexions de l’esprit que nous pensons les reproduire artificiellement… / Tchat GPT « emprunte » les semelles de vent d’Arthur, Charles ou encore la poésie de Christian Bobin pour recracher des mots recomposés, déplacés, lobotomisés… de leurs contextes et de leurs sens initiaux. / Cette improvisation intelligente n’est qu’approximation… / Aucun algorithme ne saura « emballer » une philosophie vitale, un sens de la vraie vie !

La beauté en toute chose est reconnaissance. Connaissance par « la recherche » du temps perdu et du présent pour un temps Avenir et non advenu. Une seule phrase du jardin d’acclimatation résume ce que la vie nous offre à chaque instant. Elle est sur les lèvres condamnées de Bertrand, dans l’émotion d’un sentiment et souhait que l’on ne choisit pas mais qui nous définit :

« Je voudrais que ceux qui me connaissent…me connaissent. »

Jean-Jacques Campi, le 21 mars 2024, premier jour du printemps.

Notes :1* : citation dans « Biographie-roman » de Yves Navarre. Écrivain français

(1940-1994), il obtient le prix Goncourt en 1980 pour Le Jardin d’acclimatation et le prix Amic de l’Académie française en 1992 pour l’ensemble de son œuvre. La thématique récurrente de l’œuvre est l’homosexualité en mettant l’emphase sur une sensualité plutôt qu’une sexualité. Navarre sera le porte-parole de François Mitterrand pour les homosexuels en 1981 et 1989. Patrick Besson commente l’œuvre de Navarre, abandonnée des lecteurs et éditeurs ; « Il est grand temps de retourner dans cette maison…Le propriétaire y habite toujours. Il n’a pas vieilli, puisqu’il est mort. »

2* Frédéric Mitterrand – Lettres d’amour en Somalie. Éditions du regard – 1986. (Photographies de Diane Delahaye). C’est en 1981 qu’il réalise son premier long-métrage ; Lettres d’amour en Somalie, inspiré par la fin d’une histoire amoureuse.

Il sera le programmateur de films de qualités et d’avant-garde en reprenant le cinéma Olympic (14ème rue Boyer-Barret) et crée en une décennie une dizaine de salles Art et Essai du même esprit.

Cet article comporte 1 commentaire

  1. ….oui, il est parti, en laissant derrière lui des êtres aussi sensibles ,clairvoyants, touchants, attachants, intéressants…..
    comme celui qui écrit l’article.

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