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Annie Ernaux, prix Nobel de littérature

Annie Ernaux

Deux prix Nobel en quelques semaines : espérons que la France est fière d’elle-même, elle qui est si souvent taraudée par l’idée que nous ne sommes plus dans la course et que, décidément, « c’était mieux avant ». Sur ce sujet, c’était d’autant moins bien avant qu’une des deux récompenses – le Nobel de littérature – échoit pour la première fois à une Française, Annie Ernaux, après les récentes attributions à Jean-Marie-Gustave Le Clézio puis à Patrick Modiano. Soit dit en passant, et sans rien ôter aux qualités de l’autrice Annie Ernaux qui a peu à peu bâti une œuvre importante, à la fois intime et politique, on peut se demander pourquoi, par exemple, ce Nobel de littérature n’a pas été, jadis, attribué à une femme telle que Marguerite Yourcenar. Et soit également dit en passant, et pour sourire un peu, Annie Ernaux a reçu en 2008, le prix… Marguerite Yourcenar pour l’ensemble de son œuvre.

L’autre prix français concerne la physique. Il a été décerné à Alain Aspect aux côtés de l’Américain John Clauser et de l’Autrichien Anton Zeilinger pour leurs travaux spectaculaires et même révolutionnaires sur l’intrication quantique. Alain Aspect, aussi sympathique qu’intelligent, est le dixième Français à recevoir le prestigieux Nobel dans ce domaine. On se souvient que Marie Curie fut la première femme dans l’histoire à avoir obtenu le Nobel – deux fois s’il vous plaît, l’un en physique avec son époux Pierre et Henri Becquerel, puis en chimie. Certes, au total, nous ne sommes pas, et de loin, la Nation la plus titrée en matière de Nobel, mais nous sommes bel et bien présents : deux fois, cette année.

Le jeune homme (Gallimard, juin 2022, 38 pages, 8 €).

Quelques semaines avant qu’Annie Ernaux obtienne le prix Nobel de littérature, je venais de lire le dernier et tout bref livre qu’elle a publié : Le jeune homme.

Le livre a été d’abord rédigé entre 1998 et 2000 (en 1998, Annie Ernaux avait alors 48 ans) puis revu et achevé en 2022. L’histoire : un jeune étudiant qui avait presque trente de moins qu’elle lui écrivait régulièrement depuis un an : il voulait absolument la rencontrer. Il avait déjà une liaison, mais l’un et l’autre partenaires de ce couple étaient « pris dans les habitudes d’une cohabitation précoce et les soucis des examens. » Annie Ernaux et A. (on n’en saura pas plus) deviendront amants. Peu à peu l’aventure, nous dit-elle, est « devenue une histoire que nous avions envie de mener jusqu’au bout, mais sans bien savoir ce que cela signifiait. » A. finit par quitter sa copine « à ma satisfaction et mon soulagement » dit Annie Ernaux qui prend alors l’habitude d’aller chez ce garçon, à Rouen, du vendredi soir au lundi matin.

Ils font l’amour avec fougue, ils écoutent de la musique ; elle le fait bien entendu lire, bientôt elle l’emmènera en voyage. Elle écrit : « J’aimais me penser comme celle qui pouvait changer sa vie. »

Que cherchait-elle vraiment dans cette relation avec A. ? Pourquoi a-t-elle voulu poursuivre son histoire avec lui ? Elle note (page 23) : « La principale raison que j’avais de vouloir [la continuer], c’est que celle-ci, d’une certaine manière, avait déjà eu lieu, que j’en étais le personnage de fiction. »

Les effets troubles du rétroviseur

Annie Ernaux raconte certes l’histoire d’une passion physique, mais plus encore elle revisite, une nouvelle fois, les différences de niveau social et revient sur ce sentiment toujours plus ou moins honteux que peut donner l’idée d’être un « transfuge de classe. » Car l’autrice des Armoires vides, de La place, des Années est l’une de ces transfuges, née dans un milieu modeste et qui a grandi dans le café-épicerie de ses parents à Yvetot. Elle a dit, dans L’écriture comme un couteau qui est un recueil d’entretiens avec Frédérick-Yves Jeannet que l’écriture est ce qu’elle « peut faire de mieux comme acte politique eu égard à [sa] situation de transfuge. »

