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Portrait of jazz musician Miles Davis. (Photo by Herb Snitzer/Getty Images)

La chemise verte au paradis des musiciens.

« Ce sont les très grands scientifiques du XXème siècle, les musiciens de Jazz.

Ils font des mathématiciens dans l’espace ; la mécanique quantique à coté,

c’est une espèce de poésie du pauvre… » *.

…Il serait de bon ton, que l’annonce de ce concert céleste soit écrite à l’encre verte.

De coutume, Les pharaons au repos, sont habillés d’une feuille d’or. Celui-ci, future élégance du Jazz, portera éternellement dans la conscience collective, une chemise faite du rouge et du bleu de l’Amérique. Vous l’avez deviné, une teinte peut être improvisée, nuancée par le mélange des couleurs primaires. Le sujet de cet hommage est l’expression d’une palette de notes musicales à influences variables. Le vert fut la couleur de son ascension dans le nuage des notes Bluesées.

Trente-trois ans déjà !

« Pourquoi jouer tant de notes, alors qu’il suffit de jouer les plus belles. » Miles Davis (1926-1991)

Miles Davis

Le « Live » peut s’envoler et ce 28 septembre 2024 ressuscite, comme chaque année, la mémoire vive, la bande son de l’homme à la chemise verte **. Le voici déjà en coulisse, à chauffer son instrument en cuivre rouge, gravé de son nom. Des notes discrètes, s’éventent vers la scène et le public impatient. Aucun, de ceux qui l’ont aimé ne peuvent oublier sa sonorité sibylline. De même sa voix, marquée par un coup de gueule post opératoire, prendra les tonalités de sa musique ; lointaine et profonde, grave mais affectueuse, tendre et sourde… Des lèvres fines, étirées sur l’embouchure large mais coupante de sa trompette Martin Magna en ut… vernie bleu-vert, égrenant ses notes sans vibrato. Le musicien était boxeur mais aussi peintre : des dessins colorés, des silhouettes bariolées et dansantes sous le trait aigu de son crayon assidu. Il y a du Basquiat dans les compositions picturales du souffleur. Le rythme est donné, c’est lui qui décide du tempo, qu’il savait presque parfait. Des coups de notes, comme des tapes sur le punching-ball du blues. En caressant le cuivre de l’instrument à vent déposé à ses côtés, en posant les secondes sur sa musique et répétant ce geste depuis le plus jeune âge de sa formation, l’homme habillé de vert restera le Preacher Man de la musique que je n’oserai appeler Jazz devant lui… Il ne le supporterait pas ! Trouver la tonalité simplement en touchant l’instrument est de l’ordre d’un initié, d’un chamane, d’un visionnaire dans l’espace du son. Il inventera les silences, répétés ou déplacés dans l’interprétation d’un même thème selon l’ambiance des festivals, l’audition du public ou la complicité de ses musiciens. Il est le boss, le véritable « black cowboy » de la découverte de l’or modal, l’indien qui a offert à une tribu ses meilleurs percussionnistes. C’est un battant, un travailleur de la nuit, tout le contraire de ce que l’on peut penser de lui… Comme Nicolas de Staël en peinture, Sir Miles Davis sera influencé par la musique classique dite « sériel » de Arnold Schönberg et ses élèves Alban Berg et Anton Webern. Plus tard, il se laissera porter par l’influence de Karlheinz Stockhausen pour sa période free jazz.

Il dit : « La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence. »

