Warning: getimagesize(/home/chezlola/public_html/wp-content/uploadshttps://chezlolagassin.com/wp-content/uploads/2017/11/Mynicephoto000273.jpg): failed to open stream: No such file or directory in /home/chezlola/public_html/wp-content/themes/Total/framework/classes/image-resize.php on line 116
Mynicephoto000273

« Jane et Zacharie » d’Hélène Jourdan-Gassin

 

Edilivre,  juillet 2017

Dès la citation de Borges choisie pour ouvrir son roman, Hélène Jourdan-Gassin annonce la couleur : « Il y a toujours deux individus en chacun. Le vrai, c’est l’autre. »

Le récit est en effet celui d’une apparente dualité cohabitant chez une femme vivant deux vies sous deux prénoms différents, l’une brune, l’autre blonde, l’une sombre, radicale, l’autre plus claire, plus douce, toutes les deux terriblement belles et attirantes. Lola-Jane.

Mais est-ce si sûr ? Et si chacune de ces deux femmes n’en faisant apparemment qu’une regardait son contre-jour en le considérant comme la matrice ? Et si chacune avait en réalité une si grande part dans l’autre que les oppositions finalement ne signifieraient plus rien ? Regards en abîme…

L’homme du roman, Zacharie, alias Zac, n’est pas moins dual à y bien regarder. Ex-rédacteur en chef d’une revue de mode et d’art, un temps dealer de coke pour survivre (autant que consommateur), ayant pas mal erré, le voilà à présent commissaire d’une expo à organiser à Paris autour de jeunes talents américains pour le compte d’une grande société d’assurances de musées, d’artistes et de collectionneurs qui veut y ouvrir des bureaux. Lui aussi vit avec ses contre-jours. Ce qu’on sait de lui, de son passé, de sa trajectoire, c’est par le truchement d’une sorte de journal oral qu’il tient devant un inconnu, dans un lieu fermé qu’on pressent être un hôpital. Il a perdu la mémoire, on l’incite à la retrouver, mais nous ne savons pas, ni celui qui l’écoute, ni nous qui lisons le livre, ni lui-même où ce remue-méninge va conduire. Pendant assez longtemps on sait seulement qu’il a perdu Claire, « un amour tranquille », morte en souffrant. On sait qu’il est éperdument épris de Jane – ou de Lola ? On sait qu’il recherche « la paix », qu’il « veut trouver la vraie vie ». Trouver la vraie vie ? Comme Jane qui veut être Jane mais qui semble aussi vouloir être Lola, comme Lola qui peut-être ne voudrait plus du tout être Lola ou, au contraire, être seulement Lola ? Ou comme cette mystérieuse artiste vivant à New York où se déroule une grande partie du roman, connue par ses seules initiales, L.S., que personne ne voit jamais et qui fascine Zac ?

Je fuis donc je suis ?

C’est quoi la vraie vie ? Celle qu’on aurait voulu mener lorsqu’on se dit que, finalement, c’était celle-là qu’il nous aurait fallu vivre ? Ou bien celle qu’une majorité de gens préfèrent vous voir adopter parce que, plus semblable à leurs habitudes, elle est plus facile à vivre pour eux ? Et l’autre vie, celle qu’on vit, c’est quoi alors ? Un mensonge ? Un fantasme ? Une trahison ? Ou un triste et banal conformisme ?

Une des clés de ces vies entremêlées, la prétendue vraie comme la supposée fausse vient sans doute de l’enfance, comme toujours. Jane dit à Zac, lors de leur premier week-end : « Toute ma vie, j’ai essayé de répondre à l’amour de mon père et je me suis efforcée d’épater ma mère, c’était épuisant. » Les deux parents voulaient que leur enfant soit le reflet de leur propre vision. Pour ne peiner personne, il fallut donc être deux jeunes filles à la fois. Deux, sans parler de soi.

Être soi : quelle aventure ! Au total, le soi est tant pétri d’influences qu’il est sans doute illusoire de chercher à trouver une forme originelle qui nous définirait hors des autres.

Mais c’est terrible, les artistes, ils ont le don de vous faire croire que ce que vous voyez n’existe pas tel que vous le voyez, ou peut-être pas du tout, et que ce que vous ne voyez pas est bien plus réel, en tout cas plus intéressant. Ils ont le don de vous raconter des histoires si extraordinaires que l’ordinaire, soudain, vous accable et qu’on finit par préférer croire à l’invraisemblable qui paraît beaucoup plus crédible.

Les personnages de ce roman, tous en fuite, sont en recherche d’un soi insaisissable, imaginant que la rencontre avec un autre fugitif va faire cesser leur propre errance.

