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Baumgartner de Paul Auster

Traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

Actes Sud – mars 2024 – 200 pages.

21,80 €.

L’auteur ne l’appelle que par son nom de famille : Baumgartner. Voilà qui doit beaucoup soulager le personnage central du livre car il déteste son prénom, Seymour. Il le trouve « ridicule ».

Soit dit en passant, Paul Auster aurait pu se vexer. « Ridicule » : c’est quand même gonflé de la part d’une créature d’encre de balancer un truc pareil à la tête de son géniteur, et en plus devant tout le monde. Mais bon, pour que leurs relations ne s’enveniment pas, Paul Auster a trouvé un compromis : il maintient ce Seymour mais il ne le dira jamais, ce sera toujours Baumgartner. Marché conclu.

C’est toujours très compliqué les relations entre un romancier et ses personnages.    

Dans la vie courante du livre, Baumgartner, quand il y est obligé, réduit ce maudit Seymour en Sy, même « si ça ne casse pas des briques. » Mais en sa qualité d’auteur et de professeur de philosophie à l’université de Princeton, il signe ses ouvrages S.T. Baumgartner, en accolant les initiales de ses deux premiers prénoms.

Quand on est têtu, on est têtu.

Paul Auster

Paul Auster, le francophone et francophile, l’Américain démocrate engagé, est l’auteur d’une quarantaine de livres, traduits en plus de 40 langues, dont la Trilogie new-yorkaise qui le rendra célèbre sur la scène littéraire internationale. [1]

Voici l’histoire de Baumgartner.

La vague

Longtemps, il y eut Anna. Anna Blum. Baumgartner l’a connue très jeune puis il l’a perdue de vue, un temps – mais pas de mémoire. Et puis il l’a retrouvée et ne l’a plus jamais quittée.

Presque quarante ans à se fréquenter, trente à rester unis. Un couple rare. Deux personnalités fortes, intelligentes, libres, drôles, cultivées. Deux inséparables. Trente ans de complicité physique et intellectuelle entre le philosophe et la poétesse également traductrice. S’agissant de connivence, ces deux êtres de roman semblent être les jumeaux de Paul Auster et de sa femme, Siri Hustvedt, elle aussi brillante poétesse et écrivaine.

[1] Les trois livres de cet ensemble sont : Cité de verre, Revenants et La chambre dérobée. Depuis le tout début, en France, les livres de Paul Auster ont été publiés chez Acte Sud.

Et puis est venue la vague. C’était une fin d’après-midi, à Cape Cod. Anna a dit Encore un bain, juste un, promis ! Baumgartner voulait dire Écoute, tu as déjà beaucoup nagé, il est tard, viens, on rentre, mais il ne l’a pas dit, ou pas assez fort. Anna a plongé en riant, elle est devenue un petit point dans l’eau. Et puis l’océan jusque-là joueur s’est brusquement énervé. Depuis la berge, Baumgartner a commencé à crier, mais la vague a noyé son cri dans sa gorge.

Déjà dix ans. Baumgartner, seul dans la maison commune, n’a plus vingt ans. Il en a même soixante-et-onze. Depuis la vague, il a rangé, nettoyé, modifié parfois, mais il n’a rien changé dans le bureau d’Anna. Tout est là comme avant, même son vieux téléphone rouge. Baumgartner a résilié l’abonnement, il l’a débranché mais il n’a pas eu le cœur de s’en séparer.

Une nuit, le téléphone rouge se met à sonner. Le timbre est insistant. Incrédule, décontenancé, Baumgartner finit par décrocher, comme un somnambule .Ce qu’Anna, au bout du fil déconnecté, dit à son « homme chéri », depuis « Le Grand Nulle-Part », je ne vous le dirai pas. On ne peut que lire, tout seul dans son coin, presqu’en cachette, ce qui appartient aux plus intimes secrets de l’homme orphelin qui, comme dans un rêve, a écouté en silence la voix tant aimée.