Miles Dewey Davis III, troisième du nom est né le 26 mai 1926, à Alton, sur le Mississippi. La dynastie Dewey s’est intégrée dans une « Union » naissante entre abolition et ségrégation, entre démocratie et république fédérale, entre acceptation et reconnaissance des droits de l’homme par de longues marches civiques et pacifistes. Entre cowboys et indiens, entre pendaisons et assassinats, entre Tomahawk et calumet de la paix : Miles vient au monde, entouré d’une sœur et d’un frère sous la protection d’une religion Baptiste. De Cleota, plutôt artiste, il dira ; « je tiens mon sens du style et de l’habillement de ma mère. » et héritera la finesse des traits et la profondeur d’un regard qu’il cacha une grande partie de ses apparitions par des lunettes masquées de verres sombres. De Miles Dewey Davis II, dentiste, il s’imprègnera du gout des belles voitures, mais aussi : « L’essentiel de mon attitude, de mon assurance et de ma fierté raciale me viennent de mon père. » Sa mère, pianiste, le rêve en violoniste… son père le pousse aux diplômes. Son oncle, va lui offrir pour ses treize ans, l’instrument de sa vie ; trois touches à piston, un cornet et le vent en sourdine. C’est un peu plus au sud, vers East Saint Louis, que le gamin à la trompette rencontrera ses premiers guides. Le chemin de Miles est souvent de traverse pour les parents de la dynastie Davis.

Mais la route est droite et faite d’une obsession, un jour récompensée : rejoindre New-York et rencontrer « Bird ». Charlie Parker, génie stellaire de la musique noire américaine improvisée va prendre Miles sous ses ailes d’oiseau de nuit. Le saxophone alto de Charlie et la trompette lyrique de Dizzy Gillespie sont les deux éducations que l’initié va absorber, digérer, intégrer à son phrasé pour les restituer de la plus belle des façons. Pour ce musicien, créateur de quintette, sextette et nonette aujourd’hui historiques, la formation à l’école des harmoniques se fait dans les clubs confidentiels de la 52ème rue, sur des scènes de quelques mètres carrés ou les jazzmen et les tonalités se touchent et s’entrechoquent en sons nouveaux. Les embuches de la réalité qui cogne sur la différence black and white de ce demi-siècle n’entamera en rien la fougue du très jeune et déjà « élu » par les rois du Be Bop… Une nuit de 1959, il est battu par un policier blanc sur le trottoir de Broadway, alors que son nom est affiché au-dessus de l’enseigne du The Jazz Corner of the World… « L’hostilité est déraisonnable ». ***

Charlie Parker et Miles Davis « Screenshot »

Puis, vint « le Cool » …

Si le paradis se pare d’une couleur ; Miles nous la fait découvrir sur la pochette d’un disque qui porte son prénom sous le qualificatif de bornes kilométriques : « Milestones », contient les premiers jalons d’une musique, jusque-là indéfinissable ! Comme si les miles ou les notes musicales, désormais, ne se compteraient plus, sur la route de « la musique de la vie du diable ». La chemise verte élégamment portée et le cornet de sa trompette, délicatement posée sur sa cuisse gauche sont les prémices d’une vie de sybarite. À la façon d’un peintre, identifié par la palette de ses couleurs, Miles annonce la coloration de sa musique dans le choix de ses vêtements qu’ils soient de scènes ou dans sa vie quotidienne. De ma vie de concerts, je n’ai jamais rencontré un démiurge aussi bien habillé…aussi élégant. Envolés, les costumes à carreaux en laine et les cravates club. Émancipé de ses maitres, sa garde-robe devient une lecture de ses notes, projetées sur l’écran de ses nuits blanches. Il va tenir haut le pavé de la mode et des colorations de sa musique en fonction des groupes crées et des musiciens choisis. La saga des bolides italiens étourdisse le garçon aux doigts d’or, jusqu’à la fausse note qui pour lui n’existe pas… Une fois, il confiera à son amoureuse de la rive gauche parisienne : « un jour, j’aurai une Rolls blanche et un chauffeur blanc. » …Miles pouvait être cassant !

Davis ne souffle pas dans le cornet à la façon d’un Louis Armstrong ou d’un Dizzy Gillespie, les joues gonflées, le torse déployé et l’instrument élevé. Il « expire » sans fin ses notes, dans une position qui ressemble plus à une prière qu’à une élévation. C’est une courbe en point d’interrogation que nous percevons sur la silhouette du trompettiste, de profil. L’instrument pointe vers le sol et Dewey le suit de ses longs doigts à la peau fripée, comme si la musique lui échappait en une plainte infinie.

