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Villa Masséna Prix "Nice Baie des Anges

Écrire, une aventure !

« Quand on s’est beaucoup ménagé, on finit par tomber malade à force de ménagements » dit Nietzsche au chapitre premier du livre III d’Ainsi parlait Zarathoustra ».

Pour me remettre à mon bureau et raconter cette belle journée où avec des écrivains renommés, j’ai participé au jury du Prix de Nice Baie des Anges j’ai appliqué, en toute modestie, la maxime de Nietzsche car il était temps de ne plus me ménager, puisque  qu’après tout, je n’étais pas morte !

Nous nous sommes retrouvés, nous les dix lecteurs amoureux des livres et des mots (plus prosaïquement un jury populaire), un 13 mai 2022, à la Villa Masséna autour de Franz Olivier Giesbert, Président du jury et Jean-Luc Gagliolo, représentant le Maire, avec Paule Constant (de l’académie Goncourt), Irène Frain, Aurélie de Gubernatis, Didier van Cauwelaert,  Nicolas Galup, pour choisir, tous ensemble, le lauréat du 26eme Prix Nice Baie des Anges.

Pour ménager un brin de suspense, je ne vous donnerai le nom du lauréat ou de la lauréate qu’après avoir cité les livres en lice et donné un avis tout à fait personnel sur ces ouvrages : L’Ours et le Philosophe, de Frédéric VITOUX, de l’Académie française (Grasset) ; Parle tout bas, d’Elsa FOTTORINO (Mercure de France) ; Le gosse, de Véronique OLMI (Albin Michel) ; La décision, de Karine TUIL (Gallimard) ; Galerie des Glaces, d’Eric GARANDEAU (Albin Michel) ; Numéro Deux, de David FOENKINOS (Gallimard) ; Monty, de Dominique DUMOND (Le Passeur) ; Au titre des souffrances endurées, de Thierry VIMAL (Le Cherche-Midi)

Pour atténuer mon avis parfois un peu rugueux sur ces ouvrages qui sont tous de qualité et que vous pourrez acquérir, presque les yeux fermés, je vais  vous donner mon mode de lecture puisque recluse, j’ai eu mes journées entières pour me consacrer à eux..

Le Prix Nice Baie des Anges

Sous le présidence de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson

N’ayant pu me rendre à la première réunion du jury, on m’a apporté les huit ouvrages sélectionnés. J’étais un peu comme devant un carton de pâtisseries, quand on ne sait quel gâteau choisir en premier ! Sans idée préconçue j’’ai donc décidé de les lire deux par deux. J’ai commencé par des auteurs que je ne connaissais pas, quelque soit leur notoriété. J’ai ouvert Monty de Dominique, Dumond, en premier, puis Le Gosse de Véronique Olmi.

 Monty est un charmant livre plein d’amour entre humains et bêtes, qui ne peut être traité que de l’intérieur. L’auteur, aveugle, nous fait découvrir ce monde des non voyants, avec ses problèmes et ses joies. C’est léger et émouvant ; ça se lit facilement, malgré une petite confusion entre humains et animaux – on ne sait pas toujours qui parle… En revanche, je n’ai pas vraiment mordu – voilà que moi-aussi je dérape – aux jeux de mots un peu téléphonés et parfois inutiles. Un livre délicieusement tendre cependant.

Avec « Le Gosse » de Véronique Olmi, j’ai eu du mal à entrer dans le personnage de Joseph, le gosse. Cet enfant, pupille de L’État, est tragiquement livré à une France archaïque qui, par excès de bons sentiments se rend coupable des pires excès et crimes sur ces enfants issus de la pauvreté et de l’abandon. Le sujet, forcement traité de l’extérieur, ne m’a pas emportée. Joseph a du mal à habiter son personnage. Dans la narration, trois angles se chevauchent. Le tableau d’un Paris de la misère qu’atténue la peinture d’un cadre familiale attachant. On aimerait que les personnages de l’enfant, la mère et la grand-mère soient plus fouillés. Le goût de l’enfant pour la musique le maintient hors de gouffre. Quant à l’enfermement arbitraire de Joseph à la Roquette puis à la Colonie, sa cruauté est narrée avec réalisme. C’est un document terrible sur l’esclavage de ces enfants de pauvres. Dans toute cette noirceur, l’amour enfin peut éclore entre deux jeunes enfants, ce qui les sauvera. Pour moi, la partie la plus sensible, la plus accomplie du roman…

