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Giuliano di Empoli

Le mage du Kremlin de Giuliano da Empoli

Gallimard – septembre 2022 – 280 pages – 20 €

Rareté dans le monde de l’édition : pour son premier roman, Giuliano da Empoli a obtenu le Grand prix de l’Académie française. Il n’a raté le Goncourt qu’au… quatorzième tour, sachant que ses partisans étaient exactement aussi nombreux que ceux de sa concurrente, Brigitte Giraud pour son roman Vivre vite. Il a fallu que le président du jury Goncourt, Didier Decoin, qui était opposé au fait qu’un livre remporte deux prix aussi prestigieux, fasse finalement jouer son double vote statutaire pour que Brigitte Giraud gagne à l’arraché.  Tant mieux pour elle mais c’est bien dommage pour lui car Le mage du Kremlin est vraiment un excellent livre qui figure d’ailleurs juste derrière le nouveau Goncourt dans les meilleures ventes.

Giuliano da Empoli a pris tout ça avec son habituel air calme, poli et un peu détaché, nullement hautain, mais retenu. Il y a des gens comme ça, délicats et distingués, d’où qu’ils viennent socialement et géographiquement, d’une couleur de peau ou d’une autre, beaux ou non, vêtus avec recherche ou à la va-vite, s’exprimant simplement, se comportant humblement, mais toujours altiers. Au fond, la grâce c’est comme le talent, le cadeau d’une étoile mystérieuse qui auréole ici ou là, par hasard ou par prédestination, comment savoir ?

Giuliano da Empoli est né à Paris, en 1973, d’un père italien qui était directeur du bureau économique du gouvernement socialiste de Bettino Craxi et d’une mère suisse. Il perpétuera ce brassage de cultures en se mariant avec une franco-américaine.

Il a passé son enfance entre Paris, Bruxelles et Rome. C’est dans cette ville qu’en 1986 son père a été la cible d’un attentat : sa voiture a été criblée de balles par un groupuscule issu des Brigades rouges. Il en a réchappé mais a été gravement blessé aux jambes et aux mains. Il est longtemps resté sous protection policière.

Giuliano da Empoli est diplômé de la célèbre université romaine La Sapienza et de Sciences Po Paris où il enseigne, tout en étant membre de différents think tanks. Outre l’enseignement, sa vie professionnelle a été partagée entre des activités de recherche et de conseil à de hautes personnalités. Au titre de la recherche, il a publié une douzaine d’essais écrits soit en italien soit en français, le premier ayant été édité quand il avait 22 ans. Au titre de sa seconde vie, il a été le chargé de la culture de Matteo Renzi à la province de Florence puis l’a suivi à Rome quand il est devenu président du conseil. De 2014 à 2016 il a été son conseiller. Le mage du Kremlin est donc son premier roman.

La fabrique d’un double

Giuliano da Empoli retrace l’ascension puis l’exercice du pouvoir par un des hommes les plus médiatisés du moment, adulé par certains, honni par énormément d’autres : Vladimir Poutine. Celui qui nous dévoile cette stupéfiante histoire – dont le protagoniste central voudrait surement qu’on l’écrive avec un grand H – est un certain Vadim Baranov qui, une nuit, la raconte à un journaliste français croisé sur les réseaux sociaux, en Russie, autour du même amour porté à un écrivain. C’est cette sorte de confession que nous lisons.

Vadim Baranov est inspiré du très réel Vladislav Sourkov qui fut très proche de Poutine. On dit de lui qu’il fut l’inspirateur idéologique du président et même le metteur en scène de son pouvoir. Puis, du jour au lendemain, sans qu’on sache pourquoi, il a cessé d’apparaître dans ce cercle étroit du pouvoir – et d’apparaître tout court.

