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De riches heures à Monaco

artmonte-carlo

Tout d’abord une visite à la Foire artmonte-carlo le 6 et 7 juillet 2024 au Grimaldi Forum, une jolie petite foire de bonne qualité mais qui se refuse à grandir – c’est dommage – où l’on retrouve pour les meilleurs, la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Almine Rech, Hauser & Wirth, Nathalie Obadia, Perrotin, Air de Paris, Galleria Franco Nero, Sémoise, plus quelques galeries italiennes venues en voisines Poggiali, Cortesi…

 Pasolini Clair-Obscur

Vue de l’exposition

Faisant face au Grimaldi Forum l’exquise Villa Sauber, accueille la très troublante exposition Pasolini Clair-Obscur, un voyage dans une œuvre où la Française néophyte que je suis, ne connaissait de ce grand artiste italien que quelques films  jugés scandaleux à l’époque, ainsi que sa mort tragique.

D’ailleurs ne faut-il pas laisser la parole à Pier Paolo Pasolini lorsque interrogé sur la qualification professionnelle qu’il préférait : poète, romancier dialoguiste, scénariste, acteur, critique ou metteur en scène ? sa réponse avait été : Dans le passeport j’inscris simplement : écrivain.

Cet extrait d’une interview que Pasolini a donnée quelques jours avant son assassinat dans la nuit du 1er au 2 novembre1975 sur la plage d’Ostie montre l’importance que l’écriture n’a jamais cessé de revêtir à ses yeux. C’est pourtant en tant que cinéaste qu’il a acquis une renommée mondiale. C’est à cet aspect de son œuvre que s’intéresse l’exposition, et particulièrement à l’influence de l’art classique et contemporain sur l’esthétique de ses films. L’écrivain cinéaste se réapproprie en effet les tableaux des grands maîtres de trois manières : en les reproduisant sous forme de « tableau vivants » ; en les citant à travers une reprise de leur composition ou de certains détails frappants ; en les accrochant aux murs des décors de ses films.

La salle A est une sorte de Curriculum vitae. Pasolini naît à Bologne, le 5 mars 1922, et y fait des études brillantes à la faculté de Lettres. Entre 1941 et 1942, il assiste aux cours de l’historien de l’art Roberto Longhi qui influence de manière décisive son approche de la peinture. Près de trente ans plus tard, juste après la mort de Longhi, Pasolini rédige un texte dans lequel il le présente comme un « maître ». Il réalise des portraits de lui durant une séance de dessins photographiée par Dino Pedriali..

la Ricotta

Dans la salle B, pour L’Évangile selon Saint Matthieu(1964), Pasolini abandonne le réalisme plébéien du Caravage (qui n’était la coqueluche des peintres comme aujourd’hui)  au profit du hiératisme sobre du magnifique peintre florentin du XVe siècle Piero della Francesca. Dans ce contexte d’un film chrétien, le recours au peintre baroque aurait pu apparaître comme une facilité voire de faire basculer L’Évangile selon Saint Matthieu dans le cliché d’une imagerie saint- sulpicienne…En choisissant Margherita Caruso, actrice aux lèvres charnues et aux grands yeux fatigués, pour interpréter Marie jeune, Pasolini donne vie à la Madonna del Parto. Les costumes des Pharisiens, ces juifs fervents contre qui Jésus vitupère à Jérusalem, sont empruntés aux fresques de la Chapelle Bacci de la basilique San Francesco d’Arezzo. Mais c’est du Christ en prière du Greco que Pasolini s’inspire pour donner vie au fils de Dieu à l’écran, créant ainsi selon Jean-Luc Godard le seul Jésus-Christ plausible de l’histoire du cinéma.

