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Mark Rothko ""Untitled", 1970

L’INVISIBLE SOUS LE VISIBLE. Le contigu et le discret.

« Il n’y a pas d’œuvres anciennes ou modernes,
il y a la peinture vivante de tous les temps
qui est tout entière au présent. » Jean Bazaine.

Ma très chère Hélène,
Quoi de plus proche à vue que le meurtre et le suicide !? « Tuer en se tuant » 1 *.
Les peintres en particulier et quelques 27 artistes du malheureux club du même nom, ont payés d’un lourd tribu ce choix d’une vie à conclure dans un dernier éclat de lumière. Comme si ce diamant d’une vie éclatante méritait une intensité de finitude encore plus vive… Il y a donc une frontière étroite entre ces deux actes de cérébralité en tour d’ivoire ; assassinat et suicide.

Nicolas de Staël et Mark Rothko quittèrent ce monde qui cogne pour cet espace temporel dont personne n’est encore « réellement » revenu ; L’autre rive, l’autre cité, la lumière d’un ailleurs que seuls les poètes ont su traverser de leurs plumes d’ange. Vincent aussi, avec sa nuit étoilée tournoyante et…tourmentée. Van Gogh, « Un suicidé de la société » avait souligné le joker fou, Antonin Arthaud.

Nicolas et Mark – les deux peintres qui sont à l’honneur aujourd’hui, nous livrent une part de leurs mystères dans des œuvres pour le moins remarquables et inoubliables dans le temps.
Le sujet retient mon attention depuis quelques semaines et surement depuis que ma conscience a pointé son nez métaphysique, et repose sur la rencontre de ces deux géants de la peinture, sur les cimaises de notre « capitale infâme » 2*.
Paris, propose jusqu’au début de l’année 2024, deux expositions magistrales et rétrospectives de Nicolas de Staël et de Mark Rothko. Deux lieux, maintenant reconnus pour leurs soucis de bien…montrer une œuvre et son peintre (Le M.A.M de la ville et La fondation Louis Vuitton).
Ces espaces de la peinture libre avaient déjà rendu hommage à ces deux artistes du demi-siècle passé par de sublimes expositions, sans jamais les réunir dans un lieu commun et temporel.

Nicolas de Staël

Permettez-moi de les relier, de les rapprocher dans cet essai :
Les livres, catalogues, articles et critiques de ces deux-là sont pléiade. Les lettres de Nicolas, un florilège de passion.
La biographie de l’un fait écho à la vie entre guillemets de l’autre et vice et versa…
– Nicolas de Staël, le prince foudroyé en plein vol d’une vie dont la priorité fut la peinture, demeurera cet homme élancé, élégant, habillé de noir, à la posture galactique et au regard penché sur l’objectif qui l’attire et le perdra ; la passion amoureuse. Aller au bout de soi, une truelle ou une palette dans ses mains mais aussi par son modèle Jeanne, qui fait « trembler la terre d’émoi » et les cœurs sur son passage.
– Mark Rothko restera ce personnage mystérieux, introverti, caché derrière une lunette ronde et noire, interrogeant religieusement ses toiles installées à hauteur d’homme et « visibles » à quarante-six centimètres des yeux du spectateur. On rentre dans un Rothko comme on entre en religion. C’est la peinture du russe d’origine juive qui vous absorbe dans la surface toilée et votre entité de spectateur debout n’y résiste pas.
« J’ai aussi suspendu les tableaux les plus grands de sorte qu’ils dussent d’abord être rencontrés en contact immédiat, de manière que la première expérience soit d’être à l’intérieur du tableau. »

Mark Rothko

Ces deux artistes soi-disant abstraits, ont en commun d’avoir refusé cet adjectif contestable et contesté ; cette dénomination souvent affublée d’un contre adjectif tout aussi discutable ; abstraction lyrique pour l’un, expressionnisme abstrait pour l’autre.
– Rothko débute son œuvre par des portraits et des scènes de métro et de la vie new-yorkaise. Aspect social des sujets de ses débuts qu’il annonce dans cette question ; « Mais je reste un anarchiste. Quoi d’autre ? »
Le refus d’exposer sa commande du Seagram building (restaurant) parce que l’endroit est « trop chic », trop lumineux, pas assez religieux traduisit l’exigence esthétique mais aussi éthique de l’artiste.
– Alors que De Staël va tendre, pour sa courte période créative, d’allier abstrait et figuratif sur le mur de sa peinture ; « Toujours, Il y a un sujet, toujours ! ». Et contrairement à Rothko, il débutera son œuvre par une expression matiériste qui pose les jalons de sa future signature ; des formes (bâtons et tesselles et aussi des lunes) et des couleurs qui s’imbriquent les unes « par » les autres dans un chaos intérieur fait de mille vibrations. Pour finir par des aplats fins, des jus de pigments dilués à la térébenthine abandonnant de la toile vierge entre les taches de couleurs.