La séduction et l’élégance sont dans ses déplacements sur scène, ses gestes vers les solistes qu’il accompagne et libère d’un regard ou d’un signe pour l’improvisation. Miles marche, claudique sur une hanche accidentée, un genou arthrosé et une posture déviée. Pour que sa silhouette reste fluide et planante, il choisira des blousons de fines soies, amples et bouffants, des pantalons larges flottants et des chaussures italiennes…

Miles Davis et Kenny Garrett

Sur les images en cours de montage du film « Ascenseur pour l’échafaud », il improvise dans les pas de Jeanne Moreau déambulant sur les boulevards et les champs de Paris. Sur la bande son original, il laissera le bruit d’un bout de chair détaché de ses lèvres, par la longueur de la pellicule défilant sur l’écran. En une nuit ; une seule prise pour des mélodies en sous-sol qui tiennent le spectateur en haleine et suspens permanent. Louis Malle ne regrettera jamais son choix ; ces notes nocturnes et impatientes.

La route de Miles est longue malgré son départ, trop tôt, pour le paradis des musiciens.

Il crée, mélange, forme des ensembles. Il assemble des lectures de notes qui sont une présence permanente et toujours reconnaissable ; « …même les japonais reconnaissent ma tonalité. ». Son bout de vie musicale avec John Coltrane laisse les traces inoubliables d’une rencontre entre un être spirituel qui veut jouer toutes les notes et un gamin génial sublimant les plus belles croches. Wynton Kelly, pianiste, résume en 1961 sa participation au quintette historique, à propos de Miles ; « c’est un sacré calibre ! »

Arrive alors sur la planète terre, les notes divines de Kind of blue, disque de Jazz le plus vendu au monde : galette vinyle qui semble « avoir été composé au paradis » (Jimmy Cobb). Une « sorte de bleu » teinté de vert dans « Blue in green » (écrit par Gil Evans) qui suggère la couleur de la trompette personnalisée de Miles. Plus tard, il choisira la couleur rouge métallique, plus proche de la couleur passion de son engagement et de sa présence scénique. The King obtient sa couronne par cet enregistrement où rien n’est préparé entre les musiciens. De simples notes écrites sur un papier vont guider la synergie improvisée de ce bijou d’imagination.

Merci Miles !

Peinture de Miles

Nous étions deux amoureux et ce soir-là, la salle entière résonnait en vibrant à l’unité. Le billet du concert est encore sous mes yeux : montage de carreaux noirs et blancs comme un Mondrian bi tonal. Une belle nuit du trois novembre 1989, par la porte de Pantin, Miles nous portera au Zénith d’un live enregistré. Ce n’était ni de la joie, ni un simple plaisir mais une fête des sens, un partage détonnant où chaque musicien du groupe portera la couleur de son instrument à l’acmé de son possible. Kenny Garrett, notamment sera poussé par son leader au plus près de l’épuisement du souffle dans son saxophone soprano : « This is your night… » susurrera Miles, en confiant son propre micro au jam du musicien mystique et Coltranien. Si Davis tourne souvent le dos au public, par souci des musiciens il sait aussi descendre sur une pelouse de l’Ombrie italienne (Perugia), pour se fondre à l’auditoire sur les notes bariolées de vert et d’or de « Human Nature » et de « Time after time » …

Miles adorait la France et Paris. Que ce soit dans les arènes-Cimiez de Nizza la Bella ou sous le ciel de la pinède ouverte sur la mer de Juan-les-Pins, l’enfant terrible du Mississipi illumina l’esprit de plusieurs générations d’auditeurs mais surtout de musiciens. En écoutant Sketches of Spain (Solea notamment) et pour conclure cet hommage infini, on prend conscience de la dimension d’éternité de… La Sonorité… de l’artiste prolixe. La profondeur de sa discrétion se rapproche des Cante jondo andalous : cette provenance du chant du fond de la gorge, du fond de l’être comme si la douleur amoureuse ne se distinguait pas de l’expression de la douleur physique. Keith Jarrett, Il Divo du piano dans toutes ses couleurs, soulignera à la disparition du trompettiste ; « Nous avons perdu la sonorité… »