Annie Ernaux

A. la fait rajeunir, bien sûr : de nouveau elle aussi a vingt-cinq ans. Elle fréquente des bars où quasi-tout le monde pourrait être l’un de ses enfants ; ça l’amuse, ça l’intrigue également. Mais malgré quelques regards acerbes – jaloux ? – de telle ou telle personne dans un restaurant par exemple, Annie n’éprouve aucune gêne, encore moins de honte. Elle écrit : « Je savais, en regardant ce couple de gens mûrs, que si j’étais avec un jeune homme de vingt-cinq ans, c’était pour ne pas avoir devant moi, continuellement, le visage marqué d’un homme de mon âge, celui de mon propre vieillissement. »

Est-ce qu’elle aurait regardé et désiré A. en étant jeune ? « Il y a trente ans, je me serais détournée de lui », dit-elle. Pourquoi donc ? « Je ne voulais pas alors retrouver dans un garçon les signes de mon origine populaire, tout ce que je trouvais  » plouc ″ et que je savais avoir été en moi. » Et pourtant aujourd’hui qu’elle est avec lui, elle se fout de ses manières rustiques – s’essuyer la bouche avec un morceau de pain, poser un doigt sur son verre pour qu’elle ne lui verse pas davantage de vin. Cela lui est indifférent, non pas parce que cette absence d’éducation lui convient désormais, encore moins parce que ça l’émoustille, comme il arrive parfois face à un bad boy, mais parce qu’elle a à présent « la preuve » qu’elle n’est plus « dans le même monde que lui. Avec mon mari, autrefois, je me sentais une fille du peuple, avec lui j’étais une bourge. » Ce n’est pas un constat de fierté, c’est un constat tout court.

On retrouve ce même complexe de classe – ou ce changement complexe de classe, au choix – chez Édouard Louis qui au demeurant admire Annie Ernaux. On retrouve aussi ce même sentiment chez l’héroïne du dernier livre de Nicolas Mathieu, Connemara, dont j’ai rendu compte ici, tout récemment. Comme Édouard Louis, et comme Virginie Despentes, Nicolas Mathieu a été l’un des premiers à clamer sa joie après le Nobel d’Annie Ernaux.

Est-ce que cette sorte de honte d’où l’on vient est toujours le cas ? Je n’ai pas souvenir que ce passage d’un niveau social à un autre ait envahi la vie et l’œuvre d’un autre auteur issu lui aussi d’un milieu modeste et également nobélisé : Albert Camus. Sa mère était pourtant une femme de ménage sachant à peine lire. J’ai en revanche mille souvenirs de héros d’autofiction se sentant intrus, illégitimes, usurpateurs, quel que soit le monde dont ils proviennent et le milieu dans lequel ils évoluent. Les uns ont-ils été plus humiliés que les autres dans leur jeunesse ? Étaient-ils plus sensibles ? Plus fragiles ? Manquaient-ils d’une foi d’airain en eux qui peut faire sauter par-dessus ces cloisons quand il ne s’agit pas carrément de hauts murs hérissés de tessons de bouteilles ?

Pour Annie Ernaux, cette question de transfuge a été et reste centrale dans sa vie. Elle notait dans son journal, en 1962, à peu près au moment où un éditeur refusait son premier roman : « J’écrirai pour venger ma race ». Elle s’expliquera plus tard sur ce mot de race, dans L’écriture comme un couteau : « Je voulais dire la classe sociale dont je suis issue. J’avais écrit ″ race  » sans doute à cause du cri de Rimbaud : ″Je suis de la race inférieure de toute éternité. ″ »

Du je au nous

Dans son communiqué, toujours écrit dans un style alambiqué et finalement délicieux, l’Académie royale de Suède salue « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle. » Ce passage du strict « je » et de ses émotions autocentrées au nous dans son itinéraire global si ce n’est historique est, comme se plaît à le souligner, re-souligner et surligner la critique depuis quasi-toujours, la marque même des « grands » livres. Ce qui, entre parenthèses, ne m’a jamais vraiment convaincu car si l’excès de ne regarder que soi peut lasser, voire parfois exaspérer, il y a forcément dans ces regards braqués sur sa personne, même involontairement, une part de nous tous, et le livre tourné vers sa seule vie peut devenir un « grand » livre, tourné vers toute la vie. La rageuse remarque qu’on entend quelquefois, « Mais arrête avec tes états d’âme ! » m’a toujours laissé songeur, car comment une âme pourrait-elle s’exprimer si ce n’est au travers de ses états ? Ça prouve au moins qu’on en a une.