J’ai ensuite choisi de lire en même temps « Galerie des Glaces » d’Eric Garandeau  et « Parle tout bas » d’Elsa Fottorino, aux thèmes si éloignés, quand « Numéro Deux » de David Foenkinos s’est imposé à moi comme par magie !

« Numéro Deux » est une histoire de choix entre deux garçons pour incarner Harry Potter de J.K. Rowling au cinéma. Le sujet aurait du me laisser de glace, tant j’ai eu du mal à finir le premier des roman de cette auteure.  J’ai donc commencé à lire « Numéro Deux » avec un a priori défavorable, qui s’est effacé dès les premières pages pour faire place au charme de cette histoire complaisamment anglaise, mise en scène avec humour et légèreté par Foenkinos qui va faire de Martin, non choisi par l’équipe du film, le sujet central du bouquin. On est plongé dans la vie du garçon, le divorce de ses parents, et petit à petit, sa construction au regard de la frustration de ne pas avoir été choisi … Un livre qui s’avale avec gourmandise pour son ton, son humour et sa légèreté… Que signifie le fait de ne pas être choisi qui détermine négativement la vie de Martin jusqu’à ce qu’il soit confronté en tant de second, au vécu du premier, Daniel Radcliffe ? Une interrogation sur le sentiment de ceux qui se perçoivent comme des losers. Faut-il y voir l’envie de Foenkinos d’être perçu autrement que ce qu’il est, un écrivain d’histoires qui marchent…

 Après avoir cédé à Harry Potter, j’ai repris la lecture des deux volumes que j’avais précédemment sélectionnés et j’ai ouvert « Parle tout bas ».

« Parle tout bas » d’Elsa Fottorino est une très beau livre dont l’écriture à la fois déroutante et poétique traduit la confusion dans laquelle la mémoire peut être malmenée après un choc tel que le viol. Le ton très personnel se différencie immédiatement des récits trop collés aux dérives actuelles. Metoo est aux antipodes. Les détails des événements que l’auteur laisse venir à elle, comme ces moments  secondaires du viol dans la forêt, les mots qu’elle échange avec le violeur, les précautions prises pour son vélo, sont autant d’errances d’une mémoire qui se refuse à faire revivre les choses douloureuses, plainte, enquête, dépositions, dans le bon ordre, donnant ainsi au récit une ligne bouleversée et par là-même, bouleversante…

« La décision » de Karine Tuil

Pour rester dans les sujets d’actualité je me suis plongée dans l’univers des juges antiterroristes et d’une juge en particulier qui procède, mots par mots, à  l’interrogatoire  d’un potentiel coupable d’un attentat pour savoir s’il est ou non impliqué. Ce dialogue sec et tendu est d’une réalité percutante. Sur ces moments forts se juxtaposent la vie de la juge, l’échec de son couple et l’intrusion de l’avocat de l’interpelé, avec lequel la juge va vivre une passion ravageuse… C’est quasiment impossible pour être convainquant et la prise de conscience de la juge, évidemment de gauche, est un peu trop nourrie de sentiments attendus. Le drame qui ensuite culpabilise la juge, sa démission, la religiosité juive du mari, la contrition de l’avocat qui rejoint la juge, créent un amalgame de faits et de sentiments romanesques trop invraisemblables qui affaiblissent le récit comme la fin en happy end, inattendue et surannée.

