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Édito de décembre

Comme je l’avais noté dans un de mes écrits précédents, l’édito est un exercice qui ne peut se faire qu’à chaud, sur un choc auquel on peut réagir parfois avec amusement et philosophie, ou bien avec révolte et dégoût, mais jamais dans l’indifférence.

Deux idées se sont percutées dans mon cerveau, la première me fera taxer d’ennemie du progrès, la seconde va me ranger dans le camp de celles et ceux (oui, j’emploie ces pronoms démonstratifs dans cet ordre, ici précisément) révoltés par des comportements qui méritent d’être dénoncés.

Attentive aux informations de ce mois sur la protection de la planète et le bon usage de l’écologie, tous médias confondus, j’ai lu que le jean, notre bon vieux pantalon que nous enfilions avec bonne conscience puisqu’il était modeste et quasiment le même pour tous (un temps révolu puisque les couturiers se sont mis à les trouer et les griffer) n’échappait pas au drame de la pollution. On produit cinq milliards de jeans par an et ce modeste vêtement, pour être traité, est un dévoreur d’une eau qui désaltérerait je ne sais combien de villages africains… Heureusement, Saint Uniqlo va fabriquer des jeans sans eau, ou presque… Conclusion de l’article : on va enfin porter des jeans sans culpabiliser !

Désormais, nous culpabilisons ou on nous culpabilise sur tout : nourriture, vêtements, déplacements, loisirs, culture etc., coupables que nous sommes de hâter la fin prochaine de notre humanité car, finalement, la planète, elle, s’en sortira toujours !

Alors une pensée simple m’est venue… L’humain n’est vraiment pas fait pour la liberté ! Vivre sans interdit, sans l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête, ne lui convient pas. A peine libéré d’une croyance en un Dieu vengeur, assis sur son petit nuage, voila que notre homme moderne, qui se croyait libre de faire tout et n’importe quoi, se sent désormais inconfortable sans un père fouettard distributeur de bons et de mauvais points. Et comme la nature a horreur du vide, notre humain, orphelin de père, se prosterne désormais au pied de l’écologie, sa nouvelle divinité.

Après cette fable bon enfant, venons-en au dégout que m’inspire l’écrivain Gabriel Matzneff, personnage central du livre de Vanessa Springora Le Consentement (Éditions Grasset) à paraitre le 2 janvier 2020. Dans ce récit, Vanessa Springora raconte sa relation sous emprise avec Gabriel Matzneff alors qu’elle avait quatorze ans. Le livre remet sur le devant de la scène les pratiques pédophiles d’un écrivain dont les agissements assumés et revendiqués dans certains de ses ouvrages, comme Les moins de seize ans (1974) ont été regardés avec complaisance à l’époque. A preuve, l’émission Apostrophes du 2 mars 1990, où Bernard Pivot, enjoué, questionne Gabriel Matzneff : Pourquoi vous êtes-vous spécialisé dans les lycéennes et les minettes ? Au-dessus de 20 ans, on voit que ça ne vous intéresse plus ? Au milieu des rires de l’assistance, l’homme répond d’un ton badin : je préfère avoir dans ma vie des gens qui ne sont pas encore durcis. Une fille très jeune est plutôt plus gentille, même si elle devient très très vite hystérique et aussi folle quand elle sera plus âgée. » Une seule voix s’élève contre l’écrivain, Dominique Bombardier, écrivaine canadienne : Monsieur Matzneff me semble pitoyable (…). Ce que nous raconte monsieur Matzneff  (…) c’est qu’il sodomise des petites filles de 14, 15 ans et que ces petites filles sont folles de lui (…). On sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons, monsieur Matzneff les attire avec sa réputation.

Si j’ai été atterrée en découvrant ce vieil Aposptrophes, je le suis plus encore par les réactions actuelles ; celles de Pivot qui se défend mollement : «  Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale ; aujourd’hui la morale passe avant la littérature. Moralement c’est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et d’une époque. Josyane Savigneau dénonce sur Twitter, une chasse aux sorcières ; Étienne Gernelle, patron du Point (chacun défend sa chapelle) souligne qu’aucune chronique de l’écrivain n’a fait l’apologie de l’amour avec les enfants ; Franz-Olivier Giesbert s’écrie : les gens cloués au pilori ont toujours ma sympathie ; quant à Frédéric Beigbeder il estime qu’un nouveau tribunal va se mettre en place, comme pour Polanski…

Voilà qui tombe à pic car c’est justement là que réside, pour moi, la différence entre Polanski et Matzneff. Je défends Polanski dont l’œuvre ne fait nullement l’apologie des comportements pour lesquels il a été condamné par le passé et pas encore jugé pour le présent, alors que je suis écœurée par les radotages de vieux beau de cet écrivain, sans doute talentueux, mais dont le fond de commerce,  défendu avec forfanterie, consiste à raconter la possession qu’il appelle amour, de jeunes êtres subjugués par son bagout et sa renommée littéraire.

Vanessa Springora a la chance d’être la directrice des Éditions Julliard depuis fin 2019, ce qui lui évitera, sans doute, d’être dépecée par ce monde encore bien masculin de la littérature française et plus précisément parisienne.

Il parait difficile en 2019, alors que #Metoo triomphe, même dans ses excès, d’imaginer qu’il existait, dans un passé encore proche, un courant pro-pédophilie soutenu par des intellectuels prestigieux. Comme l’explique le sociologue Pierre Verdrager : la «pédophilie a fait (alors) l’objet d’une tentative de valorisation dans le monde intellectuel ». « C’était une époque où il y avait une tentative de libération sur tous les horizons et on avait considéré que la pédophilie faisait partie de ça: libération des femmes, libération des gays, libération sur la sexualité et du discours sur la sexualité. »

Que tout cela ne m’empêche pas, chers lecteurs, de vous souhaiter une excellente année 2020 !

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