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« Chevreuse » de Patrick Modiano  

Ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même

Pour les admirateurs de Patrick Modiano, la recherche du souvenir qui hante son œuvre ressemble à ce rêve étrange et pénétrant qui s’invitait dans les nuits de Verlaine et dont la figure centrale n’était chaque fois ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même. Pour ses détracteurs en revanche – qui n’en a pas ? –  les ouvrages de Modiano non seulement ne sont jamais tout à fait autres, mais ils sont carrément toujours les mêmes.

Un jour, face à ce reproche fréquent, le prix Nobel de littérature 2014 a calmement répondu que finalement on pouvait dire ça… Avec ses hésitations qui n’en finissent pas, ponctuées de Comment dirais-je, et son air quasi douloureux lorsqu’il s’exprime, Patrick Modiano a ajouté que d’ailleurs (adverbe qu’il aime bien) on pourrait même intervertir les titres de ses romans, ça ne changerait pas grand-chose : on lirait, en aboutant les ouvrages et quels qu’en soient les intitulés, le seul livre qu’il écrit depuis toujours. Il serait certes plus épais que ses habituels récits concis, mais aussi plus complet. Je suppose que la plupart desdits détracteurs ont dû en rester cois.

De leur côté, ses « fans » ont fait savoir qu’ils n’étaient pas du tout d’accord et que non, Patrick Modiano n’écrit pas sempiternellement le même roman. Nelly Kaprièlian dans Les Inrocks, le 9 octobre 2021, s’est également insurgée : « Bien sûr, tous les ingrédients modianesques sont au rendez-vous dans Chevreuse. Un homme se souvient, traque les traces du passé, croise des femmes énigmatiques, des hommes dangereux, et cherche à comprendre ce qui s’est, dans un plus lointain passé encore, produit de terrible… » Mais l’auteur écrit-il pour autant toujours le même livre ? « C’est faux, poursuit-elle : l’écrivain est comme un producteur de musique qui augmenterait le son de la basse sur tel morceau, celui des synthétiseurs sur tel autre… Les vibrations changent, les noms propres aussi, l’accent est mis sur tel aspect dans tel livre, sur autre chose dans tel autre. Dans Chevreuse, il semble être mis sur la trame autobiographique de l’auteur, jamais aussi explicitement présente dans ses précédents romans, même si tous s’en inspirent ».

Une chose est sûre en tout cas : à chaque nouveau livre de lui, en quelques lignes seulement, on sait qu’on lit du Modiano. Marque de fabrique, marque de pensée. Rares sont les auteurs qui possèdent une telle personnalité littéraire.

Sur le fond, pas plus de grande fresque ni de personnages flamboyants dans Chevreuse que dans les autres romans de l’auteur. Pas de littérature « engagée », pas de polémiques politiques ou sociales. Peu de sexe. Peu d’humour. C’est toujours l’histoire d’un homme qui creuse sa mémoire pour comprendre d’où vient qu’il est qui il est – sous réserve d’ailleurs qu’il sache qui il a été et qui il est devenu…

L’homme qui écrit sur l’homme qui va écrire

Dans ce roman, Modiano est plus proustien que jamais, non par le style mais par la capacité à ressusciter des pans de vie à partir de trois fois rien – ici notamment un briquet, une boussole, une montre, mais aussi le timbre d’une voix, une odeur, un nom, par exemple « Auteuil » ou « Chevreuse ». Ce dernier vocable lui rappelle autant la vallée que la duchesse du même nom, évoquée dans les Mémoires du cardinal de Retz, l’un des livres de chevet du narrateur.

