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« Les eaux du Danube », de Jean Mattern

Sabine Wespieser éditeur – 2024 – 109 pages – 17 €

Il peut arriver que le titre d’un livre ne se comprenne que vers sa fin. C’est le cas ici. Du moins me semble-t-il, car il n’est pas impossible que mon cerveau ait lentement ramolli à l’insu de mon plein gré, pour paraphraser, avec une témérité qui ne vous échappera pas, un cycliste qui fut surtout célèbre pour son langage expérimental.
Passons et roulons !

Les eaux du Danube est un court roman où le narrateur découvre que sous l’apparence parfois tranquille d’un fleuve se mêlent de violents et presqu’abyssaux tourbillons. Le fleuve en question, c’est sa vie. Elle était apparemment des plus paisible jusqu’à un événement somme toute banal. Avant lui, le narrateur s’était toute son existence bien gardé de regarder ce qui se passait sous les flots calmes. Précisément pour rester lui-même paisible.
Soit dit en passant, j’ai rarement lu une aussi précise « quatrième de couverture » que celle figurant sur ce livre : la synthèse qui en est faite vous donne l’impression de savoir tout ce qu’il faut savoir pour avoir envie d’en savoir encore plus… en allant acheter le livre.
Et soit dit aussi, toujours en passant, une telle synthèse de qualité ne me surprend pas de la part d’une maison d’édition aussi talentueuse que celle de Sabine Wespieser. Elle a au demeurant édité la quasi-totalité de l’œuvre de Jean Mattern qui lui-même travaille dans l’édition à Paris.

Pour peu que l’absence de scrupules ne l’étouffe pas, le chroniqueur pourrait-il ainsi se contenter de plagier en douce ce résumé ? Ou carrément se contenter en une ligne de vous inviter à y jeter un œil chez votre libraire préféré ?
À la réflexion, il m’a semblé que je pouvais peut-être ajouter mon grain de sel après ce résumé…
Donc chroniquons !

Les faux délices des yeux masqués
Le héros-narrateur s’appelle Clément Bontemps mais ce patronyme qui pourrait en dire long correspond il à ce qu’il attend et prend de l’existence ? Il n’aime en vérité que les rouages bien huilés. Ceux de sa pharmacie à Sète, avec son discret employé, où il a atterri voici vingt ans, venant d’un bourgeois milieu lyonnais. Il a suivi sa femme Madeleine qu’il aime – du moins il en a l’impression. De toute façons il convient d’aimer sa femme, sinon ça fait désordre et tout part à vau-l’eau. Ensemble ils élèvent leur fils Matias que Clément aime aussi – du moins lui semble-t-il. Et voilà la petite brèche que j’ai repérée dans la 4ème de couverture et qui a généré mon grain de sel. Il nous est dit en parlant du héros : « Bon mari et bon père ». Clément Bontemps est-il vraiment ce double « bon » ? Confit en habitudes, fuyant l’inattendu comme la peste, il paraît trouver, comme les chats, un plaisir suprême dans la routine. Mais Madeleine et Matias ont-ils envie de cette vie métronomique ? Au fond, les connaît-il réellement ? Et au fond, s’intéresse-t-il sincèrement à eux ? Et plus généralement s’intéresse-t-il à quelque chose ?

Un jour, le professeur de philosophie de Matias lui demande de passer le voir et lors d’un entretien en demi-teinte et en demi-mots il lui laisse entendre que son fils est malheureux du mutisme de son père pour ne pas parler d’une certaine indifférence à son égard.
Pavé dans la mare sans ride. Les éclaboussures de cette étrange conversation vont bouleverser la vie de Clément, directement puis de fil en aiguille, au gré d’événements fortuits. Adieu les eaux de satin lissé… À moins que les profondes interrogations qui vont soudainement assaillir Clément ne soient que le réveil conscient de questionnements souterrains qu’il a passé sa vie à occulter ?