Prisons et délivrance

Est-ce que Zac l’amnésique est fou ? Qu’a-t-il fait pour être là où il est, dans cet hôpital à Nice ? Cet endroit lui rappelle quelque chose, il a déjà dû y venir – y être enfermé.

Oui, ça lui revient et celui qui l’écoute l’aide à se souvenir : il est déjà venu ici, dans cet établissement psychiatrique, après une épouvantable crise de rage dans un pub où il avait tout cassé en présence de Jane – il se remémore peu à peu pourquoi. Mais lors de ce premier internement, Jane venait le voir : pourquoi ne vient-elle plus cette fois ? Que s’est-il passé ?

Et si c’était cette femme qui le rendait fou, tantôt Jane, tantôt Lola, peut-être L.S aussi, trop belle, trop multiple ? Jane lui a dit un jour que lui seul était capable de « recoller ses deux morceaux », mais, à supposer que ce soit vrai, a-t-elle le même pouvoir sur lui ? Est-elle sa prison, pire que cet hôpital, ou bien sa délivrance ? A moins que ce ne soit son rapport aux femmes en général qui l’emmure, trop amoureux d’elles, trop curieux, trop sensuel, trop insatiable. Un ami lui dit : « Tu seras toujours le même petit branleur, Zac (…) En cherchant L.S. c’est la femme que tu voulais, pas la peinture. »

La vérité par effraction

Et si la vérité ne pouvait se trouver qu’en fracturant les apparences ? Que se cache-t-il donc derrière cette porte fermée à clé au sous-sol de la villa du Mont-Boron où habite le père de Jane et où les deux amants séjournent, une fois l’exposition de Paris réalisée ?

Zac, d’un coup d’épaule sur le chambranle, découvre dans la pièce secrète une vérité à laquelle il ne s’attendait pas. Et nous non plus ! Bien sûr il restait à savoir qui était L.S. Mais Hélène Jourdan-Gassin a su ménager son effet : on n’aurait jamais pensé que L.S. fût la personne qu’on découvre : bien joué !

Cette découverte complique encore la mise en abîme qui est au cœur de ce livre : décidément, le soi n’est qu’une fiction. Cette découverte casse les clichés qu’on nous a sciemment brandis sous les yeux au fil des pages et qui n’étaient que des pièges.

En somme la fin du roman nous dit, sans le dire, que l’on cherche désespérément à trouver son exact double pour enfin savoir aimer inconditionnellement mais qu’on ne cesse d’être leurré par les faux-semblants, les faux semblables. Oui, il y a toujours deux individus en chacun, le vrai et celui qui voudrait tant être tout autre mais qui finalement ressemble au premier à s’y méprendre. Mais c’est peut-être cela, soi, au fond : ce qu’il reste de nos batailles acharnées entre ce qu’on croit être et ce qu’on aurait si fort voulu ne pas être.

Thierry Martin

 

Cet article comporte 3 commentaires

  1. Una Liutkus

    C’est vraiment un super livre (pas parce qu’il est écrit par une amie..). NI pour son titre peu évocateur.
    Une fois passé les premières pages (qui j’avoue m’ont un peu inquiété), que les personnages sont bien présents, ils mènent leurs vies agitées et (c’est un gros risque) vous ne pourrez plus lâcher ce livre. Je l’ai lu en deux nuits car j’avais hâte que tout s’éclaire ! Hélène nous tient en haleine ou en laisse… avec un collier bien serré !
    Ne le manquez pas… J’ai encore un rêve, c’est de revivre l’histoire dans un film !!!
    Pourquoi pas ?
    Una Liutkus

    1. Hélène Jourdan-Gassin

      merci Una, que le monde du cinéma t’entende !

  2. La Mitch

    Je viens de finir ton roman. J’ai beaucoup aimé. Vraiment. Je trouve enfin une description du milieu de l’art contemporain fidèle ; non que je sois une familière de ce milieu, mais je déteste en général ce que j’en lis dans les romans : trop pompeux, artificiel, plein de clichés. Ici, on sent bien sûr ta patte, ton assurance et ton œil avec un ton qui n’est ni gratuitement méchant (comme on peut lire souvent), ni béatement dithyrambique parce que tu connais intimement ces gens et ce système.

    J’ai beaucoup aimé New-York (que je connais peu voire pas du tout) parce que tu en fais une description actuelle même si cela se passe il y a une trentaine d’année. Pas de « c’était mieux avant » puisqu’on est dans le temps de l’action. J’ai aimé ta description de Nice. Elle est juste, loin des clichés que l’on peut véhiculer sur cette ville.

    Enfin, je me suis laissée emmener dans cette histoire/ enquête de doubles qui tient vraiment bien la route.

    Je suis donc ravie de cette lecture que j’ai achevée ce matin tôt.

    Michèle Pedinielli

Laisser un commentaire