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"Les éclats", Easton Ellis

Les éclats, de Bret Easton Ellis

Bret Easton Ellis

Robert Laffont – Collection Pavillons – 2023 – 602  pages – 26 €

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina  

Si vous êtes fan de l’Amérique, du moins de l’idée qu’on s’en fait souvent, ne lisez pas ce livre ! Et de façon générale, ne lisez jamais Bret Easton Ellis ! Si en revanche vous tordez le nez dès qu’on parle d’elle, si vous détestez son argent-roi, dénoncez ses injustices, si vous moquez son niveau de culture générale, si vous fustigez ses « déviances », alors lisez tous les romans de cet auteur ! Vous aurez votre content de reproches voire d’accusations.

Bon… Une fois lancées ces assertions pour le moins catégoriques, prenons un peu de recul. Les strates de l’Amérique que met en scène Bret Easton Ellis, livre après livre, existent, bien entendu. Une certaine jeunesse complètement hédoniste, le fric à gogo (et des gogos sans fric qui n’ont peur de rien pour s’en procurer), l’ostentation décomplexée de l’abondance et du pouvoir, le culte de la gloire, les drogues à tous les étages, le sexe compulsif, l’égoïsme à tout crin qui ne prend même pas la peine de se saupoudrer de charity business, les déprimes parano, la violence, l’alcool : ces traits n’ont pas été inventés par Bret Easton Ellis pour l’écriture de ses romans. Mais ils ne résument pas pour autant l’Amérique. Bien entendu aussi. Et loin de là.

En somme, c’est l’éternelle histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. Tout dépend de la nature enthousiaste ou défaitiste de l’observateur – et accessoirement de son degré d’alcoolémie lors de l’observation.

Amérique décadente ? On entend beaucoup dire ça, de la Russie à la Chine en passant par… un peu partout. Mais c’est assez rigolo quand on y songe : comme si les Russes étaient tous sobres et angéliques, que jamais l’Asie n’avait fumé d’opium ni connu de maisons (plus ou moins) closes, et que l’ensemble de la planète, hors USA, baignait dans une pureté de cristal. Passons donc…

Bret Easton Ellis

Young, rich, beautifull and… stoned people

L’histoire Les éclats nous est racontée par un certain Bret Ellis : par conséquent il s’agit presque de l’auteur lui-même, puisque seul le « Easton » a disparu du vrai nom. Donc une quasi autobiographie – mais masquée.

Nous sommes au début des années 80 – comme très souvent chez l’écrivain. Voici des adolescents de 17 ans, aussi gavés de haschich que d’argent, les narines confites de coke et l’esprit vaporisé de diverses autres substances. Dans leurs veines où coulent autant d’alcool que de sang le liquide innovant est en outre traversé de Valium et autres anesthésiants.

Évidemment, ces jeunes sont tous beaux – mais, entre parenthèses, il faut vraiment un manque de bol caractérisé pour être moche à 17 ans.

Les parents sont rarement là : business et voyages d’agrément dans des villégiatures chics. Beaucoup d’entre eux picolent également ou sniffent. La plupart sont divorcés ou en voie de l’être et certains forniquent entre deux rendez-vous d’affaires, voire pendant. A de très rares exceptions près, leurs charmants bambins sont eux aussi accros au sexe –  mais voilà au moins, peut-on noter, une pulsion biologique conforme à leur âge. Quelques-uns sont bisexuels à commencer par ce Bret du roman qui finira au demeurant par laisser carrément tomber les filles. La copulation débridée occupe une grande place dans ce livre et dans les livres d’Ellis en général. On a droit aux détails.

Ces jeunes gens crèchent dans de magnifiques villas de Los Angeles, avec jardin, piscine, pool house et jacuzzi – cela va sans dire. Ils fréquentent le même et très chic collège privé, dînent aux mêmes restos huppés dotés de voituriers chamarrés et obséquieux, et éclusent aux mêmes bars à la mode. Leurs clubs de gymnastique n’ont bien sûr rien à voir avec les hangars à sueur où marinent les fauchés. Tout le monde roule évidemment carrosse mais encore faut-il préciser que chez Bret Ellis on ne prend pas sa « voiture », ce serait d’une banalité navrante : on prend « la Porsche » ou « la Jaguar » ou « la Mercedes ». De même, on n’enfile pas un polo mais son Lacoste ou son je-ne-sais-plus quelle autre marque in, et on ne fourre pas ses affaires de classe dans un vulgaire sac à dos de collégien mais dans son Gucci

Bref au bout de 20 pages, j’ai failli fermer le livre…

Mais trois choses m’ont poussé à continuer. D’abord l’idée qu’il fallait regarder en face et tenter d’analyser les ressorts de ces modes de vie. Ensuite, l’annonce, faite très tôt dans le livre, que ces deux années 1980 et 1981 qui sont au cœur de l’intrigue ont été le théâtre d’épouvantables crimes : ce qui est vrai. Enfin – et c’est évidemment lié –, le personnage de Robert, coqueluche du collège, que l’auteur décrit comme bien capable de cacher de très sombres facettes de sa personnalité. Serait-il ainsi le trawler – le chalutier – comme on va surnommer le tueur en série qui sévit à cette époque dans LA ? À moins que l’imagination paranoïaque et sérieusement grisée de substances que Bret, le héros, consomme comme des corn flakes ne le conduise à fantasmer ? Bonne question d’autant que ce Bret du roman écrit dans Les éclats : « Un écrivain entend toujours des choses qui ne sont pas présentes. »

Bien joué en matière de flou et de suspens…

Donc j’ai poursuivi ma lecture…

Hédonistes désespérés ou désespérants décérébrés ?