Francesco Vezzoli

Dans la salle C, on peut visionner la Ricotta (1963) est un court-métrage de 35 min que Pasolini réalise en 1963 pour un film à sketches bizarrement titré Rogopag (pour ROssellini, GOdard, PAsolini et Gregoretti). Le carton introductif précise : « Quatre récits de quatre auteurs qui se limitent à raconter les joyeux principes de la fin du monde ». De fait, c’est bien une fin du monde, ou plutôt la fin d’un monde, que Pasolini met en scène dans La Ricotta : celle de l’Italie traditionnelle, voire archaïque, empreinte de religiosité. L’écrivain/cinéaste, de culture marxiste, est un des premiers à décrire la dissolution de cette Italie-là dans le consumérisme.

L ’art nourrit l’art au moins autant que la réalité, une idée que confirme la seconde partie de l’exposition qui présente le travail d’une trentaine d’artistes contemporains ayant rendu hommage à l’écrivain cinéaste.

Jusqu’au 29 septembre 20°24

Villa Sauber, 17, avenue Princesse Grace, 98000

 

Miquel Barceló océanographe

Dans un autre lieu magique de Monaco, la Villa Paloma, qui surplombe Monte-Carlo et ses constructions en pain de sucre, bordant une mer omniprésente, Miguel Barceló nous invite à une incroyable exploration sous-marine. Découvrir sa familiarité et sa passion pour cet élément qui, dans la langue espagnole, est à la fois masculin et féminin, m’ouvre des horizons qui me sont familiers, mais que je n’avais jamais analysés comme liés à la peinture, en tant, avant tout que couleur, mais aussi que matière à l’épaisseur tellurique. Ce parallèle entre mer et peinture m’a sauté aux yeux dans cette démonstration magistrale que l’artiste nous donne dans cette exposition. Il me révèle aussi pourquoi j’ai toujours abordé avec passion la rencontre avec ce medium  qui m’attire et dont parfois je redoute la séduction.

Vue de l’exposition

Pour Miquel Barceló, elle est son élément de prédilection, omniprésent depuis son enfance jusqu’à ses créations les plus récentes. Comparant volontiers la peinture à la plongée en apnée, il élabore depuis cinquante ans, une œuvre protéiforme où l’art de vivre et la nature fusionnent et où les influences les plus diverses se télescopent. Des rivages qu’il parcourt, il ramène de puissantes marines. De ses repas, il tire des natures mortes on ne peut plus vivantes. Des explorations sous-marines, il rapporte des animaux et des principes de symbiose ou de biomorphisme qui prolongent ses expériences sur la matière.

Comme Barceló la mer m’est extrêmement familière depuis mon enfance. J’ai capturé les poulpes pour les repas familiaux, puis les petits poissons pout la soupe, les  loups, mérous et liches pour les repas de fête, avec aptitude, joie et détermination.

Avec cette exposition Barceló nous invite à revisiter sa production foisonnante tout au long de son parcours menant des origines de la vie à l’apparition des activités humaines élémentaires (pêche, navigation, cuisine) en passant par ses marines, le bestiaire de la vie aquatique qui peuple son œuvre ou bien  les céramiques qui font écho à la tradition du bodegón*. Des céramiques inspirées de l’Antiquité nous renvoient à la culture des grandes thalassocraties méditerranéennes antiques.

Miquel Barcelo, « Sans-titre »

Comme Barceló, j’ai  exploré les fonds marins, perçu toutes les nuances de bleu, comme le gris des profondeurs. A Formentera j’ai découvert une galère avec les amphores intactes, couchés sur le côté, dormant depuis des siècles…

Dans la peinture de Miquel Barceló, la croûte terrestre, le plancher océanique et la surface de l’eau rappellent parfois les textures de ses exoplanètes et de ses astéroïdes ; les vues aériennes de la mer se confondent avec les représentations des déserts africains. Ces œuvres nous renvoient aux âges géologiques les plus anciens, aux paléo-océans disparus, comme la Téthys dont la Méditerranée et le Sahara sont des vestiges, et aux origines de la vie.

Avec Barceló j’ai vu de semblables merveilles, mais c’est là le pouvoir de l’artiste, je n’ai pas pu les métamorphoser et créer par la peinture des beautés nouvelles..

