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Nicolas de Staël, " Nice... 1953"

« Les Grands footballeurs » de Nicolas de Staël… Instant damné de joie et de beauté.

 

« Seul mérite d’être exprimé ce qui est apparu

dans les profondeurs et habituellement sauf

dans l’illumination d’un éclair,

ou par des temps exceptionnellement clairs,

animants, ces profondeurs sont obscures.

Cette profondeur, cette inaccessibilité

pour nous même est la seule marque

de la valeur – ainsi peut être qu’une certaine joie. »

 

                               Marcel Proust, carnet de 1908

  1952… Parc des Princes. 1*

 Le cadre relatant ce sous-titre est mythique ; la pointe sud du bois de Boulogne, à l’ouest de Paris. D’un instant que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Se rappeler, peut- être ?

La peinture se souvient toujours, fixant l’instant et le sujet comme le selfie aujourd’hui défie le souvenir d’un paysage, l’éphémère d’un sourire, d’une grimace, d’un ovale de visage.

Les grands peintres nous transportent en émotions souvent indélébiles…

C’est le temps de mémoire, l’espace du temps d’un match de football ; quatre-vingt-dix minutes approximatives…de muscles et de couleurs, l’instantané aussi d’une image de Concert, évoquant la symphonie d’une vie, son existence lyrique et dramatique.

Le Prince de ce retour sur images est un peintre, un « prince foudroyé » 2*, en plein vol de la gloire annoncée.  Acteur d’un parcours dans la vie et la peinture qui va évoquer un set de jazz (Sydney Bechet) et de musique contemporaine (Schönberg, Webern,) âgés de soixante-dix ans… à peine ou bien encore la danse des « Indes galantes » 3*.

  • Né en janvier 1914 à Saint-Pétersbourg dans le cœur de la forteresse Pierre et Paul,
  • décédé le 16 mars 1955 sur les remparts d’Antibes, au pied de son dernier atelier, face à une autre enceinte militaire, le Fort Vauban.
    Nicolas de Staël , dans son atelier

« Le » peintre donnera sa vie à la peinture 4*, exprimant sa passion d’aimer à la folie le mur de sa peinture « où tous les oiseaux du monde volent librement – À toutes profondeurs.»

Il ira sans plus d’espoir jusqu’au bout de ses déchirements, jusqu’à leurs tendresses.

Il tuera sa violence intérieure en se tuant.

Il plongera dans le vide de la nuit, du mur de la toile sur laquelle il ne soutient plus « l’existence » ; peindre pour exister.

Dans l’ouvrage, Ouvrir le rien l’art nu, Henry Maldiney prose sur cette dualité :

« L’œuvre et la vie de Nicolas de Staël s’articulent l’une à l’autre de l’intérieure de chacune.

Toutes deux portent la marque, au creux d’elles-mêmes, de ce qui, suspendu à son insu comme à l’impossible, a à devenir réel : l’existence. »

Retenons la métaphore de l’articulation et de la suspension…

  • Camarade de jeu.

 Le témoin rapporté de ce jour ou plutôt de cette nocturne est René Char, le poète et le résistant, né sur les bords de la Sorgue, sur l’Isle provençale qui donne pied aux Alpilles du Lubéron. Une Belle Amitié lie ces deux-là et la correspondance entre le peintre et le poète est un sommet de l’échange épistolaire entre deux artistes.

« Très cher René, Merci de ton mot, tu es un ange comme les gars qui jouent au Parc des Princes…Je pense beaucoup à toi, quand tu reviendras on ira voir des matchs ensemble… »

De Staël écrit formidablement, comme il pose la matière sur la toile ; par à-coups, d’accident en accident, de vibrations en émotions, dans la fulgurance des sentiments.

C’est comme s’il nous transportait dans son style saccadé et beau comme un couteau de peintre, pour transcrire la texture du réel.

