Raspoutine
Raspoutine

Gérard Raspoutine…sous le soleil de Satan !

« Ce monde a toujours été et il est et il sera un feu toujours vivant,
s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure. » Héraclite. 500 avant J.C.

« Au commencement était l’action. » Faust de Goethe. 1790.

« Moi, c’est les élégances que je défends. » Cyrano de Bergerac. 1897.

Gérard Depardieu, « Cyrano de Bergerac »

Rappelons-nous !
Dans le film culte de Stanley Kubrick, « 2001, l’Odyssée de l’espace », un humanoïde, mi-homme mi-singe, lance vers le ciel un fémur de cadavre… un os sec, qui va prendre l’allure d’un vaisseau spatial glissant silencieusement dans l’espace, par le génie créateur du réalisateur mutique de Shining, pour signer la métaphore de l’évolution de l’Humanité sur quelques millions d’années.
Entre l’apparition de l’Homo erectus… 1* et cet « être Sapiens », doté d’un cerveau de 1500 centimètres cubes en moyenne, de la consistance « d’un porridge tiède » 2*, capable de penser et finalement de filer vers la lune, il est une planète commune que nous tenterons d’approcher par le nez suggestif , « …un roc, un pic, un cap…
que dis-je ? c’est une péninsule. » de l’un de nos Cyrano(s), Le Gérard De Par Dieu.

Débarrassons-nous des contingences en cours de jugement :
– L’acteur aux mille visages doit profiter de la présomption d’innocence, c’est son droit !
– Le droit de tout un chacun, celui d’un homme ou d’une femme « accrochés » par la justice.
– Le jugement prendra le temps nécessaire à la suite des poursuites…
Nonobstant, le mauvais film de la « chasse à l’homme » sur les plateaux des écrans, véritable « vènerie » sur la place publique du pouvoir médiatique.
Et tout dernièrement, la volonté de ses sœurs et frères du cinéma de ne pas confondre dans cette « mise en examen de moralité », un Totem de l’art et un monstre sacré qui prend un chemin de traverse…

Là n’est pas notre propos, encore que :
Sieur Yan Moix est « volé » par son producteur qui balance son porc, en « autorisant » la diffusion sur la toile infâme, des extraits de vidéos ou plutôt « la poubelle » des rushs d’un film-documentaire sur la Corée non démocratique, des femmes qui y vivent et qui contre toute attente… vont faire l’objet de l’émission « Complément d’enquête », alors que la justice est en cours dans le temps si monstrueusement long qui est le sien.
Ce scénario est la traduction d’une « scène » intensément ambiguë où l’on reconnait le rôle d’un Judas.
Serait-ce une trahison ou de la jalousie mal placée ?
Lors de ce voyage en Asie, « On » filme Gérard sur toutes les coutures d’un costume rapiécé, déjà porté…que les gens de cinéma supportaient déjà, sans mots dire !
Des mousquetaires de l’information qui vont défier à l’épée les lois de l’élégance…

Dans « La meute » 3* ; Mister Moix s’indignait déjà que Roman Polanski fasse « exception » à une loi démocratique qui s’applique tout autant qu’à Monsieur tout-le-monde.
Le tribun décrivait une meute médiatique qui immole, tout en les adorant, ses idoles…
Sauf que ! dans l’épisode brûlant qui regarde les écrans ce jour, c’est « Son film » qui dénonce publiquement et médiatiquement avant que Dame Justice donne sentence.
La dignité n’est pas au programme de cette dernière séance projetée sur les petits et grands écrans de nos enfants du XXIème siècle…
Conseillons à ces délateurs de lire de profundis, le dernier ouvrage de Madame Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste qui donne sinon les clefs au moins l’histoire et les signes de  « La clinique de la dignité. »
(Seuil – Le compte à rebours).

