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« Qu’est-ce qui fait sourire les animaux ? », de Carl Safina

Enquête sur leurs émotions et leurs sentiments
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Odile Demange
Vuibert, mars 2018  

Carl Safina

Confinement. Entre autres choses que cet ermitage forcé me conduit à entreprendre pour faire contre mauvaise fortune bon cœur – mais je n’ai pas trop de mal, je l’avoue : foi de montagnard… –, il m’a amené à ranger ma bibliothèque ; c’est un faux singulier en réalité car, dans ma chère et vieille maison, les livres sont déployés sinon dispersés un peu partout. Classant (et dépoussiérant…) je redécouvre au fur et à mesure bien des bonheurs oubliés.  Il y a certes, ici et là, quelques ouvrages que je me souviens avoir refermés avec dépit voire agacement, mais peu, au total. La littérature aura été dans ma vie une merveilleuse et fidèle amie.

Peut-être parce que je viens de perdre, mille fois hélas, mon petit chat tant aimé, un ouvrage que j’avais avalé d’une traite a spécialement attiré mon regard :  Qu’est-ce qui fait sourire les animaux ? de Carl Safina.

Carl Safina est un spécialiste de la vie marine, docteur en écologie, titulaire de la chaire Nature and Humanity à l’université de Stony Brook de Long Island (Etat de New York). Il est l’auteur de nombreux essais et articles notamment publiés dans le magazine National Geographic et le New York Times. Il anime également, sur la chaîne PBS, une émission sur l’écologie marine. Le livre dont je parle ici a paru aux USA en 2015 puis il a été traduit en France où il est sorti en 2018.

Une synthèse remarquable et originale

En version américaine, le livre s’intitule Beyond words, What animals think and feel, et c’est un titre bien meilleur à mon avis que cette histoire de « sourire » car l’ouvrage est effectivement consacré aux pensées et aux sentiments des animaux observés (le sous-titre en français y revient toutefois).

Pour écrire cette synthèse, Carl Safina qui est à la fois humble et drôle – cela va souvent de pair – s’efface volontiers dans son livre pour donner la parole à des hommes et des femmes qui ont passé leur vie à observer des animaux : Cynthia Moss (les éléphants du parc d’Amboseli au Kenya), Rick McIntyre (les loups de Yellowstone,) Ken Balcomb les orques de l’Etat de Washington). Ce que ces chercheurs ont vu, ce que Carl Safina a vu en ces animaux que l’âge classique, dans la lignée de Descartes, considérait comme « des machines » est souvent stupéfiant : la joie, le chagrin, la jalousie, l’amour, la colère, l’humour, la générosité, la dissimulation, le mensonge, le deuil, le sens du statut… Et chacun possède une « personnalité » propre. Cette caractéristique est «probablement le trait le plus sous-estimé des créatures en liberté», écrit Carl Safina..

Il a fallu attendre longtemps pour que l’éthologie, la discipline qui étudie le comportement des animaux, se débarrasse des croyances toutes faites, de l’indifférence, des arbitraires, fatras né de la conviction qu’en dehors de l’homme, aucune espèce vivante ne pouvait penser ni avoir une conscience de soi. Ce n’est qu’en 2012 qu’a été rédigée la « Déclaration de Cambridge sur la conscience » (des animaux), à l’initiative de spécialistes en neurosciences et signée par de nombreux chercheurs. Il y est proclamé : « Les humains ne sont pas les seuls à posséder les substrats neurologiques qui produisent la conscience ».

Ce pas décisif des scientifiques parachevait en quelque sorte les travaux effectués dans les années 1960 lorsque par exemple on a décelé les « conversations » entre les vervets, petits singes d’Afrique de l’Est, qui sont capables de désigner par leurs appels tout mammifère prédateur ou tout humain inconnu, ou lorsqu’on a identifié les échanges entre éléphants qui utilisent plus d’une centaine de gestes rituels pour communiquer et papotent fréquemment au travers de leurs chants qui couvrent dix octaves !

Carl Safina, sans oublier l’importance du travail théorique, s’est surtout attaché à observer. Il dit : « L’interprétation la plus simple d’une observation est souvent la meilleure. Quand des éléphants paraissent joyeux dans des contextes joyeux, interpréter leur comportement comme de la joie est l’interprétation la plus simple de cette observation ».

Chacun son mystère

 Mais Safina a su éviter les pièges et surtout le plus gros d’entre eux qui serait, après les durables et regrettables excès d’anthropocentrisme, de gommer toute différence entre les animaux et nous. D’ailleurs – effet boomerang – l’auteur fait remarquer que lorsque les animaux s’expriment entre eux nous ne sommes visiblement pas au centre de leurs conversations… Eux c’est eux, et nous c’est nous, en somme.

Bien plus proches des humains que les humains l’ont longtemps pensé, parfois réellement fraternels – cette éléphante qui a soigné un berger qu’elle avait blessé ou ces dauphins qui ont emmené les chercheurs à 5 kms de la côte puis ont fait cercle autour d’une jeune fille qui tentait de se suicider par noyade – ces animaux vivent néanmoins dans leur monde, malgré tant et tant de passerelles entre eux et nous. Ils ont leur personnalité, leurs idées, leurs émotions, leur conscience de soi, mais ils restent autres et comme tous les autres ils gardent bien des mystères. Safina nous invite à les leur laisser, de même, à rebours, que les animaux semblent accepter les nôtres – s’en satisfaire ou s’y résigner ?

Thierry Martin

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