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Où il est question de Justine Triet

Anatomie d’une lutte

Anatomie d’une lutte et non anatomie d’une chute, il s’agit d’un commentaire d’un lecteur du blog que je restitue ici dans son intégralité, mais qui, compte tenu de sa longueur, demande quelques explications. Non pas sur la réponse de mon fidèle lecteur qui, elle, me ravit par ses errances entre cinéma, chansons, poésie et philosophie, mais sur ma difficulté à la faire renter dans le cadre, comme on dit. Seule solution, en faire un article à part entière avec illustrations et tout ! Vous aurez ainsi, vous aussi, la liberté de commenter le commentaire

Réponse à mon article sur Ben et à mon édito de mai

« Les gens n’ont de charme que par leur folie.
Voilà ce qui est difficile à comprendre.
Le vrai charme des gens c’est le côté ou ils perdent un peu les pédales,
C’est le côté ou ils ne savent plus très bien où ils en sont.
Ça ne veut pas dire qu’ils s’écroulent au contraire,
ce sont des gens qui ne s’écroulent pas.
Mais, si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie
chez quelqu’un, tu peux pas l’aimer.
On est tous un peu déments, et j’ai peur,
ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu’un
ce soit la source de son charme. »

Anatomie d’une lutte.

Si en mai ; « fait ce qu’il te plait… ».
Laissons juin dérouler son tapis rouge de dissections événementielles !

Ma chère Hélène, faisons d’une pierre deux coups !
…J’ai sursauté, sinon explosé de sourire sur la précieuse citation de Gilles Deleuze.
(Dans ton article, « On est tous fous.» …ou la lutte du grand Naïf Ben exposé en Nizzavision.)
L’historien de la philosophie, Le Gilles, nous met le pied à l’étrier de l’essentiel ; le charme !
« Le chic et le charme, ce sera humaniste…» comme le chante si Frenchiement Paolo Conte dans sa ritournelle printanière.
Et puis,
…Il y a un côté « dessous chics » dans ton analyse de l’exception française, portée aux oreilles du public de Cannes à un moment ou « normalement », on se réjouit d’avoir gagné le gros lot ! Un moment qui fait tourner la tête sinon les sens ou le bon sens… si près de chez nous.
– Deux charmantes raisons pour répondre, souvent à tes éditos et tes appels à la discussion.
Un peu de folie aussi, quand tu défends avec soin tes choix d’exception culturelle.

De humani corporis fabricaAujourd’hui, l’anatomie n’est plus ce qu’elle était !
Depuis André Vésale (1514-1564) le corps humain se décline en œuvre d’art…
Dixit ; « De humani corporis fabrica. », l’un des plus beaux livres illustrés du monde.

Choisir le terme Anatomie pour le titre d’un film dévoile une intention ; décrire précisément la forme et la structure des êtres organisés et celles des rapports des organes qui les constituent…
Ce sont « les rapports entre les êtres » que nous devrons sûrement retenir dans le choix du titre de cette élue et du dernier film de Justine Triet ; Anatomie d’une chute.
La table de dissection n’est pas à la faculté, elle s’est transmutée en salle d’audience où les voix, les gestes des acteurs, des langues différentes se mêlent à la description des faits.
Voir et entendre le film nous éclairera sur cette chute d’un couple, sur le ralenti de la balle qui dévale les escaliers du crime mais d’ores et déjà, l’unanimité fait loi à cet endroit du dernier festival des Cannes… la palme d’or.
En consultant le dossier de presse du film, je retiens cette phrase de Justine Triet :
« Le couple, c’est des tentatives de démocratie qui sont sans cesse interrompues par des pulsions dictatoriales. »
Dites moi ! Mais c’est très beau de dire cela…c’est un peu fou, c’est charmant cette métaphore.
L’intellectuel que je ne suis pas, pourrait dire que c’est une transposition !
Et ce parallèle, cette envolée lyrique, pourrait expliquer le chic et le charme de la diatribe politique de la scénariste à la remise de sa palme.
Cela dit, ceci ne mérite peut-être pas de recevoir le texte décalé sur l’analyse politique et anatomique de Justine…dans le dos ! Même si le tireur est Jane Fonda…après avoir dénoncée le nucléaire dans Le syndrome Chinois…1979, déjà ! Jane aurait-elle oublié ses coups de gueule véhéments à la barbe de son père et le frisson des majors d’Hollywood quand elle s’adressait à la foule au porte-voix…