Au cours des années, j’ai eu la présomptueuse envie de rédiger la liste des questions « essentielles » de nos vies – en tout cas de la mienne telle que vue par mes modestes yeux. Parmi cette liste, une question à laquelle presque tout le monde répond tout de go « Mais oui, bien sûr ! », même prévenu qu’il valait mieux prendre son temps avant de parler. Cette question est : « Peut-on être serein sans être indifférent ? »
Bien sûr, chacun ayant clamé ce « oui » spontané, voire offusqué, voulait qu’il soit sincère, absolument vrai. Il est en effet aussi vexant de s’avouer indifférent qu’il est difficile d’avouer qu’on n’est pas serein. Dans le genre de l’indifférent : « Oui bien entendu la guerre et la misère sont des horreurs, mais au fait c’est où ce nouveau restaurant où on dîne, ce soir ? » Dans le genre de l’alerté chronique : « Mais comment peux-tu me parler de ce nouveau restaurant alors qu’il y a la famine à… ? » (embarras du choix de la contrée).
D’ailleurs la plupart des innombrables étudiantes et étudiants à qui j’ai posé cette question quand j’enseignais à l’université sont venus tôt ou tard me la reprocher (amicalement) car elle avait, tout compte fait, compliqué leur cervelle.
Et d’ailleurs aussi, bien malin celui qui pourrait dire que ceux qui se cachent les yeux face aux événements fâcheux le font par indifférence et non par panique.

Clément Bontemps, lui, va finir par paniquer d’avoir été si aveugle – et si indifférent.

Les faux délices des faux-semblants.
C’est bien connu : en tirant fort le fil d’une bobine, on risque de défaire toute la pelote de laine. Mais est-il impossible qu’on voie carrément arriver le mouton entier, et pourquoi pas le berger avec ? Les découvertes de Clément s’apparentent plutôt à ce dernier cas de figure. En ajoutant que dans ce débobinage radical il se voit débouler lui-même, en tout cas un lui-même qu’il connaissait peu – un autre, en somme.
A-t-il envie de voir ces nouveaux venus ? Sans doute pas du tout, mais ils viennent, les uns après les autres. Et avec eux, les questions qui les accompagnent. Son mariage n’était-il pas au fond de convenance ? L’indépendance de sa femme férue de musique, partant à la moindre occasion, même loin, pour assister à un concert réputé, est-elle le fruit d’amours seulement musicales ? Et d’ailleurs qui est-elle réellement ? Et quelle est donc cette ascendance hongroise de sa mère, à lui Clément ? À y regarder enfin de près, elle paraît receler bien des mystères qui eux-mêmes ont probablement dû en causer bien d’autres. Et ce fils si gentil, si facile à vivre, d’où vient donc son caractère et de qui tient-il, à y penser, ses cheveux roux ?

Clément, décontenancé face aux pages d’un récit qu’il décrypte peu à peu, déboussolé de ce qu’il comprend ou croit comprendre, saura-t-il affronter ce tout autre monde ou va-t-il à nouveau se cacher les yeux ? Pourquoi donc la vie vient-elle, alors qu’il a passé la quarantaine, l’obliger à voir et à entendre ces couleurs crues et ces sons discordants ? Comment s’empêcher de penser : « Ah comme ils étaient doux et tranquilles ces faux-semblants ! »
Mais il n’y a plus de faux-semblants.

Une des qualités de ce roman est de ne pas verser dans le mélodrame à deux sous ; une autre est éviter de nous imposer un héros s’effondrant lamentablement sans trouver la moindre ressource pour vivre les yeux décillés.
Sans doute Clément se surprend-il lui-même dans sa capacité de résilience, comme on dit désormais à tout bout de champ. Et peut-être même, lui qui n’a jamais porté un grand intérêt à sa propre personne, commence-t-il à s’apprécier dans sa posture d’acteur de sa vie.

Thierry Martin

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