« Au titre des souffrances endurées »

« Au titre des souffrances endurées » de Thierry Vimal est passionnant dès les premières pages. L’intérêt du livre tient à un témoignage inédit sur les victimes, non pas en ce qu’on sait d’elles comme traumatisées par le drame mais  comme cibles qui ont à subir des examens, des questionnaires dégradants, des demandes de justificatifs qui sont autant de souffrances ici précisément décrites. Cette mère et son fils n’ont pas seulement perdu un mari et un père mais ils sont livrés aux tracasseries d’une administration tatillonne et traumatisante, à une récupération indécente de leur drame par des associations, des politiques qui en font leur fond de commerce. L’adolescent livré à ces faits, se retrouve mis à l’écart par ses amis de classe, solitaire il se livre alors à ces dérives que sont  les consoles de jeux dont on découvre le pouvoir néfaste. Les personnages, la mère et le fils sont d’une étonnante vérité, réunis par un amour bancal mais profond. Un livre tout à fait actuel et un étonnant témoignage de l’autre face des choses. Une écriture moderne, juste, crue, authentique …

« L’ours et le Philosophe » de Frédéric Vitoux

On est là dans un joli va-et-vient entre passé et présent. Un présent dont on se délecte, tant les souvenirs de Frédéric Vitoux sont croustillants sur sa vie et ce monde du livre dont les noms résonnent à nos oreilles. Le passé c’est la description une longue amitié, surtout de la part de Diderot, le philosophe, avec l’ours, le sculpteur Falconet… il y a dans ces échanges par lettres ou conversations supposées entre ces deux hommes un récit que l’auteur nous fait partager. Cependant, cet aspect de leur vie n’est pas forcement la plus passionnante. Il est étrange de la part de Frédéric Vitoux, cet hommage  aux ours, notamment ceux qu’il a côtoyé dans sa vie. Si on se réfère à Falconet le modèle de Vitoux, ces comportements sont pourtant bien rébarbatifs. Et il y a dans la patience de Diderot envers son ami, une fidélité à toute épreuve qui dit ce qu’un intellectuel ressent face à la création. Ce respect inconditionnel de l’artiste fait accepter à Diderot toutes les rudesses de son ami. L’opposition de des deux hommes sur la notion de postérité est un des angles les plus intéressants du livre.

Le Falconet dessiné par Jean-Baptiste Lemoyne est loin de présager une nature aussi rêche et sa remarque admirable dit combien pour cet homme, l’art est tout, en dehors de toute autre considération :

« Si ce qui est beau l’est par lui-même, si la louange n’ajoute rien à la beauté, il est indifférent à l’homme d’être loué mais non pas de faire des choses louables. »

« Galerie des glaces » d’Eric Garandeau

C’est un autre voyage dans le temps du XVII au XXIème siècle que nous propose Eric Garandeau autour de la Galerie des glaces de Versailles voulu par Louis XIV au grand dam de Colbert. Sorte de polar culturel, le livre de Garandeau est pétri de références  parfois superflues ce qui casse le rythme du l’action. Les découvertes au sujet du vieux détective qui arrivent à la fin pour boucler l’histoire, sont quand même un peu tirées par les cheveux. En revanche, l’histoire des verriers de Murano enlevés par les sbires de Colbert est passionnante même si elle est chimérique. Celle de la confrérie d’Hénoch, nécessaire au déroulement de l’intrigue est plus bâclée… On se perd dans cette histoire de mort du Prince Alexandre Obkowicz, président de la Manufacture, un puissant groupe industriel français qui sent l’assassinat comme le croit Karolyn Obkowicz son épouse. C’est au sujet de cette Manufacture que va se nouer l’intrigue dans laquelle on se noie parfois.

Qui avons-nous retenus ? Après trois tours de table nous n’avons pu départager Thierry Vimal pour son poignant roman Au titre des souffrances endurées (éd. Le Cherche-Midi) de David Foenkinos pour son agréable ouvrage Numéro deux (éd. Gallimard).

Ils sont donc tous deux les lauréats du prix Nice Baie des Anges.

Le Prix Nice Baie des Anges sera remis par Christian Estrosi le vendredi 3 juin, lors de l’inauguration du 26eme Festival du Livre de Nice (du 3 au 5 juin). Sous la présidence de Sylvain Tesson, écrivain et voyageur, aventurier et poète.

Plus de 200 auteurs se retrouveront à Nice autour du thème « Écrire : une aventure ! »

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