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« De bruit et de fureur », de Jean-Claude Brisseau

Avec Bruno Cremer, François Négret, Vincent Gasperirsch…
Sortie le 1 juin 1988
1h35
Synopsis
A la fin des années 1980, Bruno, 14 ans, doux et rêveur, retourne vivre chez sa mère dans une cité-dortoir de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, après le décès de sa grand-mère. En situation d’échec scolaire, l’adolescent se retrouve bientôt dans une classe de rattrapage où il rencontre Jean-Roger, considéré comme la terreur des professeurs. A son contact, Bruno devient brutal et pervers.

Merci à Arte de nous proposer sur sa plateforme toujours plus de films exigeants et éclectiques. L’opportunité de (re)voir le second film de Jean-Claude Brisseau dans lequel on retrouve tous les thèmes de prédilection du réalisateur, la jeunesse, le mal de vivre, la misère sociale, la violence l’institution scolaire mais aussi la poésie, l’onirisme.

Moins tapageur que «La Haine», «De bruit et de fureur» de Brisseau n’en est pas moins le reflet d’une époque qui colle parfaitement à une réalité contemporaine. Empruntant des chemins qui lui sont propres, Brisseau brosse un portrait de la banlieue âpre, violent et sans espoir, et le constat se rapproche du film de Matthieu Kassovitz. Brisseau situe le propos entre un quartier de banlieue et l’école où se cristallisent toute la violence de ces jeunes désœuvrés. Il y oppose le travail exemplaire de l’enseignante, interprétée par la trop rare Fabienne Babe.

Le film, loin d’être politiquement correct est à l’image de son réalisateur. Pour rappel, Jean-Claude Brisseau, artiste controversé fut condamné en 2005 pour agressions sexuelles. Néanmoins témoin de son temps, Brisseau traduit le mal être d’une génération de la fin des années 80, il se fait observateur, tout en y mêlant une touche de poésie et de comédie, brouillant les pistes sans jamais dénaturer le propos. La première scène du film donne le ton ; le jeune Bruno arrive dans la cité et avec lui on découvre les barres d’immeubles, le béton à perte de vue et des tours dont on ne voit pas les sommets, rendant la vue du ciel impossible. Utilisant le plan fixe qui fige la situation, on se rend immédiatement compte que rien ne pourra évoluer. Il fixe la caméra sur des angles de pièces, de couloirs, de cages d’escaliers, d’encadrures de portes ; aucune perspective n’est possible.
La rêverie sera la seule réponse, la seule échappatoire à toute cette laideur. C’est toute l’ambiguïté de Brisseau, opposant la poésie à la réalité, l’onirisme à la violence. Deux images apparaissent alors, la femme et l’oiseau, symbolisant la pureté, la beauté et la liberté, mais aussi les fantasmes et la naissance du désir sexuel du jeune Bruno… et de Jean-Claude Brisseau.

Bruno Cremer
Bruno Cremer

«De bruit et de fureur» est la deuxième collaboration de Bruno Cremer avec Jean-Claude Brisseau, après «Un jeu brutal». Ils se retrouveront en 1989 dans «Noces blanches», le plus grand succès du réalisateur et qui révéla Vanessa Paradis en tant qu’actrice. Cremer, connu pour ses rôles virils dans «La 317è Section» de Pierre Schoendoerffer, «La bande à Bonnot» de Philippe Fourastié, «Espion, lève-toi» d’Yves Boisset ou «La légion saute sur Kolwezi» de Raoul Coutart, campe ici un personnage haut en couleur, prônant l’anarchie et offre des scènes comiques détonantes. Il organise un concours de tirs à la carabine dans son appartement en prenant pour cibles des affiches accrochées au mur avec pour illustration des indiens. On est proche de l’esprit du western. La dérision n’est jamais loin, mais aussi le sordide. En contre-champs, la vision du grand-père relégué dans un coin de la pièce et cloué sur un lit, souffreteux et sans doute en fin de vie, n’incite pas à sourire. Brisseau tire sur la corde et va jusqu’au malaise quand on découvre les deux adolescents devant une télévision regardant un film porno. Jean-Roger est déjà perdu pour la société et on ne voit guère d’issue pour ce jeune délinquant dépourvu d’éducation. Quand il agresse sa professeur, l’ensemble de l’administration se réunit pour statuer sur son sort lors d’un conseil de discipline. Le téléspectateur se retrouve témoin de l’impuissance totale de l’administration qui n’a aucune réponse pour ces jeunes de banlieue désocialisés.

Le jeune Bruno, livré à lui-même est projeté dans le cadre familial déstructuré et violent de Jean-Roger, le caïd du lycée. Seul dans l’appartement de sa mère qui ne peut s’occuper de lui – on imagine qu’elle travaille de nuit – il partage son temps entre son oiseau qui, la nuit, se transforme en faucon et le fantasme d’une femme à la fois maternelle et sensuelle. La nuit tous ses rêves sont possibles. Néanmoins dans un tel cadre, le cauchemar est proche.

Rôle de la femme chez Brisseau
On a le sentiment que Brisseau est partagé sur la représentation de la femme. Les femmes y sont relativement absentes ou violentées. Peu de personnages féminins croisent les jeunes protagonistes, une mère absente qui ne communique qu’à travers de brefs messages sur des post-it, une professeure et une assistante sociale représentent la loi, la raison, la sagesse. Toutefois, les deux sont agressées. Le rôle du frère aîné amène un souffle de liberté. Il a quitté la banlieue et trouvé un travail ainsi que l’amour, mais la banlieue va le rattraper. On ne peut lui échapper. Il est marqué à vie par ses origines et la femme qui lui a permis de s’échapper devra le payer. La femme rêvée de Bruno est aussi le fruit de ses désirs.

Brisseau, un homme rebelle
Jean-Claude Brisseau, disparu en 2019, était clairement en lutte contre l’ordre établi, l’école, l’administration, la famille. Dans « De bruit et de fureur », il dénonce cette misère sociale moderne et urbaine empreinte de déterminisme social qui se traduit par la violence, seul rempart contre l’ennui et le désœuvrement. La jeunesse particulièrement touchée et en manque de perspective sera la première victime.
Un brin désabusé, Brisseau n’est pas si éloigné de la vérité et le portrait qu’il dresse d’une jeunesse en danger semble, trente ans plus tard, assez précurseur, politiquement incorrect. Cette liberté de ton et cette lucidité font du bien par les temps qui courent

Isabelle Véret

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