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SLAVS-and-TATARS, "Le fric, c'est pas si chic dit le Tajik ", 2012. (photo François Fernandez}

Deux expositions à la Villa Arson, «Moving Things» et «Régions d’Être».

Il y a mille façons de visiter une exposition et plusieurs manières d’en rendre compte pour ceux dont c’est la pratique. Soit s’y rendre en ayant lu le dossier de presse, ou s’en abstenir et y aller, l’esprit vierge de toute information. Dans mon cas, je ne savais rien de ce que j’allais voir à la Villa Arson car je n’avais pas eu le temps de parcourir le dossier de presse pourtant extrêmement bien fait qui m’aurait préalablement éclairée sur la démarche de ces deux collectifs dont, étonnamment ignorante, je ne connaissais pas l’existence. C’est donc à partir à partir des textes de présentation de ces expositions que je vais vous donner mon sentiment.

 « Moging Things » réunit Violaine Lochu, performeuse, artiste visuelle et sonore française et Joao Fiadeiro, danseur, chorégraphe et théoricien portugais. Les deux protagonistes imaginent un projet collectif, interactif et évolutif qui est aussi l’aboutissement d’un programme de recherche et de création au sein de l’école d’art de la Villa Arson autour des pratiques d’improvisation. Une exposition conçue comme un « geste » improvisé et indéterminé, progressivement indexée sur des rencontres, incluant l’environnement physique, l’espace, le temps et la durée, les médiateurs ainsi que le public qui sera invité à s’adapter « en temps réel » aux variations de cette proposition pas comme les autres.

« moving things », 2020 Violaine Lochu /JoaoFiadeiro Photos Rachael Woodson

Forte de ces informations j’aurais sans doute appréhendé différemment la performance or, ignorante du contexte, j’ai participé à cette action avec une ingénuité qui m’a apporté un réel plaisir. En quelques mots, voilà mon expérience : une personne de haute stature s’est adressée à moi avec douceur pour m’inviter à la suivre et m’accroupir face à elle pour répondre à un bref questionnaire. J’ai ensuite été priée d’assister à la représentation physique que mes réponses avaient engendré. Cette improvisation quelle que soit sa nature, m’a appartenu, ne serait-ce qu’un instant… Ai-je bien saisi la démarche ? Je ne sais, mais après tout, mon rôle n’étant pas d’être critique, mais de raconter une histoire.

 « Régions d’Être » Slavs and Tatars

Le collectif berlinois Slavs and Tatars travaille sur les contextes historiques et culturels ouverts par le chevauchement de l’Asie et de l’Europe. Ces artistes s’inspirent de la tradition de l’hybridation culturelle qui se traduit par l’assimilation de mots, d’objets et de symboles pour la production de discours résolument contemporains. Cette première exposition en France propose une traversée de leur pratique complétée de nouvelles productions. Régions d’Être est un appel à regarder ailleurs, au-delà des frontières, des idéologies et des croyances.

Slavs and Tatars, « PrayWay (Chemin de prière), 2012 Photos François Fernandez

Depuis près d’une quinzaine d’années, le collectif d’artistes Slavs and Tatars produit une œuvre faite d’installations, de sculptures, de conférences ou d’éditions qui ont pour caractéristique commune de remettre en cause notre connaissance du langage et des cultures régionales, voire des cultures tout court. Slavs and Tatars (créé au départ par une Polonaise et un Iranien) s’appuie pour cela sur les rites et les traditions d’une zone géographique située entre l’ancien mur de Berlin et la Grande Muraille de Chine, autrement dit la grande région intercontinentale que l’on appelle la steppe eurasienne et qui fonctionne comme le laboratoire de leur recherche. Ce territoire est en effet caractérisé par une fusion extrêmement diversifiée d’identités et de signes dus aux migrations et aux guerres qui ont pu marqué et marquent encore ces immenses territoires traversés par les civilisations perse, ottomane, russe, chinoise, mongole et autres moins connues. Ainsi leur œuvre fonctionne comme un « bazar » au sens oriental du terme, un regroupement d’objets disparates issus de toutes origines. (…).

