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"Les démons",Simon Liberati

« Trois petits mondes Fragments de contrastes littéraires » par Thierry Martin

Plusieurs mois de silence et me revoilà… Toutes mes excuses adressées à « celles et ceux » qui aimeraient bien lire mes notes de lecture et auraient pensé que je paressais trop. Soit dit en passant, si Lola en a eu l’idée, elle a eu la délicatesse de ne pas m’en faire reproche.

Parmi les livres que j’ai lus durant cette nonchalance rédactionnelle, trois m’ont marqué par leur total antagonisme. Serge de Yasmina Reza [1], Ce genre de petites choses de Claire Keegan [2] et Les démons de Simon Liberati [3]. Ils forment une sorte de petite guerre des mondes tant leur approche de la société ou au moins de certaines catégories qui la composent sont opposées, et tant leur ton, leur style sont aux antipodes les uns des autres.

Confronter ces trois livres ne peut revenir à examiner chacun en détails car ce ne serait plus une note de lecture mais un éprouvant conglomérat. Je vais donc essayer de m’en tenir aux traits qui me paraissent les plus saillants.

Trois petits mondes, trois façons d’écrire

Yasmina Reza : c’est du théâtre. Les dialogues fréquents sonnent parfaitement justes, comme toujours chez elle. Les mots, le ton, les phrases ont ce qu’il faut de défaut de construction pour exprimer la façon dont nous parlons dans la vie. Les césures et les hésitations sont les nôtres. Les parties en prose sont elles aussi en quelque sorte du théâtre par la qualité de la mise en scène. Chaque détail renforce la capacité de visualisation : les gestes, le décor, l’habillement.

Ce théâtre parle d’un monde de bourgeois-bohèmes parisiens et juifs plutôt mal dans leur peau, souvent drôles et volontiers cyniques voire désespérés.

Claire Keegan : c’est presque un documentaire tant le récit est réaliste. C’est la chronique minutieuse du quotidien de modestes Irlandais chrétiens. Les faits et gestes de ces gens humbles sont ceux d’un quotidien banal, ce qui n’empêche ni les rêves ni le dépassement de soi.

Simon Liberati : c’est un roman nihiliste, quasi un film à l’ambiance moitié fellinienne moitié viscontienne. D’ailleurs l’auteur cite souvent les films de ces immenses réalisateurs. Les démons nous plongent dans un univers de jeunes aristos fauchés et décadents, au cœur des années soixante. Ils brûlent leur mal-être au feu de tous les excès. Ni juifs ni chrétiens ni d’une autre confession, ils ne croient en aucun Dieu, pas davantage en eux-mêmes, à vrai dire à rien du tout.

Peut-on imaginer plus fortes distorsions entre ces trois petits mondes ?

Trois milieux aux antipodes

Yasmina Reza. Son livre est un récit aigre-doux sur une famille au mitan de la vie des protagonistes et dont le ton et les traits d’humour m’ont très souvent fait sourire voire rire de bon cœur (une trouvaille parmi tant d’autres : « Les derniers mots de notre mère ont été LCI »). On y retrouve les obsessions de Yasmina Reza, le vieillissement, la décrépitude, une forme d’incommunicabilité dans les couples mais aussi au sein de sa famille. Et pourtant, malgré les aléas et les difficultés à se raconter vraiment, cette famille reste le socle dans un univers où rien n’est décidément stable.

Le héros, c’est a priori Serge, qui donne son titre au livre, mais c’est plus probablement Jean, le narrateur. Serge Poper est l’ainé d’une fratrie – deux frères et une sœur – qui bon an mal an a conservé « cette connivence primitive [alors que] nous n’étions ni ressemblants ni tellement liés. » Jean écrit aussi : « Chez ma mère, sur sa table de chevet, il y avait une photo de nous trois rigolant enchevêtrés l’un sur l’autre dans une brouette. C’est comme si on nous avait poussés dedans à une vitesse vertigineuse et qu’on nous avait versés dans le temps. »

Serge, grand fumeur probablement rattrapé bientôt par l’amoncellement de ses cumulus de tabac inhalé, n’est pas si clair que ça en affaires. Il a un caractère particulièrement égocentrique qui peut le rendre agressif avec ses proches. La clé vient peut-être du fait que, lorsqu’il était enfant, « les torgnioles (paternelles) fondaient sans sommation ». Son frère Jean, cadre sup qui n’a pas spécialement réussi sa vie et homme plutôt velléitaire note, mais sans le lui dire en face : « Serge, tu es devenu un pauvre type, cinquante ans plus tard un crétin brutal. » Et pourtant, le crétin brutal élève avec une attention et une tendresse qui touchent l’enfant de sa compagne.

Un beau jour, Joséphine, la fille de Serge, déclare que cet été elle veut absolument aller à Auschwitz – ce qui fait éructer son père car elle dit Osvitz, « comme les goys » lui balance-t-il.

Le voyage aura lieu et il occupe la partie centrale du livre.  Ça commence fort : » « À part filer du fric aux Polaks, qu’est-ce que vous allez faire à Auschwitz ? », avait demandé le vieux cousin Maurice.

Le clan débarque dans ce qui paraît à la famille être devenu une sorte de parc d’attraction tragique où déambulent des hordes de visiteurs plutôt dépenaillés, s’interpelant et brandissant à bout de bras les perches de leurs portables pour s’immortaliser. Rien ne ressemble à un pèlerinage mémoriel qui requerrait le silence et au minimum la décence, surtout ici. Sans oublier, nous rappelle la critique de France Culture, un invraisemblable « dîner sous un haut-parleur qui hurle du Lara Fabian, dans une taverne de Cracovie au milieu d’autres touristes qui ont fait Auschwitz et Birkenau avant d’aller dévaliser Zara et H & M. »

Mais faut-il célébrer la mémoire, faut-il se remémorer ? se demande Yasmina Reza. En marchant dans les allées du camp, Jean interroge intérieurement un tiers mystérieux qui arpente lui aussi  cet enfer : « Mais pourquoi [se souvenir] ? Pour ne pas le refaire ? Mais tu le referas. Un savoir qui n’est pas intimement relié à soi est vain. Il n’y a rien à attendre de la mémoire. Ce fétichisme de la mémoire est un simulacre. »

Est-ce que cette famille qui va s’engueuler sans limites durant cette visite hallucinante va résister à cette déchirure ? Est-ce que l’humour, même archi noir, va aider à surmonter tout ce que la vie s’ingénie, avec un malin plaisir semble-t-il parfois – au sens du Malