Skip to content

La danseuse de Patrick Modiano

Gallimard – 2023 – 96 pages – 16 €

On peut bien sûr essayer de dire pourquoi on aime un auteur, tout comme on peut tenter de s’expliquer ou d’expliquer à autrui pourquoi on aime quelqu’un. On trouve des arguments, on prend des exemples, on évoque des images, et puis… Et puis, pour l’essentiel, le mystère résiste. Comment rationaliser un sentiment ?

Mais d’où vient-il donc, cet élan que l’on ressent pour un être ou un livre, une œuvre d’art ? D’où surgit-elle, cette joie que l’on peut y trouver ?

Bien sûr, nos sentiments sont pour une bonne part un des donnés de notre génétique – préférer « spontanément » ceci à cela, comme telle ou tel membre de notre ascendance. Mais nos sentiments présents sont aussi largement le fruit de ce que l’on a éprouvé hier, quand nous étions une sorte de buvard, une pâte à modeler. Ces sentiments qui nous ont marqués dans les débuts de notre vie colorient ou assombrissent les sentiments présents, les exaltent ou les repoussent, au moins autant, si ce n’est davantage, que ce que produit le don de nature.

Rien ne s’éteint, ni nos premiers rêves, ni nos premières impressions de sécurité ou d’insécurité, ni nos premières joies, nos premières déceptions, nos premières peurs, nos premiers désirs fulgurants. Ni ces tristesses qui ont pu incendier nos jeunes temps et qui nous ont paru inconsolables sur le moment. Le fond de ces ressentis se tapit en nous, pour toujours, même quand on fait le fier qui affirme avoir tout surmonter. Et même quand notre réflexion s’est astreinte à opérer des tris. Elle peut cantonner, elle ne peut pas effacer.

En somme, qu’il s’agisse d’un être, d’auteurs, d’artistes, nos sentiments sont en résonance et non en raisonnement. D’ailleurs, ils sont souvent « déraisonnables », nous dit-on quelquefois…

Mais peut-on trouver les clés originelles ? Se décortiquer quasi-scientifiquement ? Et peut-on se souvenir sans se tromper voire se mentir ?

Celui qui sait si bien nous parler de la part insaisissable de nos existences telles qu’on essaie de les regarder et de les revisiter, celui qui sait si bien peindre le sfumato des émotions du passé et le brouillard de la mémoire s’appelle Patrick Modiano.

Et, vous l’aurez compris, j’aime Modiano ! A chaque ouvrage, je tombe sous le charme. Je sais pourquoi et je ne le sais pas…

Les faux-semblants de la mémoire

Que récoltons-nous, nous demande dans son œuvre Patrick Modiano, lorsqu’on se tourne vers hier pour tenter de comprendre le mouvement un peu fou où nous sommes tous pris ? Très peu de matière dense, nous répond-il – j’ai failli écrire de « matière réelle ». Juste quelques éclairs que notre sensibilité a captés. Etaient-ils plus lumineux que les autres ? Ou bien étions-nous ainsi faits que nous ne pouvions capter que ceux-là ? Comme la sensibilité d’une pellicule qui, matériellement, ne peut imprimer tous les détails que le photographe a sous les yeux. En observant notre passé dont on sent bien qu’il recèle une grande part de nos énigmes nous n’avons pourtant pas d’autres choix que d’utiliser ces fragments.

Dans la moisson, qui peut dire où s’arrête la mémoire précise et où commence la dénaturation ?

C’est peut-être « ça » que j’aime tant chez Modiano : cette idée que le passé est d’abord un amas confus d’émotions, tout autant qu’il est largement une fiction.

Court roman et grande question 

« La danseuse » de ce livre, dont on ne saura jamais le nom, est modianesque à souhait…

Si le narrateur – qui ressemble à l’auteur à s’y méprendre – se rappelle d’elle qui l’a tant marqué, il bute, une fois de plus, sur ses souvenirs. D’emblée, il s’interroge : « Brune ? Non. Plutôt châtain foncé. »

Détail, certes, mais qui donne une sorte de la.La danseuse de ce bref roman recèle les mêmes mystères que les femmes croisées dans les autres livres de Modiano, tout comme d’ailleurs – j’ai failli écrire « évidemment » – sont mystérieux les autres personnages. Mêmes milieux flous, plus ou moins interlopes, mêmes secrets enfouis… Quelques bribes de vérités « vraies » peuvent revenir à l’esprit du narrateur mais souvent elles sont seulement probables ou juste possibles, enchâssés dans la subjectivité de la mémoire. Nous sommes bien chez Patrick Modiano.

Le narrateur fréquente assidûment cette danseuse. Il va la voir tous les jours au vétuste studio Wacker où elle travaille avec acharnement son futur ballet, sous la direction d’un Russe exilé, considéré comme un maître. Ce narrateur s’occupe aussi de son fils, Pierre, dix ans, qu’elle a eu avec un homme tout aussi mystérieux qu’elle-même.

Modianissimo, donc. Mais ce qui frappe le plus dans La danseuse sont quelques divergences d’avec les thèmes récurrents de l’auteur. La première « innovation » est qu’il cite plus directement des situations personnelles. La sienne, d’abord : le narrateur, comme le vrai Patrick Modiano des années 60, n’a pas le sou, et comme son double de chair et de sang, lui aussi, pour subsister, écrit des chansons. Notamment pour Françoise Hardy que l’on croise ainsi.