L’origine sociale fictionnelle de ce Baranov, son comportement, ses propos semblent former, malgré certaines ressemblances entre le modèle et son avatar, la seule création pure de personnage parmi ceux du roman. Je ne suis pas spécialiste de la Russie mais tous les autres paraissent posséder des traits proches voire très proches de la réalité. Ce double permet à l’auteur d’entrer dans la tête de Baranov – et même de la constituer puisqu’il est son père littéraire – et de lui faire dire, du président, de ses convictions, de son entourage, de son évolution ce qu’il n’aurait pas pu mettre dans la bouche du vrai Sourkov, mystérieux, taiseux et sans doute méfiant à l’extrême vis-à-vis de toute révélation non-autorisée. Les éclairages qu’offre ce faux double sur l’ère Eltsine, sur les mécanismes idéologiques, géopolitiques et économiques ayant conduit Vladimir Poutine au pouvoir sont d’autant plus importants que si ce live parle, ici et là du pouvoir en général, il est avant tout un récit sur le pouvoir en Russie. Certes, de façon globale, « le pouvoir est comme le soleil et la mort, il ne peut se regarder en face », dit Baranov, mais en ajoutant : « Surtout en Russie. »

Pour cerner ce nouveau pouvoir dans ce pays précisément, Giuliano da Empoli a donc eu la belle idée de créer un Russe ne risquant rien mais pétri de l’histoire de son pays, sensible aux approches sociologiques, épris de spectacle, un homme de nature insaisissable, assez marginal, libre, en un mot, mais qui soit en même temps, comme son modèle, au cœur des mécanismes et des pensées du silencieux Poutine. Tel est le personnage de Baranov dont le journaliste français, à l’issue du récit du Russe, et donc à l’issue du livre, pensera qu’il s’agit finalement d’un « arriviste paresseux. »

En cherchant des renseignements sur le vrai Sourkov, on apprend des choses qui laissent assez songeur par rapport à l’idée qu’on se fait de Poutine. C’était – c’est probablement toujours – un personnage pour le moins atypique dont la présence ne peut que surprendre au cœur du Kremlin. Idéologue, Sourkov a conceptualisé les notions de « verticale du pouvoir » et de « démocratie souveraine » qui sont deux des fondements de la politique de l’actuel président. Mais – et c’est beaucoup plus surprenant – c’était aussi le parolier d’un groupe de rock, un fan de rap, un amoureux du théâtre d’avant-garde et un auteur sous pseudonyme. Comme aurait dit Desproges : « Étonnant, non ? »

Son double Baranov est plus conventionnel. Mais, lui, est bavard. Et son point de vue sans entrave (il est difficile de mettre en prison un personnage de fiction), donne à ce roman tout son sel par la transcription imaginaire de discussions avec le président.

La fabrique d’un chef

Giuliano da Empoli

Dans le roman, Poutine n’a pas pris le pouvoir, on le lui a offert, on l’a même supplié de le prendre. Boris Eltsine, après cinq infarctus et beaucoup d’alcool, n’était plus que l’ombre de lui-même et ne contrôlait plus rien. Il fallait un chef. Même s’il en parlait peu, le peuple en voulait un. On a souvent dit que dans cet immense pays – le plus grand du monde, géographiquement –, l’essentiel des habitants était directement passé, à l’issue de la Révolution d’octobre 1917, d’un servage à un autre, de l’extrême domination impériale à l’extrême emprise du comité central du parti communiste. En somme, un peuple séculairement habitué – ou dressé – à obéir, se taire, craindre. Baranov dit : « À Moscou, par principe, et depuis des siècles, personne ne dit jamais rien. »

Nous sommes d’abord dans les années 90. À la place de l’Union soviétique désormais effondrée et de son monde régenté dans ses moindres détails, s’installe un capitalisme échevelé, sauvage, sans règles hormis le profit maximal, le luxe et même la luxure, aux mains de groupes restreints et de mafias hyper riches. En outre, dira plus tard le Poutine du livre à Baranov, les « intégristes islamiques », sont non seulement en Tchétchénie mais « ils visent à s’emparer du Daguestan puis de l’Ingouchie, de la Bachkirie et jusqu’au cœur du pays. » Bref, la violence est partout, menaçant l’existence même de la Fédération de Russie. Certains ne se résignent pas à ce chaos.

Alors, un jour, à la veille d’élections majeures, une petite délégation conduite par Boris Berezovsky, le (réel) milliardaire russe qui possédait la plus grande chaîne de télévision du pays, se rend au siège du FSB que dirige Poutine, l’ancien KGB. Il fallait le convaincre de devenir le Premier ministre d’Eltsine puis le président, parce que « la Russie a besoin d’un homme (…), un vrai chef qui la guide dans le nouveau millénaire. » Mais à ce moment, dans la tête de ce petit groupe, dit Baranov au journaliste français, « il ne s’agit pas de remporter une élection, il s’agit de construire un nouveau monde. » Il s’agit « de créer une nouvelle réalité », un nouveau récit autour de l’ordre, de l’histoire, du rayonnement de la Russie « éternelle » – et qui se dresse contre les valeurs « décadentes » de l’Occident. Ce sera notamment le rôle de Baranov, l’intellectuel et encore plus « l’artiste » de service, le metteur en scène – le mage du Kremlin.

