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Caravaggio,"Martirio di San Matteo

Le Caravage : fausse autobiographie d’un prodigieux artiste

La course à l’abîme, par Dominique Fernandez, Grasset 2003

Cette note de lecture sur un livre déjà ancien est le fruit d’un échange que j’ai eu, pendant le confinement, avec une personne que j’estime beaucoup et qui vit dans le hameau au-dessus de chez moi, à la montagne. Nous nous connaissons bien et voici déjà longtemps que nous échangeons des livres ; j’ignorais en revanche qu’elle avait, elle aussi, une passion pour Le Caravage. C’est elle qui m’a prêté ce livre de Dominique Fernandez sur cet exceptionnel artiste ; qu’elle en soit remerciée !

L’Académicien Dominique Fernandez, auteur prodigue et érudit, est un ancien élève de Normale Supérieure et docteur ès-lettres. Il est devenu un italianiste fameux qui a longtemps enseigné cette langue et cette culture. Il est aussi l’inventeur de la psychobiographie qu’il définit comme « l’étude de l’interaction entre l’homme et l’œuvre et de leur unité saisie dans ses motivations inconscientes ». C’est probablement là le ressort de ce livre en forme de fausse autobiographie du Caravage dont Fernandez est un passionné.

Dominique Fernandez

Disons-le tout de suite : ce n’est pas le livre de lui que je préfère, malgré d’indéniables qualités, à commencer par cette idée originale de rédiger une sorte de confession romancée de ce peintre exceptionnel. Mais, en dépit des reproches que l’on peut faire à ce roman (notamment une construction un peu déséquilibrée et quelques allégations sur la vie de l’artiste qui contredisent ce que l’on sait désormais de lui), cet ouvrage est riche et très intéressant pour tous ceux qui révèrent Le Caravage – ou tout simplement s’intéressent à l’histoire de la peinture, notamment italienne, au tournant du XVIIème siècle.

Le Caravage a suscité beaucoup d’épigones, les fameux « caravagesques », des successeurs admiratifs, peut-être jaloux, qui ont pris ses méthodes, notamment le clair-obscur, et ont imité sa retranscription assez radicale des thèmes – mais, malgré leur talent, sans son génie.

Pourtant, pendant longtemps, cet immense artiste a été, sinon oublié, du moins peu montré et puis finalement redécouvert, avant de devenir, de nos jours, « à la mode ».

La fin de la peinture « idéalisante »

Le Caravage ! Un génie qui, selon Fernandez, « ne savait probablement pas écrire ». Il est vrai qu’il n’a d’ailleurs signé qu’un seul de ses tableaux (mais est-ce une preuve d’analphabétisme ou d’illettrisme ?). Fernandez nous donne une information infiniment plus étonnante encore : Le Caravage n’aurait pas su dessiner ! Il aurait directement peint sur la toile ses modèles et le décor qu’il concevait autour d’eux, sans le moindre trait préparatoire.

Après une période un peu conventionnelle, et même s’il s’est cantonné pour l’essentiel dans la peinture religieuse – pouvait-il faire autrement à cette époque où les sujets imposés étaient invariablement les Ecritures ou la mythologie ? – Le Caravage a introduit dans les tableaux le réalisme parfois le plus sordide, la violence montrée sans fard, la cruauté et même quelquefois la laideur. Avant lui régnaient surtout les figures extatiques, les édifiantes allégories, la beauté normée – en somme les convenances de ce temps. Fernandez fait par exemple dire à l’artiste qu’il exécrait ces anges mille fois figurés jusque-là car il les voyait comme des « ectoplasmes évaporés qui s’envolaient sans prendre d’autre peine que de soulever les pieds. » Il fallait donc combattre « les niaiseries. » Avec lui, la « vraie vie » a fait son entrée – et quelle entrée ! – dans la peinture.

Toutefois, Dominique Fernandez prend soin de nous rappeler que Le Caravage n’est pas le tout premier à s’être dressé contre ce genre de fadaises. Dans le roman, son héros sait rendre hommage au Jugement dernier de Michel-Ange, comme à la Flagellation de Sebastiano del Piombo ou encore à la Pietà d’Annibale Carracci. Mais ce que Le Caravage a mis dans ses toiles, ce bouillonnement d’animalité, de sensualité, de sauvagerie qui se mêle à un certain mysticisme, personne ne l’avait fait à ce point avant lui.