Il s’enthousiasme, vitement ou quelques jours après l’impression de la sensation et promet, dans un atelier toujours plus spacieux, une production de géant :

« …je mettrais deux cents petits tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches sur la nationale au départ de Paris. »

René Char travaille avec Staël pour illustrer ses poèmes de bois gravés ou de lithographies aériennes et dans les dernières années de cette amitié quelquefois houleuse, présentera Jeanne Mathieu à Nicolas. Hasard ou fatalité du dernier amour fou, de la dernière passion pour cette femme ;

« Quelle fille ! La terre en tremble d’émoi. Quelle cadence unique dans l’ordre souverain… »-

« Il y a des femmes qui ne se montrent que telles des astres seuls avec le firmament intime du ciel. Je l’aime à en crever »

Jeanne, épouse Polge, le surprend et le saisit dans une période de créativité intense, un temps en dehors de la réalité confortable, le dernier round où, épuisé de peinture et d’amour impossible, il jettera l’éponge et rendra ses lettres de Jeanne à son mari, dans un dernier cri :

« Vous avez gagné ! ». Fin du match entre Histoire de l’art et un Destin de cosaque de l’amour.

Avant de commettre l’irréparable, il laissera une commande, déroulée sur la paroi d’une tour du Fort Vauban à Antibes, sa plus grande toile en taille mais aussi en héritage :

L’Orchestre

Fond rouge cœur, un piano noir profond, une contrebasse sensuelle et entre ces deux présences, s’échappant du clavier à tesselles blanches et noires, le vol des partitions des musiciens qui sont autant de fenêtres ouvertes, de lettres…sur le devenir des questions de son message.

Toile inachevée ?! Encore que…

Lui qui définissait la touche finale…sans finir. La dernière intention, où le hasard, l’impulsion comptent tout autant que la volonté du trait semble liée aux instruments choisis.

À la façon d’un « massacan », d’un maçon, il empâte souvent à la spatule, au racloir, bientôt à la truelle (sur le conseil de Jean Bauret 5* jusqu’aux derniers paysages de mer ou d’Antibes qu’il brosse avec un coton de gaze, serré de peinture et lavé à l’essence de térébenthine…Cette sensation aquarellée qui donne à la bonne peinture sa profondeur et sa clarté.

« Il faut s’habituer à finir plus sans finir, ce n’est pas facile ! »

Le testament pictural de Nicolas est proche de nous, Méditerranéens.

Découvert par la famille, puis enroulé pendant dix années, confié aux soins d’un marchand de peinture, Orchestre sera exposé sur la cimaise du musée Picasso. Il trône en maître et voisin des lieux où le peintre prit son envol : les remparts du vieil Antibes qui abritent son atelier en hauteur, ouvrant sur la mer. Il y peindra quelques 350 toiles en six mois, poussé par Jacques Dubourg son ami et marchand de tableaux qui ouvre la demande de cette peinture aux États-Unis, après le succès d’une première exposition.

Joan Mitchell (exposée actuellement à la fondation Louis Vuitton) sera influencée et proche de ce « jeté » de la matière picturale qui n’a rien d’une « tâche » ! 6*

De sa hauteur proche des deux mètres, évoquant celle de Lev Ivanovitch Yachine, « gardien des gardiens » de but, premier ballon d’or à ce poste, NiKolaï Vladimirovitch vivra ultimement dans « une solitude inhumaine », tressant les mailles d’une créativité qui l’obsède tant il tente de la posséder. Sciemment il s’esquinte, réunissant toutes les conditions d’un surmenage, un « Burn out » dont le versant affectif et passionnel ondulera les effets.

« J’ai besoin de cette fille pour m’abimer, je n’en ai pas besoin pour peindre et c’est grâce à elle que je travaille malgré tout. Que comprendre là-dedans ? ».

« Grand nu orange »

Il faut percevoir les « étude de nu » (1955), au pluriel, dressées au fusain à taille réel, vues de dos, fuyant une réalité douloureuse avec la certitude fulgurante de l’aplat du carbone tenu sur toute sa longueur. À Pierre Lecuire, il concentre le résultat de la sensation à offrir : « Il ne faut jamais qu’on sache d’où cela vient, où cela va. Les larmes sont un matériau aussi bien qu’autre chose. »

Si le dessin est « le 5 heures du matin de la peinture », la mine de Staël est un instant de vibrations et de battements, simple, condensé en quelques lignes, laissant penser que tout est accompli, de façon immarcescible.