Certains pensaient sans doute que Poutine, malgré son intelligence, sa formation politique et « d’espion » de haut niveau, pourrait être plus ou moins manipulé ensuite. Mais ça ne s’est pas du tout passé comme ils le prévoyaient ou l’espéraient. Celui qui a fini par accepter de devenir le chef allait poursuivre son chemin et devenir « le Tsar » comme on va vite appeler cet homme « complètement seul », dit Baranov, qui « n’a jamais été susceptible d’affection, tout au plus d’habitude. »

La fabrique d’un Tsar

Lors d’une des premières rencontres de Poutine avec Vadim Baranov – un surprenant déjeuner où il lui propose de travailler pour lui mais que pour lui – Giuliano da Empoli lui fait dire que s’il devait se décider à se « lancer dans cette aventure » il fallait qu’on sache qu’il compterait sur ses propres forces et non celle de Berezovsky ou d’autres. « Le président de la Russie ne peut ni ne doit être soumis à qui que ce soit. »

Le sens de l’État revient très souvent dans les propos que l’auteur prête à Vladimir Poutine, tout comme sa volonté d’indépendance avec les forces de l’argent. Du moins au début du règne, dit Baranov, quand le Tsar « se contentait encore de peu, [qu’il] n’avait pas fait la connaissance de Berlusconi, ne s’était pas non plus familiarisé avec les Patek Philippe édition limitée ni avec les yachts de cent vingt mètres de long. » C’est tout ce que Baranov dira de cette trajectoire supposée vers l’extrême luxe, décriée par tant d’opposants, depuis des années. Pourquoi Giuliano da Empoli n’a-t-il pas souhaité s’appesantir : mystère. Peut-être pour concentrer son livre sur le pouvoir politique, militaire, administratif – la volonté acharnée d’une toute-puissance de l’État.

Vite, en tout cas, après l’accession du Tsar au trône arrivera la reprise en mains de très grands oligarques surgis sous Eltsine, et même l’arrestation de certains dont le plus célèbre et le plus riche : Mikhaïl Khodorkovski, président de Ioukos, la première entreprise du pays. Bientôt, tout l’ancien système sera démantelé. Un autre prendra vite sa place, explique Baranov, tout aussi argenté, tout aussi puissant et restreint. Mais, dit-il encore au journaliste français qui l’écoute, les membres de cet autre système qui ont été en quelque sorte créés de toute pièce par le pouvoir, seront cette fois les plus loyaux parmi les plus fidèles, entièrement dévoué au Tsar.

Au Kremlin, explique Baranov, se mettait en même temps en place une assez sidérante superproduction théâtrale notamment dédiée à la méticuleuse organisation d’un nouveau désordre destiné à serrer les rangs autour du chef. Suivra la glorification du couple Patrie et Foi, cette dernière étant brandie comme un étendard sacré face aux innombrables démons de l’Occident. Puis viendra la réécriture, en vue d’une plus grande célébration, de l’histoire de Toutes les Russies, celles des temps impériaux et même staliniens. Ce que veut plus que tout ce nouveau Tsar, explique Baranov, c’est de reconstituer l’empire d’autrefois.

Écrit quelques temps avant le déclenchement de « l’opération spéciale » en Ukraine, le livre est, à maints égards, annonciateur, presque prémonitoire. Au total, apparemment revenu des illusions du pouvoir qu’il a côtoyé de près dans sa vie, Giuliano da Empoli livre un roman pessimiste sur l’évolution de la Russie, des sociétés et du monde en général. La question se pose de savoir si un regard plus joyeux est possible ou si ce ne serait qu’une illusion de plus.

Thierry Martin

Cet article comporte 1 commentaire

  1. Merci pour cette étude fouillée du livre de Da Empoli. Lorsque j’ai lu votre analyse je n’avais pas encore décidé d’acheter ce livre. Vous m’avez plus que convaincue, c’était une vraie invitation à me plonger dans les arcanes du pouvoir de Poutine à travers ce Vadim Baranov, son éminence grise. C’est un voyage dans les vingt dernières années de l’histoire de la Russie. C’est en effet passionnant.

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