Maeght, 60 printemps pour la première fondation d’art moderne et contemporain en France.
La Fondation Maeght, créée en 1964 par le couple de marchands d’art, éditeurs et lithographes Marguerite et Aimé Maeght, fut inaugurée à Saint-Paul-de-Vence par André Malraux et immédiatement reconnue d’utilité publique. Comment ne pas fêter cet événement incontournable mieux qu’en relatant l’émouvante exposition estivale « Amitiés, Bonnard-Matisse », mais aussi en saluant l’inauguration de quatre nouvelles salles d’exposition consacrées à la collection permanente de la Fondation. L’importance et la richesse de ces événements, ont exigé, alors que ce n’est pas dans mes habitudes, que je relate presque intégralement la présentation de l’exposition « Amitiés, Bonnard-Matisse » par Adrien Maeght et Marie-Thérèse Pulvenis de Seligny, comme un récit romanesque.
« Amitiés, Bonnard-Matisse pour les 60 ans de la Fondation Maeght ».
Marie-Thérèse Pulvenis de Seligny, commissaire invitée, met l’accent avec Adrien Maeght, sur la relation amicale et respectueuse entre Pierre Bonnard et Henri Matisse et retrace leurs liens avec la famille Maeght pour lesquels les deux artistes/amis, s’ils incarnaient deux génies du XXe siècle, n’en partageaient pas moins certains moments de la vie.

L’exposition explore les caractères spécifiques des deux maîtres mais aussi, par effet miroir, les particularités de chacun dans leur approche de mêmes sujets : les autoportraits, la rue, la lumière du Midi, le peintre et son modèle… La proposition est issue d’un souhait d’Adrien Maeght, Président de la Fondation, de rendre hommage à Pierre Bonnard (1867-1947) et Henri Matisse (1869-1954), deux figures qu’on pourrait considérer comme tutélaires pour Aimé Maeght.
La personnalité d’Aimé Maeght, ses qualités professionnelles en tant que lithographe et galeriste ont engendré une relation avec Pierre Bonnard qui devint une grande amitié. Dans cette exposition, dont le titre s’écrit comme on signe une lettre « Amitiés, Bonnard-Matisse » Adrien Maeght a essayé de nous faire ressentir les circonstances, les liens et l’admiration qui l’ont uni à Pierre Bonnard et Henri Matisse.
Comment ces deux génies du XXe siècle, qui vivaient dans le Sud de la France, se sont-ils rencontrés ?
Pierre Bonnard et Henri Matisse ont deux ans d’écart. Chacun d’eux a un rapport personnel avec le Sud de la France et sa lumière. Bonnard vient souvent à Grasse, à Cannes et à Antibes. En 1926, il achète la villa Les Bosquets au Cannet. Dès 1917, Matisse séjourne à Nice dans différents lieux, le Beau Rivage, le 1 place Charles Felix sur le Cour Saleya, puis plus tard au Régina, à Cimiez. Pendant la Seconde Guerre, il s’installe à Vence en 1943, à la villa Le Rêve. Au fil des années les deux artistes se rencontrent de manière épisodique. En 1909, Bonnard rend visite à Matisse à Issy-les-Moulineaux et découvre dans son atelier
La Danse que le peintre réalisait pour Chtchoukine. Par l’intermédiaire de la Galerie Bernheim, qui les expose, chacun fait l’acquisition d’un tableau de l’autre : Matisse,
achète La Soirée de salon de Bonnard (1907) – qui appartient toujours à la famille Matisse et qui est présenté dans l’exposition.
Ayant des vies très différentes, leurs rencontres sont toujours ponctuelles mais fidèles en amitié. Par la pratique de l’art, Bonnard recherche son indépendance artistique et personnelle. Il fréquentait les cercles mondains et culturels. Matisse, de son côté, se concentre sur son travail et ses recherches. Il va vers des paysages dont la lumière et les couleurs le mèneront au fauvisme. Les deux artistes possédaient leurs propres clefs de compréhension du monde. Bien qu’éloignés dans leur expression, ils demeurent très curieux l’un de l’autre et cela peut se retrouver dans leur correspondance qui débute en 1926 et se poursuit jusqu’en 1947, année de la mort de Bonnard.

Tous deux avaient une vision précise de l’art de chacun avec la curiosité d’un regard observateur et respectueux.
Nous nous sommes ainsi penchés sur les différentes interprétations et représentations de cet univers : la mer, l’atelier, l’artiste et son modèle, le portrait, l’influence du japonisme… Une salle de l’exposition est consacrée uniquement à Matisse, à sa relation à la danse, à l’art du portrait dans toute la puissance qu’il porte dans son trait ! Nous avons ensuite voulu nous concentrer sur Bonnard et sa relation au paysage, un sujet mis en valeur depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, et la place qu’occupent les personnages représentés dans la nature dont la lumière et les couleurs sont comme une constellation de touches qu’il retravaille sans cesse.
Dans la dernière partie de l’exposition, nous avons souhaité retracer le quotidien de chacun : les temps du silence, de l’observation, des modèles endormis. Nous avons voulu suivre Matisse dans son expérience en Polynésie, effaçant les frontières entre la mer et le ciel jusqu’à faire dialoguer Le Requin et la Mouette dans une illustration de « Pierre à feu. Les miroirs profonds » de 1947 édité par Maeght. Matisse exprime ainsi le mouvement au moyen de sa technique particulière des papiers découpés gouachés.
Pourquoi cette exposition ne pouvait-elle être imaginée qu’à la Fondation Maeght ?
L’amitié et les relations avec les artistes sont au cœur des choix qui ont présidé à la création de la Fondation Maeght. Adrien Maeght est un des derniers à avoir connu Bonnard et Matisse qui étaient proches de ses parents. Enfant, il allait chez l’un et l’autre ; il a filmé Matisse dessinant sa mère, Marguerite !

