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Vue de l'exposition Shu Lea Cheang, Photo Olivier Anrigo

OVNI en Asie !

Vue du musée, photo HJG

Odile Redolfi nous a ouvert une bref instant, les portes du Musée des Arts Asiatiques à Nice, pour nous faire déguster, oui déguster, deux expositions : Virus Becoming – Shu Lea Cheng et Dialogues – Collectif Mai Ling, dans la cadre de la manifesation Ovni dont elle est la créatrice et la directrice.*

Commissaire de l’exposition, Florent To Lay, nous invite à découvrir l’étrange univers de MAI LING, AUX ORIGINES, créée à Vienne en 2019. Visiter cette exposition sans commentaire explicatif peut conduire au plus parfait des non-sens. Pour en avoir été la victime je vais tenter de contourner cet écueil. De grands panneaux muraux rouges sont placardés, où s’inscrit la profession de foi du groupe : « une plateforme de partages et d’échanges destinée à des personnes qui ont vécu ou qui souhaitent lutter contre le racisme, le sexisme, l’homophobie et tous les préjugés liés à la différence, en particulier ceux qui visent les femmes asiatiques. »  Voilà pour les intentions, mais que vois-je ensuite ? Une vidéo La Belle Étrangère, où Mai Ling incarne ce fantasme stéréotypé des femmes asiatiques soumises sans distinction claire de leur origine dans l’imaginaire collectif européen, ainsi réduites au silence et rendues invisibles. Elle a été achetée à Bangkok, porte un kimono et cuisine des plats chinois. Elle ne parle pas en son nom : Gerhard Polt, son époux bavarois, donne toutes les informations qui la concernent. Par sa docilité et son charme, Mai Ling est ainsi réduite à un objet, un animal de compagnie semblable au chien de son époux.

Mai Ling et la collection, photo Oliver Anrigo

Heureusement, ces propos ahurissants ne sont que le point de départ du manifeste Mai Ling, qui utilise un ancien sketch satirique de Gerhard Polt, où l’humoriste présente, en 1979, ce personnage fictif de femme-objet. Cependant, si ce document satirique n’offre qu’un point de départ, la normalisation des propos que tient Polt n’a toujours pas perdu de sa pertinence. En effet, les mêmes stéréotypes et clichés persistent encore aujourd’hui dans nos cultures et sociétés.

Forte de cette éclairage d’un humour corrosif, j’ai pu me laisser aller à découvrir la matérialisation de ces idées reçues par le collectif  Mai Ling qui raconte à nouveau l’histoire de cette femme, la sortant de son silence avec des voix collectives et des identités plurielles, pour en dresser un portrait nouveau à travers différents projets artistiques où elle peut enfin retrouver une parole qui lui est propre. Désormais, “Mai Ling” se présente aux visiteurs et les guide à travers le musée (Mai Ling guide), elle raconte son histoire (Qui est Mai Ling ?), Mai Ling cuisine, Mai Ling prend la parole, parfois sans réussite (Parler dans le vide). On la découvre alors sous un angle nouveau et, pour ainsi dire, démultiplié. L’image des femmes asiatiques réduites à des objets exotiques, la perception et le traitement des corps genrés et racisés dans les sociétés occidentales, ou encore la toile de fond historique et ethnographique du “regard européen” vis-à-vis de la culture dite « extrême-orientale ».

Extrait d’une Vidéo, photo HJG

La série Mai Ling cuisine (2020-21), explore la nature sensorielle et réconfortante de la nourriture à travers l’ASMR (une sensation de picotement déclenchée par des stimuli visuels et auditifs comme le chuchotement, la mastication) et le Mukbang (se filmer en mangeant de grandes quantités de nourriture devant un public). Que l’on soit seul ou en famille, lors d’une fête ou d’une cérémonie, en temps de paix ou de guerre, la nourriture représente une forme de sécurité et rassemble les individus. La vidéo se propose d’explorer les ambivalences et les dualités liées à la cuisine et l’alimentation. En effet, la nourriture est autant source de plaisir que de dégoût, de confort que d’inconfort, d’excès que de mesure, d’abondance que de pénurie. La cuisine asiatique est marquée par cette dualité : savoureuse.

installation Mai Ling, photo Olivier Anrigo

Dans une autre série intitulée Mai Ling prend la parole (2020) et initiée lors du début de la pandémie de la Covid-19, le collectif propose des émissions en ligne diffusées en direct qui fédèrent activistes, artistes, commissaires et chercheurs qui ont observé la recrudescence du racisme anti-asiatique depuis l’émergence de la Covid-19. L’exposition présente les archives des quatre précédentes émissions en complément d’un épisode spécialement produit pour cette exposition avec l’écrivaine, réalisatrice et podcasteuse française Grace Ly. La re-création de Qui est Mai Ling ? (2019/2021) invite les visiteurs de l’exposition à interagir avec le collectif sur les différents stéréotypes, préjugés et fantasmes véhiculés par la figure féminine asiatique. Enfin Le jardin paisible, une invitation de Mai Ling  pour mieux s’emparer des espaces du musée…

Pourquoi ai-je eu besoin de tant de mots pour relater une exposition dont les qualités essentielles sont l’esthétisme, la dérision et l’humour ? Parce qu’ils m’ont paru indispensables à la compréhension de ce que dénonce ce collectif viennois.