 

  • Mars 1952, Match dans le match :

Nicolas et sa femme Françoise partent au parc et assistent, pour le meilleur et pour le pire, au match de ballon rond, France-Suède. Nous sommes en mars, le 27 exactement, la soirée est douce. Le Monde du lendemain titrait son compte rendu :

« Les Suédois au souffle inépuisable battent l’équipe de France de football par 1 à 0. »

Plus que le résultat chiffré de la rencontre, l’œil et la sensibilité du slave, héritier du baron Von Holstein, vont faire exploser les joueurs en une série de toiles (35), qui « marchent bien » et qui annoncent l’introduction de la figure dans l’œuvre de Nicolas de Staël.

Jusqu’à il y a peu et depuis 1941, Staël est « abstrait » pour les critiques de l’école de Paris à laquelle on le rattache mais dont il se défend. En un clin d’œil, à la période des gangs (Pierrot le fou) qui roulaient en traction-avant, il remercie un critique de « … l’avoir écarté du gang de l’abstraction avant ! ».

« Méditerranée »

Pour Staël, quels que soient l’expression, l’espace, le support, il y a un sujet.

« Toujours, il y a un sujet, toujours. On ne peint jamais ce qu’on voit ou ce qu’on croit voir ; on peint à mille vibrations le coup reçu, à recevoir. »

C’est dans le plus grand tableau (7 mètres carrés) de cette série des footballeurs, « Parc des princes », qu’il va définir le confins de son crédo et de sa recherche : Il insiste ! L’âme, l’Anima…de la peinture est dans les contours, non pas dans la ligne mais sur cette frontière, indéfinissable, où s’embrassent quelques bribes de teintes différentes, cet instant que jamais le hasard n’abolira…

De la tribune, la sensation décrite à René Char, prend une dimension dynamique qui s’exprimera sur des toiles de petits formats alignant les taches de couleurs vives et sombres, d’huiles brillantes comme autant de personnages jouant un match, sur l’herbe verte entre ciel et terre, dans la nuit étoilée par les lumières du stade.

  • « … Une tonne de muscles voltige » 

 Dans le parcours de la correspondance de Nicolas de Staël, plusieurs fois le mot « joie » est déclamé : à propos du match vers René Char, dans le paquebot qui le conduit à New York (pour sa première exposition outre Atlantique) fasciné par l’océan : « Quelle joie, René, quel ordre ! » (1953) ; depuis le Prado de Madrid, à propos des Velasquez, à Jacques Dubourg, (1954), sans citer un seul tableau, mais en soulignant le génie du « Roi des rois » : « Quelle joie ! Quelle joie ! Tellement de génie qu’il ne le montre même pas, disant tout simplement au monde je n’ai que du talent mais je l’ai sérieusement. »

Tout ce qui touche l’homme et le peintre n’est nullement un arrêt, ni une contemplation ou une méditation. C’est une émotion qui le transporte, un enthousiasme de partage de la beauté liée à la vie. Il répand sa découverte en un transport d’émotions.

En dispensant ce sentiment à plusieurs correspondants, il fixe définitivement le sujet en le couchant sur le papier, le carton ou la toile.

  • « De la terreur lente aux éclairs… », résume son attirance pour ce jeu d’actions et de couleurs que représentent les joueurs courant après un ballon. Éclair: retour inopiné sur la toile de la joie qu’éprouve le peintre devant l’événement aussi fugace mais impressionnant soit-il. Cette rencontre est à double titre une étape vers le pleinairisme et le sujet en mouvement. Il l’annonce dès aout 1951 à sa sœur cadette Olga ;

« Que faire ? J’ai choisi de m’occuper sérieusement de la matière en mouvement. »

Nicolas de Staël

Staël, chargé de cette émotion espère et attend le hasard qui lui permet de restituer cette sensation, ici sans cesse en apesanteur, là en arabesques des joueurs :

« … c’est absolument merveilleux, personne là-bas ne joue pour gagner si ce n’est à de rares moments de nerfs où l’on se blesse. Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie ! René, quelle joie ! Alors j’ai mis en chantier toute l’équipe de France, de Suède et cela commence à se mouvoir un tant soit peu… ».

Les petits formats des footballeurs que livre Nicolas, sont une danse de tesselles articulées, dérivées des tuiles des toits de Paris (posées en pesanteur du ciel gris) et ici en suspension d’un ciel confus.