Mais revoyons Deleuze et sa citation frontispice :
« Voilà ce qui est difficile à comprendre. Le vrai charme des gens, c’est le côté où ils perdent un peu les pédales… ». C’est magnifique de lâcher les chevaux de ce que l’on pense.
C’est à la fois courageux et inadapté…
« Inadapté » ! Tiens, tiens…cela n’est pas sans me rappeler un autre moment de charmante folie.
Et là, Hélène, je tirerais le deuxième coup de la pierre :
« Brassens, Brel, Ferré…La rencontre », vous connaissez ?!
Le jour et l’heure de cet enregistrement radiophonique sont devenues mythiques.
François-René Christiani (Rock & Folk) réunit les poètes, les trois artistes, à Paris le 6 janvier 1969. Une photo immortalise La rencontre, tirée par Jean-Pierre Leloir.
Ce qui est beau et inoubliable, c’est l’informel de la rencontre. Ils parlent comme dans leurs salons. C’est une cataracte de naturel.
Mais, allons à l’essence d’un passage qui nous intéresse…anatomiquement parlant ;
Le grand Jacques prend la parole pour définir l’artiste, ce que lui apparaît être un artiste, sans contradictions de ses deux compères…
« L’artiste, c’est un brave homme qui est totalement inadapté et qui n’arrive qu’à dire publiquement ce qu’un type « normal » dit à sa bobonne le soir. » …Dans le texte, « in vivo » dirait Vésale.
Ils rajoutent, ensemble, plus loin pour enfoncer le clou de l’affure ;
« L’artiste ! c’est une haute forme de timidité, c’est un type qui n’arrive pas à aborder les choses de face et qui n’arrive à dire que publiquement ce qu’il devrait dire de façon courante dans la vie. La timidité s’accompagne toujours d’une certaine pudeur…et d’un peu d’orgueil aussi.
C’est très médical, c’est très clinique mais c’est comme ça, c’est la vie ! »

J’ai encore une grande admiration pour cette déclaration…Les gouttes de pluie ne sont jamais loin à entendre ceci, presque un demi-siècle plus tard. Qui n’a jamais bronché de critiquer cela ?
Cette référence à ces trois mousquetaires de l’élégance faite Hommes, peut-elle vous permettre,
nous permettre d’excuser Justine de son acte de reddition ?
Je ne jugerai pas !
Je préciserai simplement ceci ; la récompensée de Cannes souligne bien que si elle est présente ce soir-là, à cet endroit de l’histoire du cinéma, c’est grâce à l’exception culturelle française…
C’est une reconnaissance malgré tout.

44 ans, c’est jeune et déjà adulte…
C’est post néoréaliste, une déclaration aussi maladroite.
Madame Justine Triet a-t-elle l’excuse de son âge ?
Pas ! d’après les commentaires qui ont massacrés sa dérive inadaptée à l’instant.
Mais, quelle est l’exception de cette femme ? A quelles références culturelles et littéraires fût-elle biberonnée ? La reconnaît-on vraiment en tant que personne ?
Ce qu’un homme « blanc, hétéro et légèrement décalé *» aurait pu dire dans un tel contexte social et politique serait il mieux passé à l’oreille et à la vue du jury populaire ? Où est la véritable violence ?