Mais revenons à la question posée ; Originarité de l’œuvre d’art. 3 *
Dans quelle dimension de l’art et de la peinture réside le secret du succès intemporel de ces cosaques de la surface toilée, du mur de la peinture ?
Tout d’abord, ils sont nés tous les deux en Russie…Nicolaï par aristocratie militaire d’un empire, Marcus par l’ascension sociale d’une bourgeoisie commerçante.
Ils vivront l’un et l’autre le choc de l’immigration pendant la révolution bolchévique. Staël vers la Belgique d’abord puis la France. Rothko, directement aux états unis d’Amérique où il sera assimilé américain en 1938, à l’Age de 35 ans. Mais tous les deux portent une blessure de l’enfance, une faille sur la porcelaine de l’âme…Tous deux vont se retrouver « enceint » dans une forteresse imprenable. Par résilience, Le jeune Staël et le déjà mature Mark trouverons dans leur capacités créatives la seule issue pour exprimer leurs sentiments, leurs questions existentielles et leurs inconscients.
Que ce soit dans le lyrisme explosif de Staël ou l’expressionnisme de « La couleur » de Rothko, tous deux nous laissent sans voix, silencieux devant l’éclat et la complexité des teintes déposées par couches répétées, aussi épaisses ou diluées soient-elles.
Par quel miracle ces deux façons de poser la peinture, traduisent-elles cette « logique de la sensation » dont parlait Gilles Deleuze à propos de Francis Bacon ?
De Staël et Rothko sont liés par une intention commune : nous communiquer les sensations de la réalité qu’ils vivent respectivement dans leurs environnements, par leurs origines, sous leurs influences, dans leurs questionnements métaphysiques.

– Quel est le point de fusion de ces deux hommes habités par la même passion expressive ?
– À quel endroit de la surface toilée le détail fait la peinture « vivante », le grand tableau…le fait qu’il dégage une impression d’intemporel ?
– Quel est la signature du peintre dans son authentique vérité ?

Très récemment, une confrontation audio-visuelle entre deux neuroscientifiques et une philosophe, abordait un nouveau paradigme dans la tentative de définir la conscience 4 * :
– Le premier neuroscientifique, très au fait de la philosophie annonçait de facto que « l’on ne se baigne jamais dans le même fleuve Humain » et un peu plus loin ; « ce qui m’intéresse c’est l’invisible sous le visible ».
– Le deuxième, neurologue et chercheur en neurophysiologie tentait de décrire la conscience en métaphores mathématiques (Apologie de la discrétion – Odile Jacob):
Les chiffres se suivent selon une suite « logique » d’entités ; Le 1 avant le 2 – Le 4 suivant le 3. Cette continuité pourrait correspondre aux différentes zones du cerveau en contiguïté qui travaillent de concert dans une suite de mise à jour à la demande de la conscience ; notre histoire, les évènements qui surviennent et influencent nos comportements, nos sentiments, nôtre « exister ».
Entre les chiffres, existent et se manifestent des possibilités qui sont de l’ordre du discret et de l’infini.
À discrétion, entre deux chiffres entiers, apparaît la possibilité d’un 2,1 – 2, 3 – 2,4 …et ainsi de suite entre tous les autres chiffres entiers.
L’inconscient ; inexprimé ou révélé par les rêves et qui sont partie intégrante de la conscience serait la part discrète de la conscience entière d’un sujet. Une infinité de possibilités, une mine infinie de probabilités qui se révèleront selon l’intensité ou la fréquence des événements advenus, à survenir d’une vie, la vie de chacun de nous.
Autrement dit, une simplicité apparente cachant une complexité qui font (peut-être) l’orchestration consciente et inconsciente d’un sujet, d’une personne.
Fernando Pessoa ne disait-il pas : « Mon âme est un orchestre caché, je ne me connais que comme symphonie. » 5 *
– La troisième personne de ce débat ; philosophe et psychanalyste, orientée dans la fonction du soin a soulevé une question comparative, une analogie intéressante, « le discret sous la continuité » : Le discret serait l’invisible sous la continuité (contiguïté) qui est celle du visible.
Si la continuité de la conscience est identifiable par des signes simples et qui se suivent dans leurs expressions, ils pourraient être identifiés comme « le visible ». Cependant, tout ce qui s’exprime de façon subtile et à discrétion de possibilités entre deux « signes cliniques » représentent l’invisible, l’inconscient du phénomène de la conscience sous le visible ; le dire et le faire.

