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La famille au complet

Il reste encore demain, le film de Paola Cortellesi et Furio Andreotti.

Delia

C’e ancora domani

Synopsis :

Mariée à Ivano, Delia, mère de trois enfants, vit à Rome dans la seconde moitié des années 40. La ville est alors partagée entre l’espoir né de la Libération et les difficultés matérielles engendrées par la guerre qui vient à peine de s’achever. Face à son mari autoritaire et violent, Delia ne trouve du réconfort qu’auprès de son amie Marisa avec qui elle partage des moments de légèreté et des confidences intimes. Leur routine morose prend fin au printemps, lorsque toute la famille en émoi s’apprête à célébrer les fiançailles imminentes de leur fille aînée, Marcella. Mais l’arrivée d’une lettre mystérieuse va tout bouleverser et pousser Delia à trouver le courage d’imaginer un avenir meilleur, et pas seulement pour elle-même.

Une partie de cartes, La briscola, pourrait être le fil rouge de ce premier film de l’humoriste engagée Paola Cortellesi dans le rôle principal et réalisatrice aux cotés de Valerio Mastandrea, Romana Maggiora Vergano.

Compania Briscola !

« Nous tenons serrés les cartes comme des mots d’amour. » Anna Garofalo.1*

(Stringiamo le schede come biglietti d’amore.)

Il reste encore deux mains pour voter…Chef d’œuvre italien, en noir et blanc.

Quand un film entraine dans sa sortie sur les écrans plus de CINQ millions de spectateurs pour partager son message, c’est que la partie de carte qui se joue est de l’ordre d’un coup de poker. Carré d’as pour cette distribution. Premier film ! Joli coup de dés.

Peu de mots pourraient se rajouter à ceux déjà prononcés…Puis-je émettre : « Commovente – Émouvant » dans les profondeurs. Ce dont je vous entretiendrai par ces quelques mots d’amour pour ce long métrage, ne sont pas de l’ordre du scénario. L’histoire est trop simple pour qu’un mode d’emploi vous éclaire ; c’est l’anatomie au scalpel réaliste de tant de couples d’hier, Délia et Ivano, malheureusement encore d’aujourd’hui et espérons…plus jamais de demain ! .

En évoquant Anna Garofalo 1*, en citation du générique de fin, il apparait que la portée et le sens du message tiennent dans un jeu de cartes ; un sujet grave, essentiel et toujours actuel malgré les pionnières de ce combat de reconnaissance : L’égalité entre femmes et hommes, la violence faite aux femmes.

D’un côté la briscola ; jeu de carte populaire italien, de 40 cartes. Pour le dire simplement, la briscola est une carte retournée au centre de la table, au début et à la fin de la partie. Une variété de belote… La carte, porte dans le scénario le symbole de l’homme, du viril qui s’affirme par sa volonté de pouvoir, de se placer au centre du jeu. Un jeu de garçons qui ne supportent aucune présence féminine. Les atouts se coupent…et se couplent.

De l’autre, une lettre officielle adressée à une femme italienne de l’année 1946…que l’on peut penser être un billet d’amour, un rendez-vous de fuite à deux, une promesse pour tenir encore debout et exister. Jusqu’au bout, vous penserez que Délia, « Dé », va passer à l’acte ; se sauver avec l’amour de sa vie (Nino), qui s’est toujours déclaré, qui l’espère encore et l’attend pour une nouvelle vie vers le nord de l’Italie. Nous sommes à Rome, la Rome des quartiers périphériques, des places et cafés populaires et on parle le romain. C’est exquis, presque intraduisible mais lisible dans les expressions et mimiques des visages et on rit…

Ô Dio que l’on rit !

Le cinéma italien a encore cette particularité d’aborder la réalité avec courage et humour.