Slavs and Tatars, « Reverse Joy (Kha) (Joie inversée), 2012-
Photos François Fernandez

Si je m’en tiens au ton narratif, comme pour mon compte-rendu précédent, Régions d’Être est une exposition dans laquelle, avec une déconcertante dextérité, le collectif  Slavs and Tatars joue avec les codes, les mots, les langues, leurs sens, contre-sens et leur matérialisation sur divers supports. De surcroît, à la Villa Arson où elle est produite, elle bénéfice d’un éclairage particulier donné par Payam Sharifi, l’un des deux créateurs du collectif, qui exerce une réelle fascination sur l’auditoire. Dans un français impeccable, mais mâtiné d’autres langues nécessaires à l’éclaircissement de son propos, l’artiste nous embarque dans le parcours composite de l’exposition, avec une grande érudition, beaucoup d’humour et surtout énormément de savoir-faire. Sur son tapis volant (Chemin de prière, 2012) il surfe sur une aventure qui va d’une zone géographique située entre l’ancien mur de Berlin et la Grande Muraille de Chine, comme il la nomme, pour un voyage où une connaissance scientifique et universitaire croise la perception de folklores anciens, de contes, de savoirs populaires, traditions orales, légendes mythes ou récits plus ou moins fantasmés. Tout se mélange et fermente, comme le revendique Slavs and Tatars, pour donner un jus qui « s’adresse à la bouche, la gorge, l’estomac ou aux organes sexuels », sans crainte des polémiques que cette revendication pourrait susciter dans des cultures qui, bien souvent, évacuent toute forme de sensualité notamment dans le domaine religieux.

 » The Fragrant Concubine » (La concubine parfumée ), 2012, photo François Fernandez

Et puisqu’il s’agit de fermentation, nous sommes invités, dans un environnement très publicitaire : affiches sur les bienfaits nourriciers du cornichon et sa référence érotique, distributeurs de bouteilles de cette boisson, à déguster le curieux liquide produit par la fermentation du chou (choucroute).  Ce jus de cornichon/choucroute appelé par Slavs and Tatars « un medium stupide » donne lieu à des calembours stupides aussi, comme pour la bouteille étiquetée Brine and Punishment (saumure et châtiment), 2019. Pour une meilleure compréhension, vous avez droit comme moi, à une note explicative (sic) : Dans l’Europe de l’Est le jus de cornichons  est traditionnellement consommé pour guérir la gueule de bois, de nos jours ils est commercialisé à l’Ouest en tant que boisson énergétique pour le sport.

Rassurez-vous, il y a dans cette exposition des artefacts qui évoquent  plus subtilement ce que Slavs and Tatars  nomment leurs « grands écarts métaphysiques » c’est-à-dire réunir  ce qui est souvent considéré comme antithétique, insoluble : les Slaves d’un côté et les Tatares de l’autre.

Pourquoi ai-je aimé cette exposition ? Pour son côté transversal et transgressif. Payam Sharifi souligne l’importance des savoirs transversaux, de ceux qui échappent aux Capitales, d’où le titre Régions d’Être,  mais aussi, avec humour (une qualité rare dans l’art  actuellement), les autres formes de pouvoir que sont les cultures des pays, des langues, des religions dominantes.

J’ai noté parmi les œuvres présentées, Dili Be Del, 2014 ; Reserve Joy (Kha) (Joie inversée) ; 2012 ; To Beer or not To Beer (Bière ou pas bière), 2014 ;  Kita Kebab (Fatima et Marie), 2020 ; The Fragrant Concubine (La concubine parfumée), 2012 …

Je ne saurais vous conseiller de vous munir du livret qui accompagne l’exposition et de lire l’entretien entre Eric Mangion, commissaire de l’exposition Slaves and Tatars, ou alors d’avoir pour guide Payam Sharifi !

Villa Arson Nice 17.10.2020 – 31.01. 2021

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