Pour la première fois, le thème, le sujet est en mouvement, pris sur le vif de la pelouse.

Le peintre s’extrait du mur dit de l’abstraction pour nous dire qu’il n’y a pas vraiment de frontière définie entre l’invisible et le visible. Que c’est une vanité artificielle de penser cette différence. C’est l’imaginaire, le sensible qui contient les vibrations de la vie que transporte le grand oiseau qu’est Nicolas de Staël. Preuve en est le Grand nu orange, de retour de Sicile, promettant le Nu couché bleu, chef d’œuvre absolu, datant l’histoire de la peinture d’aujourd’hui.

  • Une physionomie galactique…

Les photos, ces instantanés de Nicolas portent les stigmates de sa personnalité.

La plus connue, le déposant au milieu de son atelier de la rue Gauguet à Paris, mérite une attention : l’aspect d’un homme longiligne posé sur sa jambe gauche, la droite en retrait et la courbure du visage penchée vers la gauche, le regard interrogatif, semblant défier un interlocuteur sur sa droite vers lequel il hésiterait à se diriger.

Une attitude rétentionnelle comme une esquive, le visage exprimant une réflexion avant l’action, une interrogation profonde. Il n’exprime pas sa violence mais la contient, semblant plutôt agacé.

La tête est une reproduction fractale de la morphologie générale ; grand nez aquilin, grand menton, cheveux noirs abondants en broussaille. Ce mouvement dynamique en spirale, de type galactique, plus fourni à gauche évoque une tendance à « décoller » des plans matériels dans une créativité plutôt imaginaire, un foisonnement d’images mentales.

Sensation d’un côté gauche qui reste grand adolescent, en questionnement profond.

Kees Van Dongen décrit cette crainte que Staël arborait ; « J’ignore ce que sont ses colères, mais j’entends glousser, pâmer, sangloter son rire de gamin errant et géant ».

Marc Chagall, son aîné et contemporain, ne disait-il pas de lui : « Il était innocent, il avait une force cosmique. »

Jeannine Guillou, sa première femme peintre aussi, qu’il perdra dans un contexte de guerre et de misère, sublime sa dualité apparente : « Il est plus grand, plus fort, plus beau que tous les autres et la puissance spirituelle en lui dépasse de beaucoup tout cela. » (1946).

Agacement, excuse, questions, joies les plus hautes aux désespoirs les plus profonds ; le voici au retour de Sicile s’engageant dans une solitude qui mettra à l’épreuve sa liaison avec Jeanne, sa passion, son modèle…sa dernière partition.

« Pardonnez-moi les brusqueries de mon inconscient. Je crois que quelque chose se passe en moi de nouveau et parfois cela se greffe à mon inévitable besoin de tout casser quand la machine tourne trop rond. Que faire ? » (Lettre à Jacques Dubourg-septembre 1953).

Pierre Lecuire, poète et éditeur, trouve du « barbare » chez cet homme grand à l’allure de ces cosaques, que furent ses ancêtres…

Ces tourbillons de cheveux en boucles, comme si des images fusaient hors de son crâne, ne cessent d’animer ces instantanés d’ateliers ou de pauses en amitiés.

C’est un être intériorisé, imaginatif, déterminé dans ce qu’il fait ; analytique et plutôt conceptuel dans l’approche de son travail. Ce qui se lit dans sa correspondance où, tant de fois, il interroge tout en se décrivant au plus près de la frontière entre conscience et inconscience :

« …Ce qui importe c’est que ce soit juste. Cela toujours. Mais l’accès à ce juste, plus il est différent d’un tableau à l’autre, plus le chemin qui y mène paraît absurde, plus cela m’intéresse de le parcourir. Impressionniste, je ne sais pas ce que cela veut dire parce que, depuis qu’on met des adjectifs dans des boîtes, la peinture s’en échappe de plus belle.

…Pourvu que cela s’équilibre comme cela peut, de préférence sans équilibre. »

Lettre à Denis Cooper – Janvier 1955… quelques mois avant le dernier concert de ses intranquillités.