Depardieu dans « Raspoutine  » téléfilm de Josée Dayan

Depardieu c’est Raspoutine !
Le téléfilm de Josée Dayan 4* est peut-être la clé de voûte de cette digression anthropologique, philosophique, psychanalytique et finalement très vivante de la condition humaine à l’œuvre dans ce lynchage du Minotaure…fils de Dédé et de La Lilette.
Sans être un chef d’œuvre, la réalisatrice au sourire complice, havane entre les dents…brosse un portrait au plus près de la réalité historique connue, de ce « moujik », né en Sibérie, mi chamane mi prophète, qui va s’inscrire en parrèsiaste et thérapeute de la famille impériale de la grande Russie. Le scénario débute en période pré-révolutionnaire de 1919, avant l’assassinat d’une dynastie (Romanov) et du seul héritier hémophile ; Alexis pour qui Raspoutine deviendra le sauveur intemporel aux mains magiques. Depardieu joue parfaitement le rôle de ce personnage d’une incroyable santé, d’une force vitale dont il pare toutes les dimensions du film.
La réalisatrice défendra son acteur, en personne engagée et proche par une affirmation simple ;
« Gérard est tout sauf un violeur ! ».
– Le cinéma, ce septième art…n’est-il pas « un amplificateur de la vie », de la réalité qui cogne par le génie de la photo, de la lumière et du son, dans ces films costumés et maquillés qui par leurs messages, transcendent ce qu’une civilisation, une société, un individu traversent historiquement et émotionnellement en les portant à notre conscience de spectateur (s) ?

Il y a peu entre Gérard et Grigori…
Grigori Efimovitch Raspoutine est un « strannik »5*, né aux confins de la Sibérie, dans un misérable village à la croisée des steppes. « Une nature », que la dureté climatique de la géographie où il grandit, confronte à une vie sans concession, une vie où la dévotion ne peut être qu’une nouvelle lumière, non seulement pour survivre mais aussi pour exister.
La biographie de Gérard reconnaît qu’à partir de la grossesse non désirée de La Lilette, « Sa » vie portera l’engramme, les traces émotionnelles des aiguilles à tricoter abortives.
Cette force vitale rescapée de la misère du 39 avenue du maréchal Foch à Châteauroux, va s’exprimer dans une « struggle for life », dans un corps de Gargantua ou d’Obélix précocement confronté à la démerde, aux trafics avec les G.I.’s de la base Américaine, aux vols, par l’absence d’interdits de deux parents qui s’aiment…malgré tout.
Et cette résilience instinctive et intuitive, née du néant conventionnel, va donner au futur acteur les ailes de la liberté de s’exprimer à tout prix, par les grands textes dont il ne sait pas lire une phrase mais seulement la perception fine de l’audition. Par cette santé totale qui ressemble bien à cette magie ésotérique qui font l’histoire de Raspoutine et dont sont dotés quelques êtres épars, à chaque génération.
Gérard comme Grigori apprennent la vie dans la curiosité de la vie, et « Ça, c’est la vie ! ».
Raspoutine est appelé par une famille impériale, pour préserver la dynastie Romanov.

Gérard Depardieu sera « réclamé » par la famille des metteurs en scène les plus prestigieux et « érigé » en totem d’un art vivant…soumis à l’adoration de ses idoles par la tribu.
Car, si vous me le permettez, Hic et nunc ; c’est bien la personne vivante Depardieu qui est un totem face aux tabous, en face « des signes » :
– Dans la déclaration initiale des gens de l’art ; « N’effacez pas Gérard Depardieu », il y a un signe discret de l’inconscient collectif. Une nuance à analyser voire psychanalyser…Un lapsus, qui éloigne sans élégance les victimes et les plaignantes.
– Pour la correction apportée à la pétition primitive ; il y a bien une rétraction d’ordre politique et un supplément d’âme, une conscientisation de l’acte possible à dénoncer mais non encore jugé … ;
« L’art n’est pas un totem d’immunité. »
– Yvan Atal, acteur et producteur, semble avoir été le lien courageux et médiatique entre ces deux missives contradictoires et renforce l’immunité de la seule personne accusée :
« Je m’élève contre ce lynchage public de Gérard ! »