Vous me rétorquerez ; il peut ! Avec ses antécédents qui ont fait le succès de Cinecittà dans le monde entier. Fellini, Risi, Scola, Pasolini…

Nous, Français, n’avons pas su faire beaucoup mieux avec la nouvelle vague ou le cinéma engagé des années 1980. Le génie d’un film tient quelquefois dans plusieurs mains influentes : La première référence qui a surgi à mon esprit est « La vie est belle » de Roberto Begnini. L’actrice Cortellesi ressemble, physiquement, à s’y méprendre dans certaines scènes à la femme de Begnini (Nicoletta Braschi dans la vie et à l’écran) ; cet ange à vélo qui le cherche amoureusement dans…presque tous ces films du début. Mais je m’égare…

L’humour et la distance par saccades, prises entre deux gravités, donnent une respiration au scénario qui aurait pu vite devenir insupportable par la violence latente. Tout le génie est là ! Dans ces scènes qui tournent en ballets entre les deux principaux acteurs.

Un boléro imaginaire s’infiltre dans une scène de violence conjugale…C’est sublime !

Un « je t’aime moi non plus » pour l’homme dominant et la femme soumise mais qui aime…Les chansons du film méritent un prix. Elles sont essentiellement de culture italienne avec une chanson de Lucio Dalla qui pleut sur l’écran (La sera dei miracoli).

Il faut souligner le symbole de la présence génétique de l’Église à l’instant de la veillée du mort ; de l’ancêtre, du grand-père. Une femme bien âgée, ridée comme une pomme reinette, égrène son chapelet de prières dans l’indifférence générale de la famille. Le recueillement autour du défunt est toujours l’occasion de remarques et commentaires savoureux sur « les autres » que l’on maudit sans retenue ni pudeur… Jusqu’à se demander : « Qui la connaît celle-là ? – D’où vient-elle ? », cette pleureuse qui prie sans compter et automatiquement pour la fatalité de la mort. Les confessions excusent, les religions devraient relier, les prières sont vaines…

Ma deuxième pensée à propos des influences, passera par le côté « Affreux, sales et méchants », du merveilleux long métrage de Ettore Scola en 1976. Dans un bidonville romain, Giacinto règne en tyran sur une famille nombreuse. Un « avare » à l’Italienne qui cache sans cesse un magot.

« Il malopo », que piste ses descendants et approchants… C’est affreux et méchant un patron ! D’autant plus quand il ne sait assurer ce pouvoir que chez lui, dans ses murs, portes et fenêtres fermées, sous ses coups et remarques désobligeantes, réductives et méchamment gratuites. Dans le film de Paola ; c’est le grand-père, père du dictateur familial, confiné dans une chambre dont il sortira peu sauf pour blasphémer (Bestemmiare), qui semble rappeler le paternalisme tyrannique de l’acteur d’Ettore, le grand Nino Manfredi (Pain et chocolat – 1974).

Begnini, Scola…Une troisième image a distillée de ma mémoire de ciné-fils.

Anna Magnani

L’actrice Italienne et la Femme qui illustrent la quintessence du néoréalisme italien et le féminisme par son mystère et sa transparence : La grande Anna Magnani rode dans les coulisses du tournage qui révèle ce qu’une autre nation a beaucoup plus de mal à exprimer et déchiffrer ; l’universalité de l’expression des sentiments sur un visage.

Il faut revoir Mamma Roma de Pier Paolo Pasolini (1962) et comprendre ce qu’expressionisme peut traduire pour traverser un écran. Ce n’est peut-être pas pour rien si « l’Espace » a rendu hommage à La Magnani par deux fois : Youri Gagarine, lors du premier vol spatial habité (1961) par sa dédicace, « Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts et Anna Magnani… ». Et un cratère de 26 kilomètres de diamètre qui lui est dédié sur Vénus ! Meryl, la grande Streep se déshabille d’admiration pour Anna ; « La déesse. Fantastique. Regardez ces yeux. Une telle intensité. Un engagement total…qui éclatait dans tout ce qu’elle faisait ». Il y a des regards de cette intensité dans la partie de cartes familiale de Madame Cortellesi qui nous invite à la conscience collective.

