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Michel Serres

Castigat ridendo mores – Corriger les mœurs en riant

La douceur n’a pas bonne presse : on est vite accusé du crime de bisounours. L’optimisme non plus n’a pas le vent en poupe. Pourtant, Michel Serres redoutait à la fois les conflits et professait que, globalement, ça sera mieux demain.

Pour aggraver son cas, il n’aimait rien moins que de parcourir les champs du savoir. Or, bien que Pascal eût déjà énoncé qu’il fallait « des clartés de tout », lorsqu’on cherche la transversalité on est facilement accusé d’être un « touche-à-tout ». Michel Serres disait souvent : « La philosophie n’est pas une spécialité, elle suppose une connaissance encyclopédique », tout en sachant bien sûr qu’elle était hors de portée. N’empêche, il avait un impérieux besoin de décloisonner, « voyager », franchir les frontières.

Malgré son succès auprès du public, Michel Serres fut donc parfois critiqué par ses pairs. Normalien, ayant enseigné tant en France qu’aux Etats-Unis, il ne les épargnait pas non plus…

Moins théoricien que conteur, cet homme joyeux qui aimait tant l’humour et le rire (« Le rire est un indicateur de bonne santé »), a promené pendant près de 89 ans son regard clair, « oblique » disait-il, sur notre monde, son histoire, le savoir accumulé, les défis actuels ; mais il décelait aussi les promesses de bonheur.

Il aimait tant l’écriture, la langue française, qu’il forgeait parfois de nouveaux mots, comme « hominescence », construit à partir du latin homo et du suffixe « escence » qui désigne un processus : c’est la production de lumière dans le mot luminescence ou de chaleur dans le mot incandescence. L’hominescence, elle, nous parle d’une humanité en cours de fabrication qui se crée un nouveau corps grâce à la technologie, pour mieux résister à la douleur voire pour vaincre la mort, et qui veut inventer une autre relation à la nature : Michel Serres est l’un des tout premiers qui a pensé la Nature comme sujet de droit.

Passionné de création, il a beaucoup écrit, certains ont dit – parfois gentiment, parfois de façon plus rosse –, sans doute trop écrit.

Couvert d’honneurs – académicien entre autres distinctions – ce Gascon qui toute sa vie a gardé des traces de son accent chantant d’origine, se rêvait marginal ou nomade. Au fond de lui, cohabitant avec son aspect de « vieux sage, il avait conservé un côté adolescent. C’est sans doute la raison pour laquelle il aimait « d’amour » cette jeune génération de « Petits poucets » et de « Petites poucettes » qui avec leurs pouces agiles accèdent, via leur smartphone, à toute la connaissance disponible du monde. Comme eux – plus encore que certains d’entre eux peut-être – la technologie ne lui faisait pas peur et les bouleversements qu’elle apporte chaque jour davantage à notre vie l’intéressaient bien plus qu’il ne les craignait.

Non, ce n’était pas mieux avant nous a-t-il dit. Il détestait la rétroprojection fantasmatique de tous ces pleurnicheurs qui se sont spécialisés dans le tri très sélectif de nos conteneurs, extrayant, parmi des déchets qu’ils jetteraient eux-mêmes aujourd’hui, quelques objets vintages pour en faire un paradis perdu et un modèle pour demain.

Demain ne sera pas nécessairement un paradis, mais l’imaginer comme un quasi enfer inévitable paralyse l’élan vital et assèche le rire.

Celui de Michel Serres me manque déjà.

 

Thierry Martin

NDLR : Moi aussi, terriblement !

 

 

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