Certaines expériences menées par Miquel Barceló reproduisent des principes naturels de formation tellurique, comme lorsqu’il provoque des secousses pour former les reliefs de sa peinture. Celle-ci s’élabore le plus souvent par accumulation de strates qui permettent à l’artiste de travailler à la fois l’épaisseur et la profondeur de ses tableaux. On retrouve dans ces compositions le souvenir de l’expressionnisme abstrait américain, de la peinture informelle et de l’art brut que Barceló a découverts au début des années 1970 et qui ont participé à l’élaboration de son propre matiérisme

La encore, nous apprenons par l’artiste quelques-uns des secrets de sa cuisine, cet art du savant mélange qui crée des éléments nouveaux.

Sur l’île de Majorque, Miquel Barceló voit la mer comme son environnement naturel. Il a pris très jeune l’habitude de pêcher et de naviguer, et il nage presque chaque jour de l’année. Inlassable voyageur, il aime explorer les eaux du monde entier. L’œuvre de ce grand passionné de plongée est, depuis toujours, indissociable de sa connaissance de l’univers sous-marin. En 2015, il a consacré une série d’œuvres à la faune des grands fonds où le bleu domine, entre obscurité abyssale et éclats lumineux de la vie aquatique : larves et méduses bioluminescentes, oblades, grands thons, requins ou cétacés se discernent plus ou moins nettement dans ces toiles qui restituent la visibilité trouble des profondeurs océanes. Outre un poisson précambrien, on trouve dans cette série une sépiole, une seiche, un poulpe et un kraken, le mythique calmar géant : les mollusques qui peuplent les océans depuis plus de 500 millions d’années, apparaissent comme les représentants d’un âge antédiluvien face auxquels les humains font figure de nouveau-nés. Dans les céramiques de Barceló, les formes organiques aux bleus hypnotiques semblent souvent osciller entre évocation d’une flore ou d’une faune primitive : tuniciers, ascidies ou gorgones constituent par exemple les représentants des espèces animales préhistoriques que l’on peut trouver dans ce « monde du silence ».

Miquel Barcelo, « Carnets « 

Vous l’avez compris je n’ai fait que me tenir aux côtés d’un texte qui décrit si bien ce qu’est l’art de peindre, même si étrangement, je connais assez bien le champ de recherche qui est abordé ici par l’artiste.  Miquel Barceló les consigne dans ses carnets qui l’accompagnent dans tous ses déplacements, et prolongent ou anticipent son travail dans l’atelier. Il y dessine autant qu’il y écrit, consigne ses pensées, conserve informations et documents, prépare ses projets ou laisse place à l’inspiration du moment. Certaines œuvres y trouvent parfois leurs origines. Soigneusement archivés, ces carnets de voyage font office de laboratoire mobile, lieu immuable où s’opère le bouillonnement intellectuel de cet artiste nomade.

D’autres éléments sont consignés, avec la même intelligente précision. Il s’agit de thèmes comme : faune, marine, céramiques et antiquité, barques. Mais je voudrais revenir sur le thème de la faune que l’artiste creuse jusqu’à se peindre en animal. Cette faune méditerranéenne qu’il représente le plus souvent, il lui porte un intérêt qui se double d’une observation scrupuleuse de l’environnement qui l’abrite. La mimèsis opère entre le fond et la forme : un effort de scrutation est parfois requis afin de discerner un poisson dissimulé dans la vase ou qui se faufile dans un foret de varech…

Merveilleux moments que ces riches heures à Monaco, faites, par pur hasard, pour les dernières, en compagnie de Miquel Barceló qui faisait visiter l’exposition à ses amis. Je n’ai pu m’empêcher, devant l’assortiment de superbes céramiques figurant sa faune sous-marine de dire à l’artiste : « Belle bouillabaisse !»

Cet article comporte 2 commentaires

  1. Merci ,Lola- Ton commentaire/ critique/ transmission des yeux pour nous, qui peuvent pas voir les œuvres ni santire l’énergie de Barcelo, personnellement.

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