Enfin, puis-je ajouter à ce carré d’as d’inspirations cette beauté sans pareille…

La Ciociara ! (de Vittorio de Sica). Dans quelques scènes, le visage accablé de la mère et épouse battue, meurtrie par les coups et les hématomes, rappelle les expressions de Sofia Loren, mère protectrice de sa fille dans une échappée libératrice à travers l’Italie fasciste des années 1943. La relation fusionnelle de Dé et de sa fille fiancée « Promessa sposa », est des plus touchantes par le fait que se construit au fil du film la transmission d’une génération à l’autre du véritable grand message du film ; le féminisme. La défense du droit des femmes naissant se résume dans un geste : celui de la fille (Marcella) qui porte à sa mère martyrisée (Délia), au pied du bâtiment administratif où elle est convoquée, le document officiel qu’elle a reçu par la poste, négligemment échappé de sa poche dans l’entrée de la maison familiale, …La carte électorale, qui lui donne le droit de voter pour la première fois, en juin 1946 ! Les bouches cousues s’entrouvrent enfin dans cette image d’une nuée de femmes votantes, prenant dignement à partie, par leurs regards libérés, l’homme ignorant et restreint à son éducation paternaliste et machiste qui baissera les yeux.

Sofia Loren » La sciociara  » de Vittorio de Sica

(Ivano). Une chanson, « A bocca chiusa » (Daniele Silvestri) accompagne merveilleusement cette descente de l’escalier de la reconnaissance des votantes, une fois le bulletin de vote déposé…

Tout est intelligent et sensible dans ce film qui n’est pas un divorce à l’Italienne…

Par la cigarette de tabac de Virginie et le chocolat, offerts par un soldat noir américain, (William), casqué d’un Police Military , l’Homme élégant et sensible… va remercier à sa façon l’élégance et la diligence de Dé en plastiquant le bar-café de son futur gendre qui porte les germes de la violence possessive et machiste. En immunisant ainsi sa fille qui allait se jeter dans la gueule d’un jeune loup romain, l’actrice et réalisatrice fait un clin d’œil fabuleux au mythe de la fable… Blanche neige ! Il est encore vrai, malgré nos révolutions sociétales et de mœurs que des jeunes filles, femmes jeunes sans expérience de la vraie vie se jettent dans les bras d’un prince charmant qui les enferment insidieusement dans un château de possession et de futur attachement… Comme si « l’arrangement » d’un mariage demeurait le but existentiel d’une beauté vierge et limpide émergeant d’une coquille, genre Vénus de Botticelli portant le symbole de la perle…rare.

Également, la complicité entre deux femmes ; « Dé… » et la marchande de légumes du marché (Marisa) qui a tout compris, tout perçu parce que plus lucide, moins vulnérable, plus forte face à son homme qu’elle mène à la baguette de l’amour partagé.

Rien ne pourra désormais autoriser à remettre le dentifrice dans le tube du rapport entre les hommes et les femmes. Bien des ilots d’injustice persistent, trop ! Mais la réalité prend la voie du temps de libération de la parole et de la dénonciation. Plus de « bouches cousues » sur ce mal qui n’est en fait, qu’une grande douleur de l’homme… Une souffrance que nous pouvons démembrer…s’il en était besoin ! Pour comprendre les causes et les racines profondes de ce mal sociétal et individuel afin de le conscientiser justement.

Que conclure pour un tel chef d’œuvre de portée universelle ?

Chaque société ou tribu humaine comporte ses lois de vie en communauté et ses règles de fonctionnement entre deux personnes de sexe opposé ou pas… L’Italie, on le constate dans la presse nationale est victime hebdomadairement de crimes encore…passionnels et de violences conjugales souvent léthales. La volonté de pouvoir est en chacun de nous, quel que soit le genre. Il y a des violences faites aux hommes par des femmes, ne l’oublions pas !

