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La vallée du silicium d’Alain Damasio

Albertine / Seuil – avril 2024 – 319 pages. 20 €.

On connaît Alain Damasio pour ses romans de science-fiction, imaginatifs, prenants et bien construits. Le voici « chroniqueur » ou « essayiste » – ou plutôt les deux à la fois car son livre ressemble à une sorte d’essai fait de chroniques (il est en outre complété par une nouvelle inédite de SF).

Alain Damasio est manifestement un homme intelligent ; il est aussi très sympathique comme le montrent ses interviews. Et il ne manque pas d’humour, comme en atteste par exemple son essai de voiture autonome dans la « vallée du silicium ». Mais (car il faut toujours au moins un « mais », sinon ça fait brosse à reluire), ce grand fan de jeux de mots en fait vraiment beaucoup – beaucoup trop, à mon avis. Certains font mouche, tandis que d’autres font flop, même s’il convient de dire que, contrairement à la mouche de renommée internationale, surtout pour ses plus mauvais côtés, le « flop » demeure une créature mystérieuse. On peut au moins noter que le flop surgit généralement quand on ne l’a pas vu venir ou qu’on n’a pas voulu en imaginer la possibilité. Je ne vise personne.

Amoureux de la créativité scripturale, Alain Damasio s’amuse également avec la graphie, encastrant parfois dans ses phrases des signes typographiques pour le moins inhabituels. Bizarre… Mais l’éditeur (Le Seuil) nous dit que c’est un « essai technopoétique. » Pourquoi pas ?

Toutefois ces deux « mais » n’empêchent pas son livre, La vallée du silicium, d’être bien intéressant.

Dans une interview, Alain Damasio dit que suivant une recommandation faite par Nietzsche, il a écrit ce livre comme un « zoologue » qui regarde ce que tel spécimen d’une espèce mange, comment il se reproduit, « comment il habite, comment il circule, est-ce qu’il a des prédateurs, ce qu’il consomme, et est-ce qu’il a des proies ? ». Il a donc regardé les humains d’aujourd’hui en Californie. Ceux de la big tech, mais aussi les utilisateurs, sans oublier les drogués titubant aux portes du quartier d’affaires rutilant de San Francisco. Effrayant !

Enquête dans la big tech

Le livre nous emmène dans cette plaine du silicium, la fameuse Silicon Valley. Il nous conduit au plus près possible des fameux GAFAM qui se voient, en toute modestie, « au centre du monde ». Il nous y conduit « au plus près » mais pas en immersion car les portes des forteresses que sont les grand sièges sociaux de la big tech ne s’ouvrent pas si facilement. À commencer par celles d’Apple donnant accès à l’impressionnant et immense bâtiment surnommé le ring.

C’est que la « liberté » qui nous avait été promise grâce à  la magie annoncée des applis et des réseaux est restée un slogan. Tout, rappelle Damasio, n’a été conçu, « designé », fabriqué, « marketé » que pour le seul profit des entreprises mondiales et de leurs actionnaires. Ainsi, nous sommes certes au cœur d’un univers nouveau et parfois libérateur de tâches contraignantes – et parfois amusant – mais nous sommes bien au sein du capitalisme le plus ancré.

Encore un rêve évanoui… Les fameux petits génies, alors chevelus, en jean, T-shirt et sneakers qui bricolaient des prodiges technologiques au fond de leur garage, étaient en vérité de redoutables business men. À l’origine, on les avait pourtant appelé les « cyber punks ». Raté ! Et nous, derrière nos petits écrans plats et élégants, aux bords arrondis, nous, plus ou moins obnubilés par les offres qui pleuvent, nous sommes avant tout des clients.

En résidence à la villa Albertine

Pour enquêter et écrire son livre, Alain Damasio a été accueilli en résidence à La Villa Albertine, à San Francisco. Placée sous l’égide du ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères et sponsorisée par la Fondation Bettencourt Schueller, c’est la quatrième « villa » de la France à l’étranger, la plus célèbre d’entre elles étant à ce jour la Villa Médicis, à Rome.

Voici quelques renseignements car cette nouvelle « villa » pourrait peut-être intéresser des artistes niçois. Ouverte à l’automne 2021, la Villa Albertine de San Francisco accueille chaque année soixante créateurs pour « des résidences conçues sur mesure pour une durée d’un à trois mois ».

Cherchant à renouveler le genre, son ambition, nous dit aussi la brochure de présentation, est « d’encourager les artistes français à se déplacer sur le sol américain, dans une double démarche d’inspiration et de networking, pour favoriser les rencontres et leur donner une voie d’accès privilégié à l’écosystème local ».