Il y a beaucoup entre la horde et l’individuation…

Gérard Depardieu

C’est peut-être dans la description de « la horde primitive » de Darwin interprétée par l’ethnologue et philosophe Levi Strauss, que nous allons approcher une certaine vérité à dire en reconnaissant que dans chacun de nous réside les stigmates « primitifs », génétiques mais aussi physiologiques du comportement de l’homme « moderne » en société :
Dans les sociétés tribales décrites par l’auteur de « Tristes tropiques », il est des hommes et des femmes qui dressent un totem, « un esprit » symbolisé par une plante ou un animal suite au meurtre du père d’une tribu pour protéger les femmes du clan de l’inceste et donc permettre l’exogamie. Freud y puisera un parallèle, une source pour construire sa théorie du complexe d’Œdipe…dont l’interprétation n’a jamais été définitive. Tant s’en faut ; Gilles Deleuze contre dira le passeur de Vienne en se référant à la mythologie tout aussi Grecque du complexe de Jocaste… 6*
Faut-il reconnaître dans cette opposition, l’origine symbolique de la puissance Féminine ? …La genèse d’un contre-pouvoir au patriarcat ?

« Aucune société n’est parfaite. Toutes comportent par nature une impureté incompatible avec les normes qu’elles proclament et qui se traduit par une certaine dose d’injustice, d’insensibilité et de cruauté. »
Claude Levi Strauss 7 *.

« L’Homme », s’il existe encore…est la résultante d’une évolution par paliers vers le progrès.
Ce « plus de… », cette volonté de souveraineté de l’homme sur la Nature est conséquence de blessures narcissiques de l’homme, qui vont s’exprimer de façon résiliente à chaque étape des révolutions reposant sur les épaules de certains géants :

– La Révolution Copernicienne.
– La théorie de l’évolution de Darwin.
– Mise à jour de l’inconscient par la révolution psychanalytique (Sigmund Freud).
À Chaque grandes découvertes dues au hasard et à la nécessité, l’humain prend conscience de sa perte de pouvoir sur la nature, de son lien essentiel aux mystères de l’univers, qu’il transcendera d’abord par l’animisme, puis le polythéisme et enfin les monothéismes. (8*)

Admettons que Dieu existe ! Dieu le père…
Aujourd’hui, l’homme contemporain a détourné de son sens cette fiction, dévié ce concept en un percept. Cela s’appelle une perversion !
(Alors que les concepts naissent des percepts, qui s’articulent entre eux en un concept. 9 *) :
– Les dieux du stade…comme les dieux du Colisée, cet opium inhalé par le peuple complaisant.
– Les dieux du spectacle comme les idoles, nées des Hébreux au temps du veau d’or, un dieu que l’on puisse voir et toucher…consommer.
– Les dieux fascistes et intégristes, dont la mise en scène repose sur le mensonge, la violence, le viol…, le masque total de la nature et de la condition humaine.
Finalement une image inconsciente du père…d’une haute intensité d’ambivalence…que l’on idolâtre et que l’on peut déboulonner de son socle d’argile. (Cela s’appelle anarchie…)
Gérard, « a chié depuis longtemps sur cette culpabilité » du complexe d’Œdipe en continuant à vivre avec son Dédé de père mutique et sa mère « toujours grosse » comme une vache.
N’est-ce pas le dieu vivant du cinéma que la collectivité ambivalente, y compris celle du cinéma, s’offre en sacrifice du totem ?
N’est-ce pas ce tabou familial, ce signe de l’impossible qui se résume pour Gérard de dire simplement ; « Je t’aime ».