La thérapeute que Baumgartner avait fini par voir après la vague lui avait demandé : « Comment vous sentez-vous à ce moment précis ? » Il avait marmonné : « Malheureux, désespéré. Brisé en mille morceaux. » Plus tard, il parlera de lui-même en avouant : « Homme fou de chagrin. »

Mais ce serait mal connaître Paul Auster que de croire qu’il a enfanté un héros qui passe ses pages à gémir. Baumgartner, comme son créateur, est drôle, percutant : les premières pages du livre sont d’une vivacité extravagante ! Mais Baumgartner, comme Auster, oscille facilement entre projections enthousiastes et mélancolie – la mélancolie, vous savez, cette dame plus très jeune qui ne peut s’empêcher de feuilleter l’album des printemps lumineux.

Alors, mêlant comme souvent chez Paul Auster, la mémoire et le récit, Baumgartner revisite les merveilleuses années disparues. Bien sûr, c’est une cause perdue d’avance car vouloir emprisonner les souvenirs, c’est comme essayer de retenir du sable entre nos doigts repliés : plus on serre, plus tout s’échappe. Il ne reste que quelques grains humides collés à notre peau.

L’insondable mystère des Y

C’est une jolie lettre, le Y, mais c’est une lettre redoutable. Tout à coup, vous voici arrivé au bout de sa courte ligne verticale et, pour continuer sa route, il faut choisir : prendre la branche de droite, ou celle de gauche ? Même ceux qui nous aiment ne nous aident pas vraiment. En fin de compte, il faut décider tout seul, appuyé sur on ne sait quoi en vérité, ce qu’on nomme parfois « Expérience », « Réflexion », « Sagesse », « Intuition ». Que des mots ronflants pour masquer la fragilité de nos choix et refuser que bien des orientations de nos vies soient seulement le fruit du pur hasard – le hasard, thème cher à Paul Auster dont il fera un grand et imposant livre : « 4. 3. 2 .1 ». Il a dit un jour dans une interview : « Les choses qu’on ne peut pas contrôler représentent l’essentiel de la vie. ». Vrai – et au fond vexant.

Assis dans son jardin, sur un transat un peu inhospitalier, Baumgartner, les yeux fermés, voyage parmi ses points d’interrogation. Pourquoi donc son grand-père, mais aussi son père et son épouse, et puis le vieil oncle sont-ils allés là et pas là-bas ? Et s’ils avaient fait ça plutôt que ça ? Comme on disait autrefois, « Avec des si on mettrait Paris en bouteille ». Le problème, c’est qu’on ne choisit même pas la bouteille.

Ces longues pages du roman peuvent parfois déboussoler, comme l’ont assurément été les protagonistes de ces errances ; mais Paul Auster a suffisamment de talent pour nous prendre par la main au moment où l’on pourrait se perdre. Il fait soudain diversion – une pause. Il change de fauteuil, il boit un verre et, mine de rien, il nous rappelle que l’esprit, en se mouvant, a pour habitude de faire d’étranges connexions. Ce souvenir en déclenche un autre, ce mot évoque une image ou bien un son qui lui-même fait surgir des images… Et la pensée repart, zigzagant dans nos labyrinthes de neurones, dans une logique qui finit toujours par nous échapper.

Pourtant, si l’on est un peu attentif et si on saisit la main que Paul Auster nous tend régulièrement, cette saga familiale est bien intéressante – et instructive aussi sur le parcours d’immigrés Juifs, débarqués en Amérique, un beau matin. Ils venaient d’une ville semblant flotter dans l’Histoire : elle fut polonaise, ukrainienne, allemande, soviétique…

Vieillir, c’est ne plus aimer

Un jour, une soudaine perte d’équilibre le fait chuter dans les escaliers ; un autre, il découvre que son ventre jusqu’alors plat est devenu « une petite panse » ; puis un autre encore, il remarque que sous la petite panse, il a oublié de fermer sa braguette et que d’ailleurs, ce n’est pas la première fois. Et de plus en plus souvent les noms le fuient.

Baumgartner vieillit.

Mais voici Judith. Plus jeune que Baumgartner, elle est intelligente, jolie. Ils se plaisent mutuellement et semblent s’attacher. Et si l’amour revenait, si la vie recommençait ? Baumgartner aime-t-il vraiment Judith ? Et elle, que pense-t-elle vraiment de lui ? Baumgartner songe à l’épouser, puis il ricane, amer : dans dix ans, encore pimpante, serait-elle toujours séduite en regardant dormir à ses côtés, ses cheveux blancs raréfiés et ébouriffés, un homme de 80 ans ?