Ne parlez toutefois pas à Annie Ernaux « d’autobiographie », le terme la hérisse. Sa grande affaire, c’est d’exprimer par l’écriture une vérité qui sans celle-ci reste inaccessible. En avant-propos du Jeune homme, elle note : « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues. » En ce sens, elle est au fond l’exact contraire d’un de ses prédécesseurs au titre du Nobel, Patrick Modiano, qui n’est jamais sûr, lorsqu’il les écrit, que les choses se soient passées comme il les raconte, ni même d’ailleurs qu’elles se soient réellement produites…

Annie Ernaux

Il reste qu’indéniablement, Annie Ernaux a contribué à faire évoluer la littérature française. Elle a été l’une des toutes premières à aborder dans ses livres des sujets qui, en quelque sorte, faisaient désordre dans l’agencement calibré des thèmes littéraires. Le RER, l’avortement, les supermarchés par exemple. Comme l’a noté dans Annie Ernaux : le temps et la mémoire (Stock, 2014) Dominique Viart, chercheur, essayiste et critique, elle est « au cœur des préoccupations de ces dernières décennies. Elle est attentive aussi bien aux grandes problématiques sociales – différence de classes, distinction socioculturelle, revendications féminines… – qu’aux catégories que l’art ou la pensée ont récemment portées à l’avant-scène – questions de la mémoire et du quotidien, de l’héritage et de la filiation. Profondément impliquée dans la discussion de phénomènes littéraires aussi décisifs que le retour du sujet et de l’autofiction, elle participe aux débats que la littérature entretient désormais avec les sciences humaines ».

Politiquement très engagée à gauche – on l’a récemment vue au coude à coude avec Jean-Luc Mélenchon dans un défilé – elle a pris part à de nombreux combats allant, par exemple, du soutien à la fondatrice du parti des indigènes de la République, Houria Boutedja, à l’appel au boycott de la saison culturelle France-Israël, en 2018, à cause bien entendu de ce que l’on nomme pudiquement « le problème palestinien. »

D’une certaine façon, cette politisation se retrouve dans son écriture. Toute sa vie Annie Ernaux a mis un soin particulier à gommer de son écriture toute joliesse, tout ornementation qui, certainement, doivent lui paraître ressortir d’une sorte de bourgeoisie de l’écrit et donc de la pensée. Elle préfère « l’écriture plate. »

« L’existence est vide sans écriture »

Dans ce qui est considéré comme son chef-d’œuvre – Les Années – le texte pose en son début une certitude : « Toutes les images disparaîtront ». Il se termine sur un espoir de survie, presque d’immortalité : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. »

Entre ces deux extrêmes, s’expose une vie, celle d’Annie Ernaux, d’abord au travers de l’approche impersonnelle et assez froide de la troisième personne. Puis le livre change de regard, il glisse du « elle » au « on », puis au « nous ». Le titre initial de ce livre était Roman total. En quelque sorte il l’est parce que la mémoire intime rejoint la mémoire collective et l’individu pris isolément se joint, s’unit à tous. Alors a lieu la transmutation aussi bien de la narratrice que des lecteurs qui recompose la personne singulière en structures générationnelles, en classes sociales – c’est-à-dire en tous ces « nous » qui font société.

Raphaëlle Leyris du journal Le Monde, a demandé à Annie Ernaux, le 6 octobre 2022, ce que représente pour elle l’acte d’écriture. Elle a répondu : « Je n’imaginais pas que ce serait un tel engagement ; la forme presque mystique que prendrait l’écriture. Il faut y sacrifier beaucoup de choses : la vie sentimentale, un peu familiale aussi. Je ne suis pas une grand-mère très disponible ! Quand on prend le pli, c’est fini. L’existence est informe et vide sans écriture. Il ne s’agit pas de dire ″ pas un jour sans une ligne  » mais d’être dans la recherche, d’avoir un projet et que tout se focalise autour de lui. Vivre avec un livre qu’il va falloir écrire. »

 Le jury du Nobel vient de faire savoir à Annie Ernaux qu’elle a fort bien fait d’aller au bout de chaque projet.

Thierry Martin

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