« On ne pouvait pas me retenir… »
Ce sera le crédo de l’enfant rabelaisien, à l’étroit dans ces trois pièces de Châteauroux où tout se déjoue entre un père qui vit dans « dans et de sa tôle » comme on gueule et boit pour oublier et sa mère, sa douce vache, le « ventre toujours plein », qui lui a tout donné, discrètement, dignement, « jusqu’à l’épuisement…presque jusqu’à la mort » 10*.
En volant de ses propres ailes vers la capitale phallique où rien ne lui fait peur, le futur Cyrano va s’ériger film après film, performance après performance en monument du cinéma français sinon mondial. Gérard a du nez et saura dépasser tous les tabous de son état primitif…
Ce nez empathique que :
« Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »

1972 : un demi-siècle déjà, double nomination aux Oscars !
A-t-on condamné à juste titre Marlon Brando ? …autre totem « sur les quais », complice avec son réalisateur Bernardo Bertolucci, pour Sur-prendre plus sûrement l’actrice Maria Schneider dans une scène ou la société mâle-pensante de l’époque a plus rigolé de la plaquette de beurre que de la sodomie simulée, « impromptue et non complaisante », subie par l’actrice et engrammée dans son corps jusqu’au dernier tango de sa vie. Bertolucci a heureusement culpabilisé de cette inélégance et n’a malheureusement pas su ou pu s’excuser devant l’actrice avant qu’elle ne disparaisse en 2011…

Il est un film discret…que Gérard a tourné sous la férule de Abel Ferrara, Welcome to New York, dont peu de critiques ont souligné la motivation de l’artiste à rentrer dans le rôle de D.S.K ; « Je vais essayer de jouer le rôle de Dominique, parce que je ne l’aime pas. » (2014)

Malgré cet « appétit invincible », l’homme du théâtre de la vie n’a pas d’aptitude au bonheur.
Il est donc vulnérable par cet inconscient qu’il tentera de mettre en conformité avec le réel par trente années de fréquentations psychanalytiques…
« À coté de cette immense intelligence, il y a un peu d’imbécillité… » dira sa première femme qui reconnaitra dans ses immenses paluches un respect absolu pour les femmes.
Son plus beau costume de la vie quotidienne c’est celui de boucher…au plus près de l’image de la vache qui le rassure parce qu’elle « donne du lait à son veau… ».
Lors d’une visite à Rungis, il revêtit le tablier des forts des halles et son guide le définit comme « fort comme un quartier de bœuf ! ».
L’immunité est une empreinte d’habitudes !

Gerard Depardieu and Sandrine Bonnaire. (Photo by Pool DULOS/PELLETIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Sept Oscars pour Pialat, le mal aimé…
Si la compréhension du message de la première œuvre de Bernanos 11*, par Le réalisateur du réalisme français, ne fut pas un long fleuve tranquille pour le jury de Cannes en 1987
(Yves Montant, président), le soleil a brillé un an plus tard par une reconnaissance totale du film de Maurice Pialat qui ne décrochera pas moins de 7 Césars…
Gérard encore jeune et plein de cette vitalité en sainteté, enfile la soutane de l’abbé Donissan qui doute de sa foi puis se donne corps et âme à la cause de Dieu, en rencontrant un Satan symbolique, qui l’investit d’un « don de vision à travers les êtres », un pouvoir de guérison… Après la perte d’un cas désespéré (Sandrine Bonnaire) et l’offrande du corps sur l’autel de l’église qui ressemble à un geste satanique, le prêtre est déplacé vers une trappe et une retraite de curé de Lumbres.
En donnant les derniers sacrements au chevet d’un enfant mourant de méningite, le père de l’église, déchu, va en quelque sorte ressusciter cet enfant en lui donnant toutes les forces de son destin. Épuisé, suppliant Dieu de le maintenir en « soignant », il finira par mourir assis dans le confessionnal…au plus près du péché originel.
Similitude troublante de rôle à presque une génération d’intervalle (1987-2011) entre deux tuniques à dimension mystique ; L’abbé Donissan et le guérisseur Raspoutine…