 Il est entier cet homme ! Tiré à hue et à dia entre une vie de discrétion en espadrilles et son habit de guetteur d’absolu :

« Je n’oppose pas la peinture abstraite à la peinture figurative. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace. »

L’a-t-on assez écouté ? Ce Nicolas reconnu par son voisin puis ami, Georges Braque, qui lui instillera son génie de la composition : « Dans n’importe quelle voie où il s’engageait ou se serait engagé, on était sûr enfin de rencontrer un peintre. C’est le plus sûr garant. »

  • La mouette noire à tire-d’aile 7*.

 Le livre de chevet de Nicolas de Staël était « La Mouette », pièce d’Anton Tchekhov, né aussi en janvier, un demi-siècle avant le peintre, au cœur de cette Russie impériale, prérévolutionnaire. La symbolique de la mouette est reconnue comme étant porteuse du conflit douloureux de séparation avec la mère. Dans la pièce de théâtre, elle apparaît comme une figure allégorique de la liberté…la liberté de l’artiste dont le désir d’expression et de création est soumis à critique, voire à reniement.

Une réplique célèbre de Trigorine (protagoniste principal) concentre la soif ou le besoin d’amour de Nicolas qui peint comme il vit sa vie amoureuse : « Si un jour tu as besoin de ma vie, viens et prends-la ! ». Une citation vertigineuse qui allie la dépendance au don de soi.

Et cette sensation d’altitude, d’envol, de risque que prend le peintre à chaque tableau donné à voir, à percevoir, est tout entier dans une dernière lettre que l’artiste adresse à Jacques Dubourg, quelques dizaines d’heures avant sa sortie du mur de la peinture :

« Si le vertige auquel je tiens comme à un attribut de ma qualité, vivrait (Sic) autrement vers plus de concision, plus de liberté, hors du harcèlement, on aurait un jour plus clair. La surprise d’un tableau ou d’une période à l’autre est normale chez moi, c’est comme si les choses faites passaient dans le brouillard une fois qu’elles ne sont plus là. Mais tout cela, qui sait, n’est peut-être qu’un rêve idiot. Cela ne fait rien, je garderai l’inconnu du lendemain jusqu’à ma mort tant que ça ira. Voilà cher Jacques. Bonne chance pour les ventes… ».

  • Tant que ça ira…

Votre rédacteur, sensible au domaine du soin porté à l’autre, n’a trouvé aucune description plus touchante de l’acte irrémédiable, le vrai suicide. Analyse dont les termes appartiennent entièrement à Nicolas de Staël, à Nikolaï Vladimirovitch Von Holstein, dont la mère était une âme sensible et artiste. Il oppose et rapproche dans la même vision le fait de tuer en se tuant. Comme une communauté d’intentions, en pleine inconscience ou lucidité extrême de l’acte définitif :

« Assassinat et suicide inséparables et si éloignés à vue. Il y a là un mystère, une vérité, quelque chose à percer, voir commun. Assassinat, acte exceptionnel reflétant le suicide acte de cérébralité présenté comme un joyau des matières grises en tour d’ivoire. »

(Lettre à Betty Bouthoul – 1954)

Les appels et la crainte de cette violence faite à soi-même sont quelquefois indétectables pour l’entour soignant ou intime. Dans une lettre manuscrite à son ami Jean Bauret, adressée de Lagnes en octobre 1953, en pleine passion amoureuse et œuvrant sur les nus de Jeanne, il semble commencer à perdre pied : « Jean, j’ai besoin de vous parce que j’ai commencé plusieurs nus dans les nuages et me suis perdu tant pour le nu que pour les nuages. C’est important, il y a de quoi se damner. » 

  • Instant damné de beauté…envolée.

 Il faut bien finir cette tribune qui a dépassé le cadre des filets du portier géant, du gardien de but en espadrilles, du passeur de l’art pictural que représente Nicolas de Staël dans l’écriture et l’expression de la peinture de ce demi-siècle portant les germes de tant de bouleversements.

La distance et le recul sont synonymes de digestion, d’un nouveau regard sur ce peintre mi ange-mi démon qui nous a légué une tonne de passion et des tonnes de sensations.

Francis Ponge, témoin muet de cette fin de vie, écrit dans un de ses poèmes, La Mounine, inspiré par l’immanence de l’homme chez Proust (« Une certaine vibration de la nature s’appelle l’homme. ») :

« C’est comme si le jour était voilé par l’excès même de son éclat.