Juliette Gréco, trouva les mots les plus simples pour fondre leur passion en une histoire d’amour sans véritable fin : « Je ne l’ai jamais vu comme un noir, pour moi, il était tout simplement beau. » Leur rencontre survient lors d’un concert à la salle Playel, où assistaient Boris Vian, Sartre et La Sagan. Dans le Saint Germain des années 1950, cet amour symbolisera la douleur que portera l’homme de couleur, sa vie durant. Ils se quittèrent pour repousser par sacrifice le racisme ségrégationniste et l’intolérance présente en Amérique. Juliette avait trouvé son Roméo, « un diamant pur » qu’elle gardera en l’état pour l’éternité. L’injustice et la curiosité sont les deux germes de la résilience de Miles dans son expression créative de la condition humaine et dans sa voie de pionnier et de défricheur de la bonne musique d’inspiration et d’improvisation. Finalement, Monsieur Davis est un amoureux en cœur volcan…

La musique s’est arrêtée pour un long silence… Écoutez encore une fois, une dernière fois ce silence qui contient la pudeur de cet artiste aux mille facettes. Écoutons, avant qu’une nouvelle belle note vienne habiter l’air des rues de Manhattan ou de Paris. Avant de sortir à l’air libre pour rencontrer ce dos, cette façon de se déplacer, que je crois, je reconnaitrais sur n’importe quel continent !

Le temps passa, l’amour repassa et la musique de la vie couvrit les épaules des deux amoureux, nous rappelant cette histoire simple, vécue dans un présent absolu ; « le vert paradis des amours enfantines ». ****

Jean-Jacques Campi, 28 septembre 2024.

« L’inspiration existe mais elle doit te trouver au travail. » Pablo Picasso.

* : Francis Marmande est un écrivain, critique littéraire, musicien contrebassiste et critique de jazz, dessinateur, né à Bayonne en 1945. Il participe à la revue Jazz Magazine et au journal Le Monde pour ses chroniques taurines.

** : « L’homme à la chemise verte » (1993 – Ed. Plume) est une biographie illustrée de Miles Davis. Écrite par Richard Williams, ex-batteur de Rythm-and-blues. Journaliste, il collabore à la critique de la musique Rock et Jazz, sur les ondes de la BBC, pour le Times et l’Independant.

*** : « Si un chien rencontre un chat… » Texte de Bernard marie Koltès : prologue à la pièce ;

Dans la solitude des champs de coton (Ed. de Minuit, 1991).

**** : Charles Baudelaire.

Dernière minute

Le mythique musicien et producteur américain Quincy Jones est mort à l’âge de 91 ans, a annoncé sa famille dans un communiqué, relayé par l’agence Associated Press(Nouvelle fenêtre), lundi 4 novembre. Celui qui a produit les albums Off the Wall, Thriller et Bad de Michael Jackson a également travaillé sur des albums de Frank Sinatra et Ella Fitzgerald. Il a remporté au total une trentaine de Grammy Awards. La cause de sa mort n’a pas été précisée à ce stade.

Après avoir côtoyé les plus grandes stars de la musique pendant des décennies, Quincy Jones s’est permis de distribuer les bons et mauvais points, qualifiant les Beatles de « pires musiciens au monde » ou encore Michael Jackson de « machiavélique ».

S’il a marqué la deuxième moitié du XXe siècle, Quincy Jones a également été présent au XXIe. Curieux des nouvelles technologies, le producteur octogénaire a expérimenté le podcast, puis la vidéo interactive pour une méthode d’apprentissage du piano à laquelle collabore Harry Connick Jr. Il a également créé en 2017 la plateforme Qwest TV, un sorte de Netflix pour le jazz et des musiques proches, où l’on trouve concerts, documentaires et interviews.

Cet article comporte 2 commentaires

  1. L’elucubration de l’auteur aurait presque la même sonorité que les notes du musicien qu’il adule sans scrupule ……à tres juste titre

  2. Merci chère Hélène, pour ce “ plus” au paradis des musiciens…
    Ils gambaderont avec Miles et bien d’autres… toujours “verts” et déjà inscrits à la play liste de la “bien” bonne musique. Gigi

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