Il nous faut bien conclure cet essai sur la condition humaine reposant sur les épaules de Darwin mais aussi sur le devoir de réserve malgré ces comportements inadaptés…
Par ses blessures narcissiques, l’homme s’est structuré, a « évolué », progressé et « construit » sa propre immunité. Ces « défenses » ; physiologiquement et peut-être « moralement dirigées » vers toutes agressions de sa condition et de sa nature…
L’immunité est toute d’abord individuelle ! avant qu’elle ne soit collective…
Elle est physiologique avant d’être pathologie…exprimée dans une globalité.
N’est ce pas une névrose obsessionnelle collective qui s’exprime par le cas Depardieu ?
…Une blessure du monde de l’art du cinéma qui n’a pas su développer ses anticorps ou trouver son vaccin !
(Pour l’affaire Weinstein et bien d’autres, la dénonciation fut tout aussi décalée.)

Quelques fois, l’immunité manifeste sa fonction contre son sujet…
C’est l’auto-défense avec sa pathologie toute particulière, l’auto-immunité.
Ici et maintenant ; l’art se défend en isolant une de ses parties prenantes, un de ses enfants, qu’il a supporté mais aussi intégré jusqu’à une limite…plus du tout acceptable.
Une sorte de pathologie d’exclusion…qui traduit une désadaptation à l’évolution des mœurs et des idées, une reconnaissance maladroite de l’égalité entre hommes et femmes.

L’art n’est pas un totem…c’est un possible.
« L’art est un mensonge qui nous permet d’approcher la vérité, au moins la vérité qui nous est discernable. » Picasso.
Un totem, c’est avant tout un « esprit » qui plane, un phare de la transmission, symbolisé ici par un acteur de la vraie vie, érigé et décoré en exemple par ses performances d’homme de l’art.
Gérard Depardieu semble porter sur ses larges épaules « une dette » quand l’art doit rendre des comptes.
Ce qui fait débat et contredit le procès en cours, c’est qu’il ne se déroule pas dans la sérénité et le temps nécessaire à l’expression d’une immunité pérenne…
Le ou les tabous sont des silences, des « non-dits » avant de devenir des signes.
La communauté, la horde de l’art ou la société en général a accepté, « vu », avant de condamner.
Là est sa souffrance, son malaise, son ambivalence, son inélégance…
– Ce n’est même plus une question de sexualité débridée ou de harcèlement entre deux sexes qui, somme toute, repose sur une même loi de la physiologie, indélébile, sans appel, instinctive…que la morale « primitive » ou biblique ne saura jamais contrôler à moins qu’elle ne la détruise…ou l’assassine d’une balle en plein front.

Nous l’avons bien vu dans l’Histoire ; c’est la dignité qui force le respect.
Si l’immunité est une empreinte d’habitudes, cessons de faire des ennemis, nos amis…

Je donnerais en réflexion ces quelques lignes découvertes par hasard…dans un magazine littéraire de février 2001, pages ouvertes dans ma bibliothèque.
– Pour ceux qui aboient en ayant su :
« Si un habile jardinier s’obstine et que, sur des générations, inlassablement, il taille, hybride et bouture soigneusement, il finit par faire naitre une nouvelle plante aux facultés d’adaptation infinies ; de telle sorte qu’on peut mutiler une fleur par le bas, par le haut, de tous les côtés, sans que jamais l’instinct de vie ne soit mis en défaut, comme si le souffle de l’existence pouvait varier indéfiniment de foyer, qu’à l’extrême mutilation correspondrait l’extrême souplesse de la vie. »
– Pour Le Gérard qui cherche, de toutes les langues qui se parlent, là-haut :
«…car les battements de la main sur la bongo, ne font que se souvenir des battements du cœur de la mère, écoutés neuf mois dans l’assourdie et liquide tranquillité de l’utérus ; ils sont déjà dans la mémoire avant toute pensée, toute respiration, tout mouvement, toute complication ; ils habitent le territoire de chacun des hommes qui marche lentement sur le boulevard, protégé par le mur circulaire de sa solitude ; et ils mesurent même, comme des rebelles cachés dans les arbres et qui chuchotent, le souffle des autres quartiers et de toute la ville, moteurs de voiture, musique des postes de radio, conversations dans les maisons, les orages et les explosions des étoiles. » 12*