Puis je suggérer et laisser entendre la chose suivante :
Une exposition exceptionnelle est en cours depuis le mois de février, au Rijks museum d’Amsterdam ; Jan Van der Meer, le peintre de la précision, le photographe des scènes de la vie ordinaire et extraordinaire, le génie du rayon de lumière naturelle se reflétant dans une perle…
Le public est là, nombreux, hétéroclite, internationalement varié. Votre avoué en fût, retrouvant des amis Hollandais, un couple charmant et chic ; Sjef et Jacquelies.
Que se passe t’il devant ces toiles, au pied de l’œuvre ?
Ces panneaux aux cadres sublimes, éclairés au plus près de ce que souhaitait Vermeer. Salles sur fond obscures, lumière indirecte adaptée pour l’occasion par un directeur ou une directrice de l’exposition, une mise en place ou chaque tableau prend son sens…le bon sens.
Et bien, mes amis ; c’est la curée devant les tableaux !!
Le public, assoiffé par l’événement se colle aux toiles (pas pour protester…), pour flasher au portable, tous les coins possibles de cette peinture qui, si on la regarde à la bonne distance, prend une dimension mystique, subliminale de beauté et d’étude de la lumière naturelle de la Hollande, qui diffuse à qui le veut bien, le message du génie ; tout est dans tout.
Se trouver au milieu du troupeau des visiteurs est épuisant ! Chaque groupe de personnes défilant devant les peintures, se hait. C’est à celui qui aura le plus bel angle de tir, de face bien sûr, si possible…
Combien de coups de coudes ai-je reçu dans la bousculade silencieuse, pour apercevoir ou adapter mon regard sur le « petit pan de mur jaune » qui fait toute la profondeur du tableau ; la vue de Delft…dont Vermeer n’a pratiquement jamais quitté le paysage.
Proust Marcel, ne s’y étais pas trompé. Sûrement pas bousculé, lorsque dans sa littérature (La prisonnière, A la recherche du temps perdu, tome III), il décrit la mort de Bergotte, personnage de roman, l’écrivain de la recherche, devant le tableau du maître Hollandais, au pied de ce « petit pan de mur jaune était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même… ». Bergotte va mourir devant le tableau d’ici peu, mais avant cela, Proust le fait agoniser devant les détails du pan de mur jaune :
« Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur…». Le génial asthmatique de l’exception littéraire française, en rajoute des couches ; Il fait regretter Bergotte sur sa façon d’écrire ; « Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. ».
Plus Bergotte va vers sa finitude, plus il regarde et se concentre sur la tache jaune de ce Ver Meer à peine reconnu. De vertiges en malaises et finalement en coup fatal, Bergotte s’effondre, au pied d’un canapé, devant le tableau ; mort !
Et là, Proust y va de la totalité de son charmant génie ; il projette l’âme flottante encore chaude de Bergotte, sur le pan de mur d’une analyse métaphysique :
« Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le fait d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé… ».
Et enfin ;
« Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire des ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. »
Proust en devient ambigu, presque borderline. Est-ce lui-même qu’il décrit si intimement en une chronique de sa mort annoncée ? Est-ce le timide chez lui ou le dandy qui retient « le tout » des salons parisiens foisonnant de détails et qu’il saura coucher sur les papiers de ses nuits blanches ? C’est très clinique les détails de la vie proustienne.

…Ricochet final ;
Juliette Gréco, inspirée par le regard de son compagnon Gérard Jouannest, pianiste de Brel, commente plus tard, beaucoup plus tard, les propos des trois artistes ci-dessus cités, avec un recul aussi raisonnable que celui que nous prendrions pour bien percevoir le petit pan de mur jaune :
…« Ils allument des pétards comme des enfants. »
…« Ils regardent un oiseau…comme un enfant regarde un oiseau. »
…« Bien sûr qu’ils sont fragiles, bien sûr qu’ils sont dévastateurs. »
Tout est dit par la déesse-fantôme du Louvre et des nuits de mon enfance.
Belphégor, me faisait frissonner de peur et d’angoisse délicieuse.

Anatomie d’une chute…le titre de ce film primé à Cannes est une œuvre d’art en soi.
Il est aussi digne que le roman d’Albert Camus ; La chute, écrit en 1955, par suite d’une polémique lors de la sortie de l’homme révolté… Au-delà du thème de la culpabilité, Camus nous rappelle que, « Nous sommes tous responsables de tout. »

Chère Hélène,
Prendre le contre-pied d’une polémique trop médiatisée, m’oblige et m’engage  (…peut-être un peu, trop peu comme Justine Triet) à nous rappeler de regarder l’auvent du petit pan de mur jaune de Vermeer à la bonne distance, de percevoir « … la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu’un… et j’ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu’un ce soit la source même de son charme » de Deleuze.

C’est très médical, c’est très clinique…ce qui me vient à l’esprit pour conclure ce texte, somme toute assez balisé ; « Les mots sont des bornes, or le réel coule entre elles. »Thomas Heams, le vivant sans frontières.
Mais…c’est la vie !

Il y a les images d’aujourd’hui, leurs violences et puis il y a les mots, entendus, émis, déclamés, chantés…murmurés à l’oreille des chevaux. Ben et Deleuze, se rejoignent un peu, beaucoup, passionnément. Justine ne s’écroule pas devant le parterre des gens du cinéma ; elle déracine ce petit grain de folie, elle dépeint le petit pan de mur jaune qui fait qu’on l’aime…quand même.
Regardons la scène du crime à la bonne distance.

Jean-Jacques Campi.

* : « confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé. »,
Frédéric Beigbeder – Albin Michel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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