Le roman est écrit par Jean Bosmans que les fidèles de Patrick Modiano ont déjà croisé dans L’horizon en 2010 ; il est une sorte de double littéraire de Modiano. Il a autour de vingt ans quand l’ouvrage commence. Nous sommes en 1966. Mais nous comprenons vite que Bosmans écrit quelque cinquante ans plus tard. Il avoisine soixante-quinze ans, il a désormais l’âge de l’auteur. C’est peut-être ce calque temporel entre le narrateur et l’auteur qui donne le sentiment de lire une quasi autobiographie, mais cette impression tient aussi au fait que si Chevreuse, comme le dit pertinemment Fabrice Gabriel dans Le Monde du 7 octobre 2021, « est le récit d’un apprentissage déjà vécu, recomposé par la mémoire [il pourrait] se clore, dans les dernières pages, par la promesse d’une œuvre, celle-là même que nous lisons. » En somme, nous assistons aussi bien à une tentative d’éclaircir le passé qu’à la naissance d’un auteur qui ressemble à s’y méprendre à Patrick Modiano.

Des fantômes en plein jour

Le jeune Bosmans cherche dans sa mémoire et dans les lieux qu’il a fréquentés des souvenirs datant d’une quinzaine d’années : il se tourne donc vers son enfance. Il s’y cache quelque chose qu’il a vu mais n’aurait pas dû voir, et quelques hommes louches, qu’on a croisés ailleurs dans l’œuvre, semblent bien déterminés à le faire parler.

Aussi mystérieuses que les hommes, sont les femmes du roman, Martine Hayward, une certaine Camille, dite « Tête de mort » « à cause de son sang-froid et parce qu’elle restait souvent taciturne et impénétrable », et Rose-Marie Krawell chez qui Bosmans a logé dans ces années soixante, à Chevreuse, rue du Docteur-Kurzenne. Elle aussi a déjà traversé l’œuvre de Modiano. La voici qui ressurgit et Modiano note, à la place de Bosmans : « Pour la première fois depuis quinze ans, le nom de cette femme lui occupait l’esprit, et ce nom entraînerait à sa suite, certainement, le souvenir d’autres personnes qu’il avait vues autour d’elle, dans la maison de la rue du Docteur-Kurzenne. Jusque-là, sa mémoire concernant ces personnes avait traversé une longue période d’hibernation, mais voilà, c’était fini, les fantômes ne craignaient pas de réapparaître au grand jour. »

Apparent hasard de ces retrouvailles – mais est-ce vraiment un hasard ? Jean Bosmans écrit : « On aurait dit [que ces femmes agissaient] délibérément, dans un but qu’il ignorait et qu’elles avaient été renseignées par quelqu’un sur certains détails du début de sa vie ». Le héros est-il au cœur d’un coup monté, comme pour le forcer à revisiter sa vie et à révéler des secrets qu’il aurait, malgré lui, captés tout jeune ?

Ainsi, bien sûr, Chevreuse comporte une intrigue et même une enquête parsemée de menaces planant sur le jeune Bosmans. Et c’est très bien mené. Mais ce n’est pas de ces sujets que je voudrais vous parler ici : il vaut mieux lire le livre ! Je voudrais vous parler de la façon bien à lui dont Modiano aborde le thème de la mémoire.

Archéologie du brouillard

La mémoire, sous ses atours de dame sérieuse, est en vérité une fanfaronne paresseuse. Prétendant tout savoir de nos succès comme de nos erreurs du passé, elle se pousse volontiers du col pour nous faire croire que, forte de son expérience, elle pourrait guider nos pas. Mais ce n’est qu’un subterfuge pour masquer son penchant pour la traîtrise. La réalité est que cette velléitaire se double d’une facétieuse qui aime à se jouer de nous.

Ainsi, il est bien mystérieux que l’on retienne des détails – durablement et parfois très profondément – mais que, par exemple, la plupart des dates s’évaporent. Dans Chevreuse, Patrick Modiano fait dire à Bosmans qu’il lui arrive sans doute de maltraiter la chronologie, d’en inverser le cours ou même de superposer des événements qui se sont possiblement produits à des distances calendaires considérables. Mais comment ne pas confondre dans ce torrent d’images ? Modiano a dit un jour : « Le passé est une masse d’oubli d’où ressurgissent quelques petites bribes. » À la décharge de notre mémoire, il est vrai qu’elle est contrainte de loger dans cette masse surpeuplée. Mais souvent elle semble se complaire dans le brouillard.