Sous le visible il y a l’invisible.
Voilà ce qui est intéressant dans l’énoncé des questions qui se posent à propos de ces deux peintres :
Ce que nous voyons peu et qui pourtant existe dans un tableau, sur la toile, entre les surfaces de couleurs ou les formes dessinées (la continuité ou la contiguïté des figures) définit une frontière, un confin, une infinité de possibles exprimés entre le visible immédiat.
Cette limite, cette marge entre les épaisseurs de matière picturale ou les aplats de teintes diluées pourraient bien « être » le sens profond du peintre et la profondeur du sujet. Il en est ainsi de la peinture de Nicolas de Staël et de Mark Rothko. « À toutes profondeurs ». 6 *

Dans ce « rien » né du tout, s’exprime la densité, l’intensité, la vibration de leur peinture si différente à vue.
– Chez Staël, la matière se dépose dans un jeu de hasard et de travail infinie ; « …on peint à mille vibrations le coup reçu, à recevoir, semblable, différent, un geste, un poids. Tout cela à combustion lente. ».
Les sujets de Nicolas viennent vers vous. Ils vous inondent d’une variété de couleurs qui s’organisent entre elles selon une logique pensée et choisie par le peintre avec cette note de hasard qu’il espère et qu’il attend pour arrêter son geste ; La fulgurance et l’hésitation.
Le cassé-bleu nait ainsi ; « C’est absolument merveilleux, au bout d’un moment la mer est rouge le ciel jaune et les sables violets et puis cela revient à la carte postale du bazar mais ce bazar là et cette carte je veux bien m’en impréigner (Sic) jusqu’au jour de ma mort, sans blague c’est unique René, il y a tout là. Après on est différent. » 7 *
– Pour Rothko, la toile n’est pas préparée de façon « classique » 8 *. Elle est à nue, souvent grossière afin d’accrocher tous les pigments pour obtenir « La couleur », « Le silence » et « La flamme » aussi.
« (…) Nous affirmons que le sujet est crucial et que le seul contenu juste est celui qui est tragique et intemporel. C’est pourquoi nous déclarons une parenté spirituelle avec l’art archaïque. »
Ce sont les différentes couches superposées dans ces volumes carrés ou rectangulaires, avec ou sans bords qui dégagent cette sensation d’absorption, ce sentiment de religiosité, qui pousse à la méditation et au voyage dans la toile ; « J’ai peint toute ma vie des temples grecs sans le savoir ». L’inconscient sait qu’il ne sait pas…

 Mark Rothko                                  Nicolas de Staël

 

La marge…du rouge
Un des derniers tableaux de Mark Rothko ; « Untitled 1970 », de dimension égale à une personne debout, peint à l’acrylique, évoque La couleur rouge, un rouge vermillon dans ses nuances.
Il n’existe plus d’opposition entre deux volumes ou deux teintes. La marge de ce tableau est indécise, imprécise, presque délavée. L’œil est attiré par une fine strie duale et imparfaite de couleur blanche mordue par le rouge.
Le rouge semble prédominer dans ses variations d’intensité et de lumière vibratoire. Il semble dominer par sa seule présence et pourtant c’est la clarté, l’éclat du blanc indécis qui interroge et permet de rentrer dans la toile. La frontière est subtile, exquise comme une discrétion…
C’est l’imparfait, l’impression d’un peintre qui ose ne pas couvrir la totalité du rouge par un dernier coup de brosse.
Une illogique de la sensation qui définit une dernière frontière qu’il se doit de franchir…en dehors de la toile. Cette marge, ce confin semble relier l’ultime page du livre de la vie de Mark Rothko.
Sous le visible immédiat du rouge veille une lumière blanche laissant la trace d’une comète dans le ciel rouge sang. Ce discret sous la continuité
digressive de La couleur évoque l’invisible sous le visible…
Madame Cynthia Fleury, psychanalyste, affirme dans sa pratique, que ce qui fait qu’un sujet se tient, s’unifie ; « c’est rendre présent ce qui est absent ».