Et puis le hasard – est-ce certain ? – mettra sur sa route cabossée une jeune femme, et même une jeune fille cette fois : une étudiante en lettres qui a lu et adoré le seul recueil de poèmes qu’Anna avait accepté de publier, sur l’insistance de son Baumgartner de mari.

De très loin, elle envoie une lettre : elle voudrait accéder aux autres manuscrits d’Anna qui forcément doivent exister, lire les correspondances, faire des recherches et publier un livre. Rendre à Anna l’hommage qu’elle lui semble mériter. Est-il d’accord ? Oh oui, il est d’accord ! – fier, heureux.

Baumgartner va rénover des pièces indépendantes de la maison pour la recevoir au mieux. Il faut être prêt à honorer Anna. Il fouille dans les trésors, il ouvre des tiroirs, exhumant des écrits, triant, classant.

Plus il échange avec cette jeune fille, plus il la trouve intéressante, drôle, sensible – libre. Au fond, elle pourrait être la fille qu’il n’a pas eue avec Anna. Elle lui ressemble. Et lui, comme un père, il s’inquiète de sa venue, de ce long trajet qu’elle veut faire en voiture pour venir jusque chez lui et qui va l’obliger à traverser une bonne partie de l’Amérique. Mais comme Anna en son temps, la jeune fille rit de ces sermons : Mais non il n’y a pas de danger, et non, c’est décidé, elle ne prendra pas le train.

Ça y est, elle est enfin sur la route. Dans quelques heures, elle sera là. Baumgartner ne tient plus en place, encore plus inquiet, encore plus heureux. Il va faire un tour en voiture pour se changer les idées.

Allez savoir pourquoi, soudain il bifurque : au lieu d’aller vers la ville, il part vers la campagne et se perd un peu. Un beau chevreuil, inconscient du mal que peuvent provoquer bien des inventions humaines, traverse le chemin. Il est grand, fort. La rencontre est brutale. Baumgartner s’ouvre le front contre le volant : l’airbag ne s’est pas déclenché. Et impossible de redémarrer, la voiture ne fonctionne plus. Baumgartner part à pied chercher de l’aide, « le vent dans la figure et du sang suintant encore de sa blessure. »

Dans les deux dernières lignes de son roman, l’auteur écrit : « Quand il arrive à la première maison et frappe à la porte, le dernier chapitre de la saga de S.T. Baumgartner débute ».

Paul Auster & Siri Hustvedt

Les pages vides

Depuis la publication du roman, qu’est-ce qu’ils ont bien pu se dire, le très grand auteur et son double de papier, afin que naisse le dernier chapitre ?

Nous ne le saurons jamais. Les pages resteront vides. Nous ne lirons ni ce chapitre ni d’autres. Le 30 avril 2024 au soir, dans la maison de Brooklyn où Siri Hustvedt et Paul Auster habitaient depuis toujours, l’encre s’est figée.

La mort, durant les deux années où l’écrivain gravement malade s’épuisait à la distancer, n’a jamais renoncé à gagner la partie. Venant le visiter souvent, elle attendait son heure.

Voilà, c’est maintenant. L’acharnement thérapeutique qui a jusqu’ici maintenu en vie Paul Auster vient de capituler.

Alors elle a dû s’approcher du lit, se pencher sur le visage. On croirait l’entendre murmurer ses mots de sirène – ses mots de meurtrière. Que d’autres livres de ce magnifique romancier soient condamnés à rester éternellement vierges, elle s’en fout. Elle est pressée, elle doit remplir son quota du jour.

C’est fini, elle peut partir. Peut-être a-t-elle eu dans les yeux une lueur de plaisir en se dirigeant vers la porte de la chambre ? Peut-être a-t-elle eu aux lèvres une moue de dédain quand, sans se retourner, elle a éteint la lumière ?

Adieu, Paul Auster.

Un profond merci, très ému, pour avoir embelli nos existences – elles aussi provisoires.

Thierry Martin

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