Ce jour vaut nuit, ce jour bleu cendres-là.

Il tient son ombre estompée dans son éclat.

Il tient son ombre dans les griffes de son éclat. (…) »   Note après coup sur un ciel de Provence.

Albert Camus, qui a visité Staël dans ses ateliers, s’écrase « absurdement », au bout d’une ligne droite sans obstacles ni éclat de soleil, dans un coupé Facel Vega, tenant dans ses mains le manuscrit en cours du « Premier Homme… »

Une soif d’amour absolu marie ces deux hommes entre le pinceau et la plume, demeurant à jamais des œuvres inachevées par la bêtise de la vie.

« Fond de meurtre. Pour chaque grand peintre cela veut dire aller jusqu’au bout de soi.

C’est fait des douceurs de la terre, le meurtre. »

Nicolas…Déjà, à Pierre Lecuire – décembre 1949 !

Quelle part de conscience porte Nicolas dans cet instant limite, damné par la conjonction de planètes improbables…Quelle lucidité surgit à son esprit alors qu’il décrivait explicitement en réponse au questionnaire du musée d’Art moderne de New-York en 1951 :« L’individu que je suis est fait de

Toutes les impressions reçues du monde extérieur depuis et avant ma naissance. »

Dans cette courte affirmation, qui parle ?

Est-ce l’homme Russe, l’enfant témoin de la violence de la révolution qui a assourdi et envahi la forteresse de ses ancêtres paternels tous militaires, le peintre non pas maudit mais exalté ?!

Est-ce aussi, la reconnaissance de la lourde dette que la génétique transmet, soumise aux « évènements » du monde en guerre.

Serait-ce d’épigénétique que Nicolas de Staël Von Holstein prend conscience en prédisant l’empreinte d’avant sa naissance ?

La neurophysiologie sait aujourd’hui que l’extérieur, le périphérique commande le dedans, le central…Et que les sensations, les impressions transmises par nos cinq sens se transforment en « émotions et sentiments » par la voie chimique en s’intégrant au tissu biologique de la matière cérébrale, complétant ce que le code génétique, l’arbitre, a défini dans la rencontre hasardeuse mais la combinaison unique des codes et des empreintes parentaux.

Nicolas de Staël,« Le soleil », 1953, huile sur toile,

Écoutons René Char :

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »

Staël lui répond : « J’étais un peu hagard…au début, dans cette lumière de la connaissance,

La plus complète qui existe, probablement où les diamants ne brillent que l’espace d’un éclat d’eau, très rapide, très violent. »

Dans la même lettre, adressée de Bornes-les-Pins, en juin 1952, Nicolas reprend le terme que René avait offert à son ami pour définir la profondeur de ses couleurs :

…Le « cassé-bleu » c’est absolument merveilleux au bout d’un moment la mer est rouge le ciel jaune et les sables violets et puis cela revient à la carte postale du bazar mais ce bazar là et cette carte je veux bien m’en imprégner (Sic) jusqu’au jour de ma mort sans blague c’est unique René, il y a tout là. Après on est différent. » tirade avec une seule virgule…,

La douceur et la violence de l’âme blessée d’un enfant, se propose en épitaphe digne d’un Cid, d’un cygne voguant sur la Méditerranée, d’un signe du temps passé, présent et à venir :

« C’est fait des douceurs de la terre, le meurtre.

   Toute vie est cruelle parce qu’on n’est jamais assez sensible,

   jamais assez prévenant de soi, des autres. » N. de Staël, 3 -12 – 1949.

 Dans la profonde nuit, le 16 mars 1955, l’ange damné passe en un instant dans le brouillard…

 

Jean-Jacques Campi, décembre 22-Janvier 2023.

 

 « Il existe des types d’homme pour qui la vie

n’est que le véhicule des actes héroïques,

des actes et des paroles poussées jusqu’au paroxysme, équilibrée ou annihilé

par le plus fort et toujours tendue jusqu’à la rupture.

A ce type d’homme appartient Nicolas de Staël.

  Hajdu. Catalogue du salon de mai 1955

***. Aux étoiles que Nicolas suivait dans le ciel des émotions :

1* Le parc des princes fut créé dans une zone de Paris, historiquement lieu de promenade de la gente aisée et princière. C’est aussi le titre du tableau de 7 mètres carrés qui annonce le retour de la figure dans cette série, « les footballeurs » du peintre. Les aplats de couleurs sont maçonnés dans l’esprit des grandes fresques de Paolo Ucello et notamment la bataille de San Romano (1456) que Nicolas revu depuis peu à la National Gallery.

2* Le prince foudroyé, Biographie du peintre, par Laurent Greilsamer. 1998-Éditions Fayard.

La chevauchée de Nicolas de Staël est relatée par ses rencontres et ses contemporains en peinture et en art. L’obsession du peintre pour les hautes figures de Paolo Uccello et d’Hercule Seghers précise la morale de De Staël :

« Il faut travailler beaucoup, une tonne de passion et cent grammes de patience. »

« Les Indes Galantes »,1953

3* « Les Indes galantes » opéra-ballet de J.P. Rameau (1735) qui symbolise l’époque insouciante vouée aux plaisirs et à la galanterie de la cour de Louis XV. C’est aussi le titre de deux huiles sur toile de De Staël (1953), influencées par le sens de l’opéra-ballet. Le sujet est le nu féminin et traduit une évolution dans la technique du peintre, qui superpose de la finesse sur la matière épaisse et illustre l’aspect polysémique de son œuvre.

4* Peinture : à sa sœur Olga, sa confidente :

« Il n’y a que deux choses valables en art ;

Premièrement la fulgurance de l’autorité, deuxièmement la fulgurance de l’hésitation. »

Et encore :

« J’ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m’aider à vivre, pour me libérer de mes impressions, de toutes les sensations, de toutes les inquiétudes, auxquelles je n’ai trouvé d’autres issues que la peinture. »

5* Jean Bauret, industriel du textile et ami des créateurs de cette école de Paris, que Staël visite dans sa maison de Mantes, lui suggère l’emploi de la truelle pour les toiles de grande surface plutôt que le racloir de peintre ou des palettes de tôle. La truelle permet un étalement plus « en lune » de la matière au lieu des « biscuits » qui encombrent les accidents de surface de la toile.

« massacan » en Génois, langue Ligure ; patron de mur. Staël pose et malaxe sa peinture à la manière d’un maçon de briques ou de pierres, avec la spatule ou le racloir et enfin à la truelle.

6* Joan Mitchell, (Chicago 1925 – Paris 1992), fait partie du mouvement de l’action painting et des « tachistes » américains comme Sam Francis.

Willem de Kooning et son compagnon Français Jean Paul Riopelle influencent la dimension « matiériste » de sa peinture. Les deuils et les ruptures l’éloigneront de la « peinture dans des boîtes », en s’installant définitivement en France, à Vétheuil, près de l’ancienne maison de Claude Monet… Son œuvre évoluera, comme celle de Staël et de Monet, vers une transparence de la peinture. L’exposition retrace cette influence intime qu’elle partage avec le testament pictural de Monet ; une correspondance dont « Nymphéas » est le sujet sensible et poétique.

7* à ce propos, Les Mouettes : Huile sur toile, 195 sur 130 cm, 1955…

D’un ciel bleu profond, se superposent deux bandes de gris et de blanc ivoire. Dans la bande grise, couleur que Staël affectionnait particulièrement, un vol de mouettes dont la plus proche est noire, sans que le spectateur sache vraiment si les oiseaux de mer s’éloignent ou s’approchent du mur de la peinture. « À toutes profondeurs. »

**Note : Staël peint plus de 350 toiles et dessins, dans les derniers douze mois de sa vie (entre Ménerbes et Antibes). Le catalogue raisonné établi par sa femme Françoise et sa fille Anne en recense plus de un millier pour l’ensemble de son œuvre.

Tout compte dans ce tout que nous venons de décrire ; dans l’approche d’une réalité reconstituée par des témoignages intimes et d’influences créatives. Mais nous savons aussi, que dormir et se tenir en éveil dans des vies palpitantes et sans heures, favorisait la consommation de médicaments ou en tous les cas de principes actifs, dont on n’a connu que beaucoup plus tard l’effet délétère.

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