Est-ce la conscience de la force physique, de la voix haute et puissante, du sexe qui pend entre deux jambes ?! Qui déploie et autorise ce droit à dominer, à frapper, tout en pensant aimer. La raison du plus fort est aussi et encore le symbole phallique de menace des guerres…

Il existe une belle explication au terme « Blasphémer, maudire » qui se traduit en Italien par « Bestemmiare » : Matera, est une ville troglodyte et mythique du sud de l’Italie 2*.

Les bergers et pasteurs ont écrit l’histoire de ces plaines à brebis et moutons conquises par les peuples de la Méditerranée. Un canyon profond (La gravina) sépare les champs de paistre de la ville creusée dans le tuff. Pour communiquer entre eux, chaque famille de bergers exultait des paroles fortes et « personnalisées » afin que ceux, en face du canyon, les reconnaissent et répondent à leurs doléances. Chaque berger avait son nom « de bête » pour interpeller les siens. Avec le temps, bestemmiare est devenu ; s’adresser à quelqu’un en le maudissant. L’italien courant, populaire, emploie moultes insultes qui ponctuent les phrases employées et qui finalement sont indifféremment employées par les femmes, les hommes et les adolescents d’aujourd’hui. Si l’on prenait compte de chaque mot pris et reçu en parole crue, la rue se transformerait en un ring de boxe…un ballet à la West side story.

Mais tout ceci n’est que parole…des mots qui quelques fois sont des armes et qui tuent. Espérons qu’elles ne soient que des paroles, « Parole…Parole… ».

Tout cela pour dire une fois de plus que l’immunité est une empreinte d’habitudes…

L’on s’habitue à entendre ces insultes insensées comme une fois, un jour, des êtres humains se sont habitués à être dominés par la force et la volonté d’autres humains. Ce qui protège vraiment, ne sont pas les vaccins contre la violence ou le pouvoir, mais bien le refus, le non ! Ou encore, le oui d’un vote individuel.

Il reste encore demain…Et aujourd’hui, c’est déjà demain pour être comme Sacha Guitry, « contre les femmes, tout contre ». Resserrons les cartes tout contre nous, femmes et hommes, des deux bras pour demain.

« De tout, il resta trois choses : La certitude que tout était en train de commencer. La certitude qu’il fallait continuer. La certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. Faire de l’interruption un nouveau chemin. Faire de la chute un pas de danse. Faire de la peur un escalier, du rêve un pont, de la recherche…une rencontre. » Fernando Sabino. *3

Jean-Jacques Campi. 03 avril 2024.

Notes * :

Anna Garofalo

1 * : Anna Garofalo (1903-1965), fût une des premières grandes féministes italiennes. Infirmière volontaire pour les mutilés de la première guerre mondiale… Journaliste, commentant l’émission « Paroles d’une femme » à partir de 1944. Son expérience journalistique et radiophonique est éditée en 1956 sous le titre « L’Italienne en Italie ».

2* : Matera (La Basilicate est une région de la botte italienne), porte la marque tristement notable de la séparation du nord et du sud de la péninsule. Carlo Levi, Journaliste, médecin et homme politique dénonce dans son livre majeur ; « Christ s’est arrêté à Eboli » (1945), l’abandon et le désintéressement des politiques et de l’état, des habitants de cette ville troglodyte, qui vivaient dans des excavations en roches de Tuff (i Sassi). Jusqu’à ce qu’une loi permette la conscience de cette misère cachée et organise le transfert de ces familles dans des logements décents à la périphérie de la ville. Aujourd’hui, ces espaces sous terrains sont réhabilités en appartements, restaurants, hôtels…où il fait bon vivre.

Matera est une des trois plus anciennes cités au monde. Nommée capitale européenne de la culture en 2019 pour le génie historique de son système de récupération et d’irrigation de l’eau de pluie… Elle est classée au patrimoine mondial de l’humanité par L’Unesco depuis 1993.

3* : Fernando Sabino (1923- 2004) ; Poète, journaliste brésilien.

Extrait du roman autobiographique « O Encontro Marcado » (Rendez-vous convenu) :

L’histoire de trois amis de Belo Horizonte, sa ville natale dans le Minas Gerais.

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