Mai Ling et la collection, photo Olivier Anrigo

Il n’est pas négligeable de souligner que le musée des arts asiatiques offre à Mai Ling un merveilleux écrin. Un dialogue se crée entre les œuvres de la collection et les pratiques contemporaines du collectif, qui rend les œuvres du passé plus vivantes et donne au brouillement artistique des vidéos et installations de Mai Ling, une élégance et une légèreté qui, sans ce cadre, pourraient paraitre pesamment didactiques.

Exposition du 2 3 janvier au 25  avril  2 0 2 1

SHU LEA CHEAN

Shu Lea Cheang
Photo Olivier Anrigo

La même magie du lieu joue pour l’installation inédite que présente Shu Lea Cheang qui se lit comme une introduction à son long-métrage UKI, situé à la croisée de la science-fiction et de la réalité alternative virale, qu’elle développe depuis une dizaine d’années. Comme un virus, cette installation envahit l’ensemble des espaces inférieurs du musée et dévoile un univers immersif qui se compose de deux spots publicitaires ironiques, RED PILL : Votre Plaisir Notre Business (2021) et RED PILL : Rouge Sanglant (2021), d’une impression 3D d’un produit nommé RED PILL (2021), et de dispositifs vidéos monumentaux avec PETRI DISH (2021) et UKI Virus Rising (2018/21), qui mettent en avant les avancées de la recherche scientifique propre à cet univers.

Là encore, comment parler de l’œuvre complexe et fascinante de Shu Lea Cheang sans donner la signification précise des pièces exposées. Est-il besoin de souligner à quel point elles sont d’actualité et combien leur humour décapant relativise le bien fondé d’une science dont l’éthique et le devenir nous interroge …

RED PILL (2021) est une sculpture 3D. Il s’agit d’une pilule qui, une fois consommée, procure l’orgasme immédiat. Dans le film UKI, son origine remonte à l’effondrement de l’Internet. L’entreprise de biotechnologie GENOM Co. se met alors à échafauder un projet promis à de juteuses retombées : reprogrammer l’orgasme du corps humain pour qu’il se génère de lui-même, en toute autonomie, contournant ainsi le besoin humain d’interagir avec les autres. Grâce à la collaboration avec des entreprises pharmaceutiques, GENOM Co. optimise l’exploitation des données personnelles qui permettent de produire RED PILL en masse pour le grand public

Le premier spot publicitaire RED PILL : Votre Plaisir Notre Business (2021) raconte l’histoire du très rentable projet de bio-réseau (ou BioNet) de GENOM Co. Inspiré des règles sanitaires qui interdisent de se serrer la main durant cette pandémie, GENOM Co. incite au contraire les personnes à faire ce geste pour échanger leurs données ADN, contribuant ainsi à développer inexorablement le réseau BioNet. Le son caractéristique émis lors de la connexion d’un modem 64K indique que le bio-réseau a été établi par la poignée de mains.

Le second spot publicitaire RED PILL : Rouge Sanglant (2021) met en scène des globules rouges qui se retrouvent peu à peu encapsulés dans la RED PILL. Ces globules au rouge sanglant font partie intégrante du projet BioNet par GENOM Co., lequel contrôle les corps humains grâce à ces globules rouges transformés en unités micro-informatiques pour modifier la composition de l’ADN humain.

Shu Lea Cheang est l’auteur d’œuvres indéfinissables et protéiformes. Figure majeure de l’art contemporain et une pionnière de l’art numérique, elle est née en 1954 et vit à Paris. Elle a été choisie pour représenter Taïwan à la Biennale de Venise de 2019. Son travail est à l’intersection de toutes les grandes problématiques contemporaines, porté par une attention toute particulière pour le numérique, la biotechnologie, la science-fiction et toutes les possibilités que leurs croisements permettent.

SHU LEA CHEANG

BECOMING VIRUS

VIRUS EN DEVENIR

23 janvier – 16 mai 2021

Commissariat & textes de l’exposition :  Florent To Lay,• Banyi Huang,

Exposition conçue et organisée en partenariat  avec l’association OVNI OBJECTIF V

MUSÉE DES ARTS ASIATIQUES MUSÉE DU DÉPARTEMENT DES ALPES-MARITIMES

405, promenade des Anglais – 06200 NICE

*En réponse à mes questions, un mot d’Odile Redolfi sur  OVNI :

« Nous préparons notre 7ème évènement pour la fin de l’année, du 19 Novembre au 5 décembre 2021.

Précédemment, il y a eu le festival OVNi en 2015, 2016, 2018, 2019. Camera Camera en 2017. OVNi – Ouvre la fenêtre! – en 2020.

Mais, OVNi, ce n’est pas seulement un festival vidéo. C’est devenu, au fil des ans, une entité qui soutient les artistes à travers différents formats, festivals, salons, expositions et apparitions dans des lieux qui nous accueillent. Nous soutenons aussi la production en accueillant des artistes en résidence à l’hôtel Windsor et en leur offrant de montrer leur travail d’une manière ou d’une autre.

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