Deuxième nouveauté, Modiano cite quelques noms alors qu’il nous laissait habituellement le soin de trouver nous-mêmes les patronymes – ce n’était jamais facile, souvent impossible. Le narrateur nous parle par exemple du grand éditeur Maurice Girodias, fondateur d’Olympia Press, qu’a connu Modiano. Celui-ci propose au héros-narrateur d’ajouter des épisodes à des romans censurés dans les pays anglo-saxons…

Et puis, pour la première fois, Modiano nous parle de sexe ! Évidemment à la Modiano, c’est-à-dire discrètement, de façon floutée, mais il évoque le sujet. Inédit !

Et, nouveauté encore, le thème du travail, de l’effort. C’est celui, éreintant, de la danseuse à la barre et sur le parquet, dans la salle du studio Wacker.

Pour Boris Kniaseff, le maître intransigeant qui la forme, la danse est « une discipline qui permet de survivre ». Patrick Modiano, dont le narrateur est un écrivain apprenti comme l’était l’auteur en ce temps-là, nous dit, en creux, que la littérature peut, elle aussi, être une discipline qui permet de survivre. De sauver celles et ceux qui entrent en écriture, avec l’infatigable labeur des moines copistes, afin non de copier mais de créer un univers un peu moins pesant, en tout cas moins immaîtrisable que le réel.

Le secours de la discipline pour affronter le monde n’est certes pas un sujet neuf, mais la question reste toujours aussi forte.

Et puis – ultime « nouveauté » –  dans ce livre Patrick Modiano laisse s’épandre la nostalgie.

L’opus de la nostalgie ?

Nostalgie. Ce « pseudo-mot grec » selon Barbara Cassin de l’Académie française, composé d’algos, la douleur, la souffrance, et de nostos, le retour, reflète-t-il ce qu’a ressenti Modiano en écrivant La danseuse ?

On peut le penser. Écoutons-le parler de Paris qu’il a tant aimé toute sa vie, tandis qu’il se promène dans ses rues, en 2023, cherchant à réactiver sa mémoire des années 1960 – quand il a connu la danseuse. « Une ville qui avait à ce point changé qu’elle ne m’évoquait plus aucun souvenir. Une ville étrangère. Elle ressemblait à un grand parc d’attraction ou à l’espace « duty free » d’un aéroport. »

Paris, celui de Modiano, celui dans lequel il a fait flâner Jacqueline Delanque dans le roman Dans le café de la jeunesse perdue, pour ne citer que ce livre, lui semble méconnaissable. Il note dans La danseuse : « Les passants marchaient par groupes d’une dizaine de personnes, traînant des valises à roulettes et la plupart portant des sacs à dos ». Il s’interroge, entre stupeur, agacement et tristesse :  « D’où venaient ces centaines de milliers de touristes dont on se demandait s’ils n’étaient pas les seuls, désormais, à peupler les rues de Paris ? »

Vers la lumière

Nostalgique, sans doute, ce livre est pourtant, au total, un livre d’espoir. Car il va vers la lumière. Cette jeune danseuse et cet écrivain en herbe, grâce à la discipline, au courage, et même à l’abnégation vont parvenir à s’arracher aux brumes de leur passé, aux mauvaise fréquentations d’hier – probablement au désespoir.

Danser, écrire – se sauver. Et laisser les souvenirs vivre leur vie entre chien et loup, toujours rebelles, mais comme apprivoisés.

Se remémorant la danseuse et Pierre, cinquante ans plus tard, Patrick Modiano dit : « Je croyais que leur souvenir me venait comme la lumière vous vient d’une étoile morte il y a mille ans, selon les mots d’un poète. Mais non. Il n’y avait pas de passé, ni d’étoile morte, ni d’années-lumière qui vous séparent à jamais les uns des autres, mais ce présent éternel. »

Il ajoute, en y insistant : « Ni la danseuse ni Pierre n’appartenaient au passé mais à un présent éternel. »

« Présent éternel »… Ce n’est plus une nostalgie ; c’est davantage une réconciliation.

 

Thierry Martin

Cet article comporte 2 commentaires

  1. … »Résonance » cher Monsieur Thierry Martin.
    Effectivement, c’est bien la fréquence émotionnelle ou sentimentale qui nous touche et nous permet de survivre à cette réalité qui se compose du passé brouillé, du présent si vif et de l’avenir dont nous rêvons en fiction…
    Merci pour ce texte qui évoque le Modiano Modianesque et cette pudeur qui chez cet auteur particulièrement prend la dimension d’une force…
    On ne se défait pas d’une influence, d’un livre qui se relit au fil de nos vies, d’un film qui défile en bande celluloïd de notre musique intérieure, d’une toile de laquelle on ne peut s’extraire…
    Heureusement, l’art et la littérature sont encore assez généreux pour nous donner à penser à l’universalité de la condition humaine. Espoir…
    Camus ou et Modiano flirtent avec nos sensibilités, ce qui demeure inaltérable dans ces vies de toutes conditions; la magie de l’enfance et son perpétuel présent.
    Sincèrement Merci.

    Jean-Jacques Campi.

  2. Heureux que vous aimiez Modiano !
    Et c’est toujours un encouragement quand une note de lecture intéresse.
    Remerciement pour remerciement, votre texte sur Camus est riche et sensible.
    Thierry Martin

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back To Top