La Fondation Maeght offre un cadre unique où l’approche des œuvres peut être particulière. L’histoire de l’art y est présentée différemment dans ce lieu fréquenté par de nombreux artistes parmi lesquels les plus reconnus de l’art contemporain pour lesquels Bonnard et Matisse ont été des acteurs parmi les plus influents.
Nous avons bénéficié de nombreux prêts des familles Matisse, Bonnard et Maeght dont certaines œuvres comme des portraits, documents, photographies de famille, correspondances n’ont pas toujours eu l’occasion d’être montrés… Mais aussi des musées nationaux et internationaux comme le Musée du Prado, le Centre Pompidou, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, le musée de l’Orangerie, le National Museum of Stockholm, le Musée Matisse de Nice, le Musée Bonnard du Cannet, la BNF. Ce qui fait que ces œuvres sont de petits trésors, c’est ce qui en fait des témoins d’un moment clef où les artistes ont approfondi leur vision et exprimé le plus sincèrement leur sentiment de l’histoire de l’art.
Cette belle histoire ayant été contée, qu’en retient la visiteuse que je suis ?
Plusieurs impressions dont la première qui m’a profondément émue tient au lien et au respect que deux grands artistes ont eus l’un vers l’autre. L’amitié entre peintres est une des belles choses qu’on connait quand on fréquente les artistes, elle est rare mais d’autant plus émouvante. J’en veux pour preuve ma visite de l’exposition avec un peintre ami, dont la renommée n’est plus à faire. Devant Paysage de Saint-Tropez au crépuscule, juillet 1904, d’Henri Matisse, une petite huile peu spectaculaire pourtant, il est tombé en extase, curieux, attentif au moindre trait. Il me montrait l’agencement des couleurs, les ciels, les buissons ou je ne sais quoi encore, avec délectation, fou de bonheur de contempler tant de liberté. Chez Bonnard aussi, pourtant si classique, comment de pas s’émerveiller devant La source (Nu dans la baignoire), 1917 et lui faisant face, d’Henri Matisse, La jeune fille et le vase de fleur (ou Le nu rose),1920. Il en ainsi de toute l’exposition, on va de reconnaissances en découvertes, le sourire aux lèvres, enchanté de tant de beauté.

Enfin, et peut-être à regret, un constat, celui du danger de mettre en parallèle deux artistes, au risque de voir l’un écraser l’autre. Matisse est gigantesque face à un Bonnard, grand artiste sensible, talentueux mais dont la peinture date, engluée dans une époque. Rien de tel avec Matisse dont chaque œuvre est une découverte, chaque dessin surprend par sa renversante modernité, notamment ses autoportraits dont le trait épuré nous mesure au génie.
A 60 ans, on rajeunit !
Autre réalisation époustouflante, la rénovation de la Fondation Maeght dont le bâtiment s’enrichit d’une extension parfaitement intégrée à l’architecture de Josep Lluis Sert, dont le temps n’a pas érodé la jeunesse. Le projet d’extension mené par la Fondation Maeght avec l’architecte Silvio d’Ascia permet dorénavant d’offrir aux visiteurs de plus vastes espaces d’exposition. Ces nouveaux lieux sont creusés en sous-sol et ouvrent par de larges baies vitrées à l’arrière du bâtiment vers la vallée. « Le projet d’extension de la Fondation Maeght est un projet « invisible » ! Il ne fallait rien ajouter mais au contraire soustraire…, en creusant dans le terre-plein du remblai du chantier des années soixante pour construire ces nouveaux espaces, ouverts vers la pinède au sud, en dialogue avec la nature ! » dit Silvio d’Ascia, son architecte.
Pour les habitués de la Fondation la surprise est absolue, tant l’accès aux vastes salles d’exposition semble avoir toujours existé. Empruntant l’escalier dont on ne perçoit pas, au début, la prolongation, on débouche sur une immense salle avec face à nous, le paysage saintpaulois, accroché comme une immense toile. Avec le deuxième espace aussi impressionnant, ces lieux rares sont des invitations à y installer d’ambitieuses expositions d’art contemporain.

Pour son soixantenaire, la Fondation Maeght, après tant d’expositions de grands artistes du XXe et XXIe siècles, nous donne la démonstration de sa jeunesse qui la place toujours au sommet des lieux dévolus à l’art en France et sur la Côte d’Azur.
Isabelle Maeght nous dit :« À 60 ans la Fondation n’a jamais été aussi jeune, elle fait partie de l’Histoire de l’art. Ses collections ne cessent de s’enrichir de nouveaux dons. Ma famille est fière de cette réussite et sera toujours attachée à respecter la volonté qui était la nôtre en 1964 ».
Fondation Maeght
623, Chemin des Gardettes
06570 Saint-Paul-de-Vence
www.fondation-maeght.

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