Peut-être aviez-vous vu, à cette époque proche mais qui paraît si lointaine, celle où l’on pouvait aller flâner dans les musées et les galeries, l’exposition « Caravage à Rome, amis & ennemis » qui s’est tenue au musée Jacquemart-André, à Paris, entre la fin de 2018 et la fin janvier 2019. Le musée avait réussi l’exploit de rassembler dix tableaux de ce peintre hors du commun, dont sept n’avaient jamais été montrés en France.

Comme l’a dit Fernandez à France Culture en commentant pour la station de radio ces dix tableaux, « Caravage, c’est l’action sur le vif. » Il n’a pas seulement été le maître du clair-obscur, il a révolutionné profondément l’art pictural. « Avant Caravage, poursuit Dominique Fernandez, toute la peinture était idéalisante ».

Se soumettre ou risquer sa liberté voire sa vie

Grâce à ce livre, on suit non seulement l’émergence, l’affirmation et l’évolution de l’œuvre, mais la vie de l’homme.

Autoportrait du Caravage

Michelangelo Merisi, dit Il Caravaggio chez lui et Le Caravage chez nous, est né en 1571 (il est mort en 1610). Orphelin de père très jeune, il a vite quitté – fui – son village natal situé dans le duché de Lombardie et dont il tirera son surnom. Parvenu à Rome où il passera une quinzaine d’années marquées par la production de prodigieux tableaux, il fréquentait les tavernes et les endroits peu recommandables de la Ville éternelle, et même les lieux carrément interdits : telle s’est établie sa réputation. Longtemps protégé par quelques hauts dignitaires de l’Eglise, et notamment par le cardinal del Monte (et il avait bien besoin de protection car il ne manquait pas d’ennemis tenaces et comme obsédés à sa perte), il ne fut jamais un courtisan ni un mondain. Ce qui ne l’empêchait pas de faire parfois le dos-rond et, pour l’essentiel, d’être prudent dans son expression artistique, certainement bien plus sage qu’il ne l’aurait voulu. Cette forme de retenue se doublait pourtant de bravades, voire de véritables provocations dans son œuvre : nous en dirons quelques mots dans un instant.

Caravage a été souvent censuré. Mais les tableaux refusés étaient quand même achetés par des admirateurs, parfois issus de ce même clergé qui venait d’exprimer le refus, outragé… Ces collectionneurs somme toute courageux faisaient toutefois mine d’éprouver une certaine réserve en ne montrant les toiles qu’à des initiés, et souvent après avoir tiré un rideau qui dissimulait l’objet du scandale… C’est, au sens propre comme au figuré, ce qui s’appelle sauver les apparences.

C’est une stupeur pour nous que de lire, dans des scènes détaillées par Fernandez, comment et combien le Saint-Office analysait le moindre détail d’un tableau pour vérifier s’il était ou non conforme aux canons édictés par l’Eglise. Sans même parler de la nudité, il fallait que la toile mette en scène tel animal plutôt que tel autre, tel fruit et non celui-là, de ce côté-ci de l’œuvre et non de celui-là, qu’il n’y figure pas cette arme mais une différente ; tel vêtement était permis, tel autre condamné, et même tel siège ! Vertigineuse inquisition des symboles ! Pour un esprit libre, audacieux, la marge de liberté était ainsi extrêmement étroite pour passer entre les mailles des filets que tendait en permanence le Saint-Office afin d’y faire tomber tous ceux qui s’éloignaient un tant soit peu des codes, surtout après le concile de Trente et son carcan théologique. L’artiste qui s’en écartait risquait au minimum la prison, mais souvent pire. Si les mœurs de l’homme, artiste ou non, contrevenaient aux règles, il pouvait alors finir sur l’un de ces monstrueux bûchers. Or Le Caravage était très probablement homosexuel ; c’est une évidence pour Fernandez mais certains historiens pointent le manque de preuves. Dominique Fernandez, lui, est non seulement affirmatif mais il va encore plus loin, il nous montre Michelangelo Merisi « fier » de cette orientation sexuelle. Il lui fait écrire que dans sa vie il a été « fier d’être ce que j’étais » car « en me classant parmi les infâmes [ceux qui me condamnent] m’élèvent au rang des élus. »

Il était en tout cas – et là il n’y a aucun doute – facilement bagarreur. Il a même assassiné un homme et il paiera ce crime d’années d’exil. D’une certaine façon, sa mort prématurée est encore une conséquence de ce crime car c’est en revenant à Rome, après avoir finalement obtenu un pardon du pape, qu’il a succombé.

 Architecture d’une révolte

Une large partie du livre de Dominique Fernandez, tout en me captivant, m’a déconcerté car, après avoir décrit les quelques années de bohème et de misère du Caravage, il y montre ensuite un jeune homme puis un homme jeune amoureux, installé dans un couple à la fois improbable et douillet, quasi « bourgeois ». Habitué à la réputation de demi-voyou du peintre, on reste un peu pantois face à cette vie rangée. Autre sujet de décontenancement : à mes yeux, le roman fait basculer la vie du Caravage d’un coup, d’une page à l’autre. Sans transition, l’amoureux plus ou moins tranquille laisse la place à la tête brûlée maintes fois décrite. Certes, dans cette étrange partie de son livre, l’auteur laissait toutefois deviner chez Caravage un mal-être et une révolte naissante face à ce confort, modeste mais de plus en plus prégnant, et face à la progressive institutionnalisation artistique dont il est l’objet – pour ne pas dire la victime. Ce combat intérieur est au demeurant superbement exprimé par Fernandez lorsque Le Caravage est invité dans un salon aristocratique romain des plus élégants ; il cherche le moyen de ne pas y aller, révulsé par la perspective de cette fréquentation huppée. Il finit par indiquer qu’il n’ira pas et Dominique Fernandez lui fait dire qu’en vérité, ce qui l’effrayait le plus, le vexait au plus profond de lui-même, était le simple fait qu’on ait eu l’idée de l’inviter.

Mais malgré des petits cailloux de révolte parsemant cette longue partie, j’ai trouvé que le texte changeait trop brutalement d’orientation.

La double lecture de l’œuvre

Le Caravage « La Conversion de Saint Paul », Collection famille Odescalchi

Pour Fernandez, une lecture univoque du Caravage serait l’erreur absolue. Il prend notamment pour exemple Le jeune saint Jean Baptiste au Bélier. Si, par la posture du modèle, ce tableau est un hommage à Michel-Ange, pour Fernandez c’est dans cette toile « qu’éclatent les goûts du Caravage pour les garçons ». Il est vrai que l’adolescent est nu, une jambe relevée laissant voir son sexe, et que le bélier qui se tient derrière lui fut longtemps un symbole de turpitude, sinon démoniaque, au contraire du doux agneau traditionnel.

Même analyse de La Conversion de Saint Paul, ce moment crucial de la Bible où Saül, qui fut longtemps un débauché, est soudain terrassé, sur la route de Damas, par une lumière venue du ciel et une voix qui lui dit : « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? ». Saint Paul succombe sans retenue à l’appel. Dans cette œuvre, Le Caravage peint un saint Paul pour le moins non-conventionnel et Fernandez écrit sous la plume autobiographique de son héros : « Poitrine qui s’offre sans défense, corps qui s’abandonne, lèvres humides qui s’écartent, (…) luminosité du visage frissonnant sous les ondes de l’orgasme : une scène d’amour, de l’amour le plus profane, le plus voluptueux, voilà ce que j’ai peint sous la couverture d’un exercice de piété. » En somme, Dominique Fernandez décide, dans son livre, de faire dire au peinte, explicitement, ce que ses tableaux lui semblent dire implicitement.

 La mort retrouvée

Le Caravage, « Méduse »

Selon Dominique Fernandez, Le Caravage quasi mourant a été « abandonné sur le sable » d’une plage en Toscane, nous laissant imaginer qu’il a pu agoniser seul, rejeté de tous, et sans qu’on puisse dire ce qu’est devenu son cadavre. Nous savons à présent que Le Caravage est mort à l’hôpital de Porte ErcoleSon corps, enseveli dans un ancien cimetière situé près de cet hôpital, a été retrouvé et identifié grâce à son ADN comparé à celui de lointains descendants actuels. Il a donc été accompagné et soigné avant de mourir, puis il a été enterré, mais en effet « privé de sépulture », comme nous le dit Fernandez.