À sa décharge aussi, nous ne l’aidons pas : il est bien malaisé de savoir de quoi l’on cherche à se souvenir au juste. D’un fait brut, précisément circonscrit dans ses composantes matérielles et dans le temps ? Ou de la nébuleuse d’impressions qu’on l’on a ressentie en vivant ce fait ? Les deux sont bien entendu liés, mais comment trier et regarder objectivement ce qui nous a parfois bouleversés ? Face à ce kaléidoscope d’images et de sensations de flou, on a presque naturellement tendance – à moins que ce ne soit de guerre lasse – à modifier notre histoire. Modiano est plus radical : il se demande si nos souvenirs ne sont pas de pures constructions.

Onguents mémoriels

La mémoire réagencée est une inépuisable source d’exutoires tout autant que de réconforts. Pour peu qu’on ne soit pas enchanté du sens de son existence entière – qui l’est ? –  et qu’on soit mécontent des chemins empruntés – plus facilement de travers que poétiquement de traverse – on cherche spontanément des coupables. La mémoire vole à notre secours, mais travestie en étrange avocate : « Tiens, nous dit-elle en brandissant soudain un fait extrait de ses réserves : regarde-le, celui-là ! Sans lui, tout n’aurait-il pas été plus simple, bien plus fort, beaucoup mieux ? – et ta vie n’eut-elle pas été tout autre ? ». Est-ce que Bosmans-Modiano cherche dans ses souvenirs des vérités ou des excuses ? Et nous ?

La mémoire qui peut aussi fabriquer de la cohérence là où il y a surtout eu du désordre, et métamorphoser des à-coups en parcours logique est capable d’autres supercheries. Elle peut par exemple magnifier ce qui, en réalité, était peut-être banal. Or, à l’âge de Bosmans-Modiano, la tentation de sublimer le passé est grande :  aux jours des soleils pâles, l’évocation de flamboyants paradis perdus nous murmure que, jadis, ces paradis ont été trouvés. La nostalgie qui aime à se lover dans les replis de la mémoire ne fait ainsi qu’ajouter à la confusion des souvenirs. Et si au total ce bouillard de réminiscences n’était qu’une buée de mirages ?

« Le temps, écrit Modiano par la plume de Bosman, avait effacé au fur et à mesure les différentes périodes de [la] vie , dont aucune n’avait de lien avec la suivante, si bien que cette vie n’avait été qu’une suite de ruptures, d’avalanches et mêmes d’amnésies. »

Rêver sa vie

Le passé recomposé a souvent été traité en littérature. Mais chez Patrick Modiano, plus les années passent, plus il met en cause le prisme déformant par lequel transitent les fruits douteux des enquêtes mémorielles – les siennes mais il pense probablement qu’il en va de même des nôtres. Au bout du compte, nous dit-il aujourd’hui, cette addition de souvenirs devient forcément une création. Elle a certes des inconvénients, mais elle possède un avantage majeur : en créant une fiction de passé, nous tenons enfin vraiment le gouvernail de notre trajet.

Dans Chevreuse, Modiano fait dire à son double littéraire : « Depuis des années [il] avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelques fois se mêler. » Et Modiano d’ajouter quelques phrases qui semblent directement s’appliquer à lui-même : « À plusieurs reprises, on l’avait traité de  » somnambule « , et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. (…) Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie. »

De ce point de vue, la fin du roman est particulièrement intéressante car Bosmans, qui vient d’achever son premier livre, ne sait plus très bien si les personnages qu’il a mis en arrière-plan de son roman sont issus de gens qu’il a croisés dans la vraie vie ou bien s’il a fini par se convaincre qu’ils avaient une existence réelle. La mémoire et la création ont si fortement fusionné qu’il ne sait plus que penser.

Dans cet entre-deux de fiction et de réalité, il faut probablement lire le beau Chevreuse comme on contemple parfois les énigmatique masques à Venise : en ne souhaitant pas trop savoir finalement quelle vérité ni qui se dissimulent derrière le tissu joliment brodé.

 Thierry Martin

Gallimard, septembre 2021, 18€.

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