Le borderline de la partition :
Le Concert, accroché précieusement sur la cimaise du musée Picasso d’Antibes signe le testament de Nicolas de Staël ; sa plus grande surface, offerte à la profondeur du spectateur. Si la vie est une symphonie, cet assemblage de couleurs vives, dominées là aussi par le rouge, contient l’héritage de l’enfant-cosaque. Le dernier concert de Nicolas se joue à huit clos, sur une scène où le ciel est rouge sang. Les coulures teintées de rose-peau de la contrebasse et les touches imprécises du piano noir se rejoignent dans une dilution diaphane pour former sans le dire, des fenêtres ouvertes sur la Méditerranée… Des halos de blanc ; partitions entrecroisées comme des lettres d’amour portant la trace de sa dernière passion amoureuse. Ces écrits s’envolent vers l’inconnaissable, la postérité, la Jeanne qui l’écarte de sa vie.
Un petit nuage de peinture diluée s’échappe du rideau, de la frontière entre les partitions et le rouge-ciel. Un dernier plongeon du mur de la peinture dans l’espace « où tous les oiseaux du monde volent librement… ». La dernière et essentielle liberté de Nicolas de voler vers l’invisible. Ne disait-il pas au cours de ses premiers séjours au Maroc, dans une lettre à ses parents adoptifs : « …Et je préfère pour ma part être syphilitique et avoir une foi, un sens, un feu quel qu’il soit… »
Sous la continuité de la vie de Nicolas fourmille à discrétion une infinité de possible qu’il n’a pu ou su mettre à jour par les mots ou les écrits et que seule la peinture permettra un jour de déchiffrer ; « Il y a des gens qui partent délibérément vers la lune parce qu’ils se savent incapables, et cela définitivement incapables de savoir ce qui se passe chez eux. »

L’inconnaissable :
« Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaitrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. William Blake. »
Quelquefois la mort frappe haut. Il en est ainsi pour ces deux peintres installés au panthéon de la peinture contemporaine du XXème siècle.
Une finitude qui les a attirés au plus près de leur engagement en peinture, à la frontière du don de soi et de la création transcendantale.
Nicolas et Mark ont laissé quelques « signes indélébiles » dans le mur de la peinture ; un déchirement de l’écran, une frontière dans l’immensité du bleu et du rouge, une marge inconnaissable qui relie entre elles les pages du livre de la peinture libre.

La logique conduit surement l’expression de la figure mais entrave l’imagination, l’inspiration.
Dans le temps nous apprendrons à percevoir les signes émis discrètement par ces deux grands peintres reliés par notre volonté de les déchiffrer. Laissons à Gilles Deleuze la plus belle des promesses en cadeau à Nicolas de Staël et à Mark Rothko : « Apprendre concerne essentiellement le signe (…) Apprendre, c’est d’abord considérer une matière, un objet, un être comme s’ils émettaient des signes à déchiffrer, à interpréter (…) Il n’y a pas d’apprenti qui ne soit l’«égyptologue » de quelque chose. » 9 *.
La musique de l’âme est la beauté en toute chose.

Jean-Jacques Campi.

 » Lettre à Jacques Dubourg, Antibes, décembre 1954. « 

Notes :
1* : « L’assassinat ombre porté du suicide se confondant sans cesse comme deux nuages immatériels atrocement vivants…tuer en se tuant. » Lettre de N. de Staël à Betty Bouthoul-1954.
2* : Charles Baudelaire – Petits poèmes en prose – 1868
3* : Originarité : état de ce qui est originaire (ici, les sujets des tableaux).
Dans « Ouvrir le rien – l ’art nu » Henri Maldiney – Encre marine éditions.
4* : Discussion entre Cynthia Fleury, Lionel Naccache et Alain Prochiantz. 22 novembre 2022 – La chaire de philosophie à l’hôpital.
5* : Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquillité – œuvre posthume 1982.
6* : « L’espace pictural est un mur mais tous les oiseaux du monde y volent librement. À toutes profondeurs. »
N. de Staël, lettre à Pierre Lecuire – 1949.
7* : Lettre de Nicolas de Staël à son ami René Char – 23 juin 1952.
8* : Mark Rothko a souvent employé comme support des toiles découpées dans des tentes verdâtres en coton de l’armée Américaine, sans apprêt de blanc.
9 * : Gilles Deleuze – Proust et les signes. puf éditions. Première édition 1964.

Nicolas de Staël, Musée d’Art Moderne de Paris

15 septembre 2023/21 janvier 2024

Mark Rothko, Fondation Vuitton

18 octobre2023/2 avril 2024

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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