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« Nous nous verrons en août » de Gabriel García Márquez

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Gabriel Iaculli

Grasset – mars 2024 – 119 pages.

Suivies d’une postface et d’une note de l’éditeur.

16,90 €.

Un inédit de Gabriel García Márquez : comme j’ai été content de le découvrir chez mon libraire ! Mais disons-le tout de suite : si ce court et ultime livre du grand auteur colombien n’est pas dénué de charme, loin de là, ce n’est pas un chef d’œuvre, notamment parce qu’il est marqué par quelques imperfections et même quelques incohérences. Il faut rappeler qu’il a été rédigé quand l’écrivain était déjà un peu diminué mentalement. À la fin de sa vie, celui qu’on appelait souvent « Gabo » ou, plus affectueusement encore, « Gabito », avait néanmoins relu le manuscrit et il s’était prononcé en faveur de sa destruction.
Pourtant, dix ans après la mort de Gabriel García Márquez, les fils de l’écrivain ont entamé des recherches sur les fragments de ce manuscrit conservés par l’Université du Texas, à Austin, et ils ont décidé de publier le dernier roman écrit par leur père – sans tenter de le corriger. Je ne sais que penser du non-respect de la volonté de l’auteur mais au moins je salue le fait que ses fils l’aient publié tel quel, assumant en quelque sorte les (petites) « bourdes » de leur (très grand) papa.
Au total, malgré ses faiblesses, ce livre n’en reste pas moins séduisant – et souvent amusant.

Gabriel Garcia Márquez

La puissance de l’improbable
Gabriel García Márquez, écrivain, nouvelliste, mais aussi journaliste et militant politique, est né le 6 mars 1927 à Aracataca et mort le 17 avril 2014 à Mexico. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1982.

On l’a souvent décrit comme « le grand auteur du temps perdu, de la solitude, de l’amour et du désir. » Je rajouterais : il était surtout, en tout cas à mes yeux, un auteur empli d’humour et un exceptionnel conteur du fantastique.
Je me souviens de mon enchantement, en lisant Cent ans de solitude, son chef d’œuvre, lorsque le narrateur qui assiste à l’enterrement de sa mère très chérie ne peut retenir ses larmes et que, peu à peu, l’immensité de sa peine rend ces larmes si denses, si abondantes, si continuelles qu’elles se mettent à dégouliner sur le sol du cimetière, y laissent des traces de plus en plus profondes, puis forment une petite flaque, puis une mare, puis un ruisseau qui, en suivant la pente du terrain, devient une quasi-rivière qui inonde la ville en contrebas. Pleurer à la démesure de son chagrin, sans honte ni retenue : j’ai profondément aimé cette image, et tant pis si les accros du réalisme pincent les lèvres.

Cette façon qu’a Gabriel García Márquez de convoquer l’extraordinaire pour relater le paroxysme de certains sentiments ou de certaines situations est sa marque de fabrique. On retrouve ces aspects un peu fous dans bien d’autres livres remarquables de l’écrivain, comme par exemple dans L’Automne du Patriarche.

L’homme mystérieux du boléro
Gabo avait manifesté l’intention d’écrire un livre parlant de l’amour « chez les personnes âgées ». Quand je l’ai appris, voilà qui m’a flanqué un rude coup sur la tête car l’héroïne, Ana Magdalena Bach, n’a que 46 ans au début du roman et 50 ans à la fin. Personne âgée ? Passons – le plus vite possible…

Le roman publié est le portrait d’une femme sage, fidèle à son époux, qui chaque seize août prend un ferry pour se rendre sur la tombe de sa mère enterrée dans une île des Caraïbes. Elle monte dans le même taxi, achète toujours un bouquet de glaïeuls chez la même fleuriste, et ne séjourne qu’une nuit dans le vieil Hotel del Senador. Le lendemain, elle rentre chez elle.

Mais voici qu’un soir, dans un bar, sur un air de boléro, Ana Magdalena remarque un homme qui l’a lui-même remarquée. Il vient lui offrir un verre. Quelques minutes plus tard, il lui offre mieux – ou pire, ça dépend des points de vue car, croyant probablement qu’il a eu affaire à une prostituée, cet homme dont elle ne connaît même pas le nom, lui laisse sur le lit, tandis qu’elle prend une douche, un billet de 20 $.
Pourtant, malgré cet affront qui la révulse et la rend on ne peut plus malheureuse, Ana Magdalena ne cessera de repenser à lui. Il devait être très doué, allongé.
Bref, Ana Magdalena a été infidèle, pour la première fois de sa vie. Mais tout s’apprend, dit-on – et elle va apprendre.

Le démon de midi
Désormais, chaque seize août, tout en rêvant à cet affreux et merveilleux amant d’un soir, Ana Magdalena va se jeter dans des bras d’hommes. Voici donc ce démon de midi dont on parle tant.
Ce que l’on ignorait, c’est que le démon de midi se débride plutôt le soir, qu’il en pince pour le mois d’août, et qu’il affectionne particulièrement le seize de ce mois.
Dans le livre, c’est un démon de chaleur et de moiteur, de sueur sur la peau, car cette ile caraïbéenne est caniculaire. Sa fournaise rajoute ainsi aux vapeurs propres à ce type d’exercice physique, lui-même survolté par l’idée de transgression. Les feux du démon sont multiples.

Mais au fond, qui est-il, ce démon ? Il s’agit en fait d’une triste histoire de signalisation routière. Je parle de cet emballement des sens qui se produit quand on entrevoit sur son chemin déjà bien entamé un panneau de sens précisément interdit. Il vous fait savoir qu’au-delà du pictogramme, votre ticket n’est plus valable, comme aurait pu dire Gary.
Alors, tant qu’il est encore temps, allons-y ! – et Ana Magdalena y va, passant des bras d’un évêque en vacances à ceux d’un tueur en série, et à d’autres encore, mais renonçant aux biceps sérieusement ramollis d’un ami d’enfance qui a manifestement dédaigné la gymnastique.

Tandis qu’Ana Magdalena multiplie ses rencontres estivales, son mariage, bien entendu, se délite. Les retours sur la terre continentale se font plus difficiles et le mari, fin et de nature pourtant tolérante, commence à mal prendre les airs langoureux et absents de sa femme.

Ana Magdalena est-elle vouée à rester, jusqu’à l’extinction de ses ultimes feux de séduction, une sensuelle débridée ? Ou bien, tout réfléchi, va-t-elle mettre un terme à ces années érotiques ? Après tout, il n’est pas inimaginable que le démon de midi ne finisse par vieillir lui aussi et qu’un soir, fatigué, il aille se coucher de bonne heure, sans compagnie, exceptée celle de sa tisane.

Thierry Martin

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