« Vincent, François, Paul et les autres » (1974) avec Gérard Depardieu

« Au commencement était le verbe… » (Genèse 1, 1).
Avant de laisser place au silence, permettez-moi cette grécité, décrite par Michel Foucault pour illustrer une de ses dernières leçons sur les systèmes de véridiction, en l’occurrence celui de la sagesse :
Un jour ; Héraclite, stoïcien, né et vivant à Éphèse quitte les Éphésiens, car ils avaient exilé son ami philosophe Hermodore. « Ils » le chassent de la cité, dominée par une ponêra politeia (un mode de vie politique mauvais) ; cet homme sage qui se présentait comme un parrèsiaste, « Meilleur qu’eux » et capable de dire-vrai…
Héraclite, alors qu’on lui demandait, de donner encore des lois à la cité, refuse la sentence des Éphésiens,
se retire et va jouer aux osselets avec les enfants…
A ceux qui, en passant, lui demande pourquoi il se réfugie dans le silence, il répond :
« Je me tais afin que vous bavardiez ! »

Jean-Jacques Campi, janvier 2024

Notes :

1* : premiers Homo erectus en Afrique il y a 1 800 000 ans…

2* : Alan Turing (1912-1954) ; mathématicien, cryptologue de Enigma, pionnier de l’informatique et de l’intelligence artificielle.

3* : La meute ; Yan Moix, éditions Grasset-2010

4* : Raspoutine, téléfilm réalisée en 2011 par Josée Dayan. Fanny Ardant dans le rôle de Alexandra Fedorovna, épouse de Nicolas II de Russie, confidente de Raspoutine.

5* : Strannik ; un mystique errant. Raspoutine se prétend « Starets » (Qui a quitté le bon chemin), guide spirituelle, orthodoxe. Il jouit d’une réputation de guérisseur et d’un pouvoir de séduction.

6* : Le complexe de Jocaste ; Jocaste épouse du roi Laïos était la mère d’Œdipe qu’elle épousera sans savoir qu’il était son fils…Le complexe désigne la pulsion amoureuse de la mère envers son fils. Concept de psychanalyse, repris dans le livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1971), en critiquant Freud par le concept de l’anti-Œdipe.

7* : Tristes tropiques ; Claude Levi Strauss, de l’Académie Française – Terre humaine poche – Plon-1955.

8* : « Thème de l’homme » : Pour Michel Foucault ; « l’homme » est né au début du XIXème siècle, de ses blessures narcissiques qui lui font prendre conscience qu’il n’est plus au centre de l’univers. Le philosophe prévient avant sa disparition en 1984, de « La mort de l’homme » par le progrès des connaissances scientifiques.

9* : Jean-Pierre Changeux ; neurobiologiste, Collège de France, président du comité consultatif national d’éthique (1993-1999). Notion de « concept(s) » dans « l’homme neuronal » -1983- Fayard.

10* : À la Lilette, dans « Lettre volées » ; Gérard Depardieu – le livre de poche – 1998.

11* : Sous le soleil de Satan ; premier roman publié de Georges Bernanos. Écrit de 1918 à 1926, il paraît pour la première fois chez Plon (1926).

12* : Bernard-Marie Koltès (1948-1989) ; auteur dramatique Français dans, « Douze notes prises au nord ».
Les inédits du Magazine littéraire – N° 395, février 2001.

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