On a souvent parlé de « l’hédonisme désespéré des années 90 » ;  les années 80 vues par Ellis en constituent-elles une effrayante incubation ? Mais sont-ils vraiment désespérés ces déjantés qui peuplent ses livres ? Si le narrateur des Eclats n’a manifestement pas l’air au mieux de sa forme et si tel ou tel personnage semble carrément déglingué, ce n’est le cas de tous les protagonistes. Et d’ailleurs de quoi seraient-ils donc désespérés ? D’être trop jeunes ? trop beaux ? trop riches ?…

Bret Easton Ellis, bien conscient que tous ses livres ne parlent que de privilégiés, a dit benoîtement, lors de son récent passage à Paris : « C’est parce que c’est de là que je viens. » Il a ajouté : « Et dans ce monde-là, il n’y a pas place pour la politique. » De fait, ses livres n’en parlent jamais, et celui-ci pas davantage. On pourrait tout aussi bien entendre une voix disant : « Écoutez, on a suffisamment de problèmes comme ça quand on est bourré de fric, on ne va, en plus, perdre du temps à se pencher sur la condition des péquenauds ! »

Voilà, voilà…

Ces jeunes gens sont-ils donc tout simplement d’insupportables gosses insatiables et totalement creux ? Insatiables, oui, mais creux, on ne peut pas dire ça si crûment car le narrateur veut être écrivain. Dans le roman, le double de l’auteur, ce Bret Ellis, commence d’ailleurs à rédiger ce qui sera le premier livre et best-seller à scandale du vrai Bret Easton Ellis, Moins que zéro. En outre, le héros lit beaucoup. Et puis tous ces gamins à la dérive raffolent de cinéma et pas seulement de Blockbusters insipides. Et ils adorent la musique. L’histoire vit d’ailleurs au tempo des standards de ces années-là. Bret Easton Ellis a compté le nombre de chansons citées dans le livre : environ 150.

Alors quoi ? Juste des paumés dramatiques ? Bret Easton Ellis qualifie les personnages de ses divers livres de Generation Wuss », génération « pleurnicharde » ou « chochotte », selon les traductions possibles. Des adolescents ne regardant qu’eux-mêmes au travers de régulières transes de sensiblerie éthérées et en ayant totalement perdu le sens des réalités. Est-ce que cette sorte d’ennui structurel qui les amène à s’autodétruire lentement peut aussi les pousser à tuer ?

Bloody and gore

Qui est ce tueur en séries qui hante Les éclats ? Comme le Patrick Bateman mis en scène par Bret Easton Ellis dans American psycho – son plus grand succès commercial – qui suscita à sa sortie, en 1991 de vives controverses, ce trawler des Éclats viole, torture et tue. Mais ce psychopathe-là, en plus des humains, massacre également des animaux, de façon tout aussi atroce.

Pourquoi ce tueur en série ici ? Pour donner un tour encore plus tragique au livre ? Bret Easton Ellis a dit, lors de son passage à La grande librairie d’Augustin Trapenard, qu’il a vécu son adolescence avec un tueur en série : « Au coin de ma rue ». C’était Charles Manson, le commanditaire de l’assassinat de la femme de Polanski, notamment. « Les tueurs en série étaient partout quand je grandissais » insiste-il.

Dans une autre interview il dit – et ça fait froid dans le dos – que son père était un homme riche et très violent et qu’il a toujours associé les deux choses. J’écris, dit Ellis, pour montrer « ce que les riches peuvent faire en toute impunité. » Même assassiner ?

Dans le roman, malgré les subtils brouillages de pistes que crée l’auteur, on ne peut que se poser la question à propos de l’un de ces gamins. Mais a-t-il réellement assassiné en se faufilant ensuite entre les mailles du filet ? A-t-on ainsi affaire à d’hallucinants rouages d’impunité – qui mettraient en absolue effervescence les complotistes de tout poil – ou est-ce une simple volonté de l’auteur de nous enfumer davantage ?

Miroir ou fenêtre ?

Au total, Bret Easton Ellis est-il un nihiliste ou un moraliste ?

Il dit dans une interview télévisée : « Un écrivain, c’est  quelqu’un qui exprime un sentiment qu’il a sur le monde. » Certes. Mais profondément lequel chez vous, please ?

Il dit aussi, comme pour compléter cette généralité, ou pour embrumer encore plus  les lecteurs : « Les livres ne sont pas des miroirs, ils sont des fenêtres ou des portes qu’on traverse pour découvrir un autre monde. » Prudence ? Nouveau brouillard ? Ou le pense-t-il sincèrement ?

En tous cas, captivés, scandalisés, exaspérés ou écœurés par Les éclats, reconnaissons à Bret Easton Ellis le talent de savoir décrire sans fard le monde qu’il veut faire voir.

Thierry Martin

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