Voici peu de temps encore, un mystère persistait sur la cause de sa mort. Dominique Fernandez a écrit que Le Caravage avait été « sans doute assassiné ». D’autres hypothèses ont été avancées, notamment celles d’un décès dû à une infection : le paludisme, la brucellose, la syphilis ; personne n’était en réalité sûr de rien.

Nous devons la résolution de l’énigme à un homme dont je ne m’attendais pas à ce qu’il soit intéressé par ce type de recherches : il s’agit du désormais célèbre professeur Raoult. C’est en effet l’Institut Hospitalier Universitaire (IHU)-Méditerranée Infection qu’il dirige à Marseille qui a publié, le 17 septembre 2018 dans la revue Lancet Infectious Diseases une étude décisive.

« Grâce à une coopération avec des anthropologues italiens et avec le microbiologiste Giuseppe Cornaglia, nous avons obtenu plusieurs dents prélevées sur le squelette du Caravage » a déclaré Didier Raoult au journaliste médico-scientifique collaborant au Monde, Marc Gozlan, dans un article du 20 septembre 2018. A partir de la pulpe dentaire, et après trois approches différentes de recherche et d’analyses, l’équipe du professeur Raoult a conclu que le Caravage a succombé à une septicémie à staphylocoque doré, « trois jours après avoir présenté une fièvre élevée et un délire, dans [ce] qui ressemble à ce que l’on appelle aujourd’hui un choc septique », a précisé le scientifique. Mais par quoi a-t-il été infecté ? Marc Gozlan nous dit que les chercheurs disposaient d’un « précieux indice » : son squelette présentait une lésion au tibia par où les germes pouvaient facilement s’introduire, et notamment le staphylocoque doré.  « Tout semble donc indiquer, conclut-il, que l’illustre peintre italien aurait succombé à une septicémie, conséquence d’une infection osseuse contractée lors d’une blessure occasionnée par une bagarre à Naples. »  

Une autre bagarre ! Mauvaise rencontre au mauvais endroit ? Ou rencontre voulue avec un petit voyou qui joue les aguicheurs pour mieux vous estoquer ? La mort du Caravage serait-elle en quelque sorte proche d’un destin à la Pier Paolo Pasolini ? Ce dernier appréciait, dit-on, le genre petites brutes, et selon Fernandez, Le Caravage aussi. Mais peut-être s’agissait-il seulement d’un gars violent rendu furieux par on se sait quel différend ?

 Est-ce que, lors du coup dont les conséquences lui seront bientôt fatales, Michelangelo Merisi a fixé son assassin ? On ne peut s’empêcher de se poser la question en se souvenant du magnifique tableau du Martyre de Saint Mathieu dans lequel Le Caravage a décidé que, contrairement aux représentations habituelles de cette scène, la victime ne regarderait pas vers le Ciel, extatique, supplicié déjà absent du monde des hommes, mais plongerait son regard dans les yeux de son bourreau. Dans son livre, Fernandez fait dire au peintre : « Saint Mathieu demande et attend qu’on le frappe », il « se soumet dans l’espoir d’une mort brutale et indigne. ». Comme si Le Caravage avait voulu signifier qu’après celle, ignominieuse, de Jésus aucune mort ne méritait d’être honorable. Ou peut-être voulait-il suggérer que les hommes qui vont périr avec quelque regretté secret enfoui en eux cherchent, par la sanction, à se racheter.

Dans ce tableau, Saint Mathieu, déjà condamné mais encore debout, veut mourir parmi les hommes, par la main de l’un d’eux. Sans lumière séraphique, sans ornementation éthérée, de façon brutale. L’humanisation ultime que Caravage prête à son Saint Mathieu fixant les vivants au moment de périr a été une manière de révolution dans la peinture religieuse. Le regard profond qu’il porte à son bourreau est comme un dernier, sublime et terrible partage, presque un accouplement : le corps de Saint Mathieu, bientôt disloqué mais pour l’instant intact, est encore un frère de chair de celui du bourreau ; les yeux qui vont s’éteindre fouillent sans ciller les yeux qui vont continuer de briller quand, lui, ne sera plus. Et son sang qui va se répandre puis devenir glacé vibre un instant encore auprès de la sève chaude du tueur.

N’y a-t-il pas, dans cet enchevêtrement macabre et magnifique, toute la force du message du Caravage ?

 Thierry Martin

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