Ça fait très « plaquette » et c’est un peu flonflon, mais sait-on jamais ? Après la résidence de San Francisco, la villa Albertine veut en créer une dans neuf autres grandes villes du pays : Atlanta, Boston, Chicago, Houston, Los Angeles, Miami, New York, la Nouvelle Orleans, et Washington DC.

Regard d’un technophobe ou d’un technophile ?

Alain Damasio nous dit qu’il est ni l’un ni l’autre. Il connait les avantages de ce monde des écrans et des applis mais il les observe avec un regard distancié et parfois très critique. Notamment à propos de ce repli sur soi que procure la plongée en apnée dans son téléphone portable.

Il fait observer, à très juste titre à mon avis, que ce repli sur soi s’apparente en réalité à un « techno-cocon ». Une bulle qui nous emprisonne autant qu’elle nous rassure. Le réel nous ferait de plus en plus peur (peut-on vraiment affirmer le contraire ?), et le virtuel devient ainsi un refuge.

Damasio dit aussi, à propos de l’obsession des selfies – et ça me paraît intéressant – que ce mitraillage de nos faits et gestes, pour un oui pour un non, y compris en photographiant la brave pizza qu’on vient de nous servir au resto, n’est pas la marque d’un ego de plus en plus démesuré : il y voit une façon de « densifier » ce qu’on vit et de s’assurer, par les photos, qu’on l’a bel et bien vécu. Damasio parle d’empuissantement. C’est comme si nos vies qui défilent si vite et qui ne sont pas toujours passionnantes avaient besoin de « plus » et de preuves attestant qu’on est pas si isolés ni aussi insignifiants qu’on croit souvent. Je vais au resto, je mange une pizza, donc je vis. Et si je la photographie, j’invente une nouvel adage philosophique à couper le souffle : je shoote donc je suis…

L’évanouissement de nos corps

C’est rare hélas, mais pas impossible : nous frôlons quelquefois l’évanouissement par excès de plaisir. Mais le fameux métavers cher à Elon Musk et à bien d’autres est une façon inédite de nous évanouir. Nous évanouir de notre corps habituel. Le métavers, nous dit Alain Damasio, va effacer nos corps car son but est précisément de nous décorporer. On deviendra un avatar, mieux que le modèle original, cela va sans dire. Nous serons juste une image, et ce faux-nous se promènera dans les mondes qu’il choisira. On s’y incorporera. Et allez donc vous faire voir, vous tous, les méchants, les moches, les crétins, dans vos vies réelles infectes ! Ça va faire du monde…

La déferlante annoncée des IA personnalisées, nous dit l’auteur, ne peut qu’accentuer ce repli sur soi : on va se fabriquer sur mesure son décor, son boulot, sa gloire, ses amours, ses ami(e)s – son monde. Il en serait alors fini des époques archaïques où les personnalités se bâtissaient dans l’altérité. Ce serait – et c’est ce qu’annonce Alain Damasio – une mutation majeure d’homo sapiens. À mon humble avis, c’est plus que probable.

Maîtres contre paramètres

Dans son enquête, Alain Damasio révèle quelque chose de très instructif : il dit que les cadres supérieurs de la Silicon Valley ne mettent pas entre les mains de leurs enfants les outils qu’ils fabriquent avant que ceux-ci n’aient au moins dix ans. Parce que, commente-il, « ils savent parfaitement [eux, les parents et concepteurs de ces technologies] qu’ils ont pratiqué le design de la dépendance », et que plus on passe de temps sur une appli plus les profits augmentent.

Il reste donc toujours la possibilité de reculer le temps de l’addiction. Demeure aussi la capacité de regarder nos écrans d’un peu haut. Comme l’auteur lui-même qui ne prend jamais son portable quand il sort de chez lui. Voilà qui doit notamment permettre de manger la fameuse pizza au restaurant sans la photographier, et surtout en regardant sa ou son convive et non plus son smart phone. Finis, ces merveilleux repas où chacun est plongé dans son écran ?

Ne pas prendre l’objet avec soi, c’est une façon de rompre, nous dit l’auteur, avec « une vie passée à caresser une vitre »…

En somme, Alain Damasio cherche à identifier une sorte de juste mesure dans notre rapport avec « la tech ». Un « nouvel art de vivre », dit-il.  Le but est de redevenir « des maîtres et non plus des paramètres. »

Thierry Martin

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