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« Les Misérables », de Ladj Ly

Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga, Al-Hassan Ly, Issa Perica…

Le synopsis

Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade anti-criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux « Bacqueux » d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes…

Ladj Ly frappe fort avec son premier film en mettant en lumière la vie à Montfermeil, au travers de ses habitants et le quotidien de la Brigade anti-criminalité, jusqu’au moment où une bavure policière va embraser le quartier. A partir de sa propre histoire, le réalisateur livre son témoignage sous forme de constat choc et violent de ce qu’est devenue la banlieue aujourd’hui.

Chris et Gwada (Alexis Manenti et Djebril Zonga), membres de l’équipe de jour de la BAC de Montfermeil en Seine-Saint-Denis partent en tournée, flanqués de leur nouveau collègue, Stéphane (Damien Bonnard), immédiatement renommé Pento. Celui-ci comprend que l’ambiance ne sera pas d’une grande finesse.

En parallèle, on suit la vie de cette cité qui se hiérarchise par communauté ethnique (les africains, les frères musulmans, les gitans…). Les repris de justice se présentent aussi comme des références et font offices de grands frères auprès des plus jeunes.

Stéphane découvre avec le spectateur ce monde qui a ses propres règles. La police y tient un rôle particulier dans lequel elle tente de se faire respecter par tous les moyens, où l’abus de pouvoir n’est jamais très loin.

Les rapports son tendus et peuvent exploser à tout moment. Ladj Ly, issu de cette ville se défend de faire un quelconque procès de la police. Si toutefois, on peut lui reprocher l’aspect caricatural des policiers (Stéphane le gentil prêt à beaucoup d’empathie et de compréhension et Chris le borné, droit dans ses bottes et très limité humainement), il nous explique à travers ces personnages, les conséquences de la vie en cité sur tous les individus et fait le constat de la complexité de la situation. Les flics usés pour certains n’ont trouvé que le langage de la violence pour exister et par là même ne sont pas si éloignés des délinquants qu’ils pourchassent.

La tension est palpable et va s’intensifier au fil de l’action, mêlant adultes comme enfants, après un vol idiot d’un animal dans un cirque tenu par des gitans.

L’intrigue se ressert sur les enfants de la cité à travers deux personnages aux profils différents ; Issa (Issa Perica) déjà avalé par la cité, se déscolarise, n’a aucun repère ni limite, et n’a pour modèle que la débrouillardise pour combattre le désœuvrement qui l’entoure, et Buzz (incarné par Al-Hassan Ly, le fils de Ladj Ly) passe tout son temps libre à filmer avec son drone des petites scènes de la vie quotidienne et en particulier ses petites camarades de classe, à leur insu.

Les très jeunes sont les plus impactés par l’immobilisme politique et social des adultes et la description de leur univers qu’en fait Ladj Ly les situe entre une dystopie façon «Sa majesté des mouches» de William Golding et le personnage de «Gavroche» dans «Les Misérables» de Victor Hugo.

Issa Perica

Le personnage d’Issa, livré à lui-même, n’est pas armé pour lutter dans le monde des adultes et il va en payer le prix fort. Pourtant, le vent de révolte et l’esprit de vengeance viendront de lui et des enfants de cette communauté. Buzz se fait le témoin et l’instigateur involontaire de ce qui va faire exploser cette précaire tranquillité. Son statut de vidéaste amateur le désigne immédiatement lorsque par hasard son drone film la bavure des policiers blessant violemment Issa.

Le portrait de la banlieue brossé par Ladj Ly nous rappelle immédiatement «La haine», le film de Matthieu Kassovitz de 1992, référence du genre jusqu’à présent ; l’abandon des institutions publiques, le désœuvrement de la jeunesse, la pauvreté, les activités illégales pour survivre. Force est de constater que rien n’a changé. Stéphane, le nouveau venu résume la situation dans les banlieues quand il relate les émeutes de 2005, pendant lesquelles tout a été cassé, brûlé et par la suite tout est resté en l’état, car tout le monde s’en fout. Les habitants ont juste continué à vivre dans des quartiers dont le délabrement n’a cessé d’augmenter. Ladj Ly filme ce qu’il connaît bien, et offre un instantané des conséquences de cet abandon de toutes les autorités et entre autre de la police.

Djebril Zonga (Gwanda)

Pour une meilleure compréhension du propos et afin d’éviter l’écueil de jugement trop hâtif, Ladj Ly a choisi un système narratif qui prend tout son temps. Il utilise le subterfuge du docu-réalité, en suivant cette équipe de policiers avec caméra embarquée dans les véhicules. Ainsi, au cours de leur tournée, ils vont accompagner le spectateur dans la cité et permettre la rencontre de tous les personnages. Scène après scène, le réalisateur plante le décor, et se donne le temps de nous décrire la vie des protagonistes, avant d’arriver au cœur du sujet, la bavure policière qui intervient après 40mn. Ce temps lui permet de présenter toute la complexité de chacun. On y trouve des gentils, des brutes, des abrutis dans tous les milieux. Abordé comme une chronique, le film monte en tension pour aboutir à des scènes de films de guerre. La violence monte crescendo, toutefois, le réalisateur nous laisse reprendre notre souffle par le biais d’un long travelling arrière sur les barres HLM au crépuscule, traçant une ligne horizontale comme pour préserver une sérénité relative précédant une longue scène finale époustouflante.

Ladj Ly signe avec «Les Misérables» un film coup de poing. Souvent filmé comme un documentaire, la vision très réaliste et sans affect que nous offre le réalisateur nous prend à la gorge et en fait le meilleur film sur les banlieues qu’on ait vu depuis «La Haine».

Le lien géographique avec le chef d’œuvre éponyme de Victor Hugo qui situait l’auberge des Thénardier et la rencontre de Jean Valjean et Cosette à Montfermeil, invite à une réflexion sur l’évolution du lieu et de ses habitants depuis le XIXème siècle.  Ladj Ly  n’achève-t-il son film par une citation du grand écrivain : « Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs.»

Le Festival de Cannes ne s’y est pas trompé en lui attribuant le Prix du Jury.

Isabelle Véret

Cet article comporte 1 commentaire

  1. Jean-Jacques Campi

    …La correspondance avec le Montfermeil de Hugo est sensiblement troublante et la citation de notre Victor national, la réponse prédictive de la solution à appliquer, à cet « état dans l’état » que signifie l’auteur du film; Qui seront les cultivateurs de demain ? les bons hommes pour le bon sillon…
    Plus troublante encore est l’image de présentation du film qui se situe dans les premières minutes du film: Tous ces  » Gavroche » du 93, se retrouvent unis pour un match de foot ball de l’équipe de France.
    La victoire entraîne une liesse du bar et de la rue qui explose d’une joie collective et d’une violence patente… Cette scène, vu d’en haut à la façon « drone » rappelle, un tableau de Monet ; La rue Montorgueil », le 30 juin 1878. Claude traite cette rue à la façon 14 juillet, en mode photographie, alors que l’évènement signe l’inauguration de l’exposition universelle pour faire oublier au monde entier l’effondrement de 1870. Une des vérités et des réalités de ce film majeur, depuis « la haine » est de nous rappeler la fierté de ces jeunes Français lors d’une joie collective et leur désarroi qui se lit dans le visage défiguré de Issa tenant un cocktail Molotov a bout de mèche, hésitant à le jeter sur le seul policier intègre qui l’a sauvé ou se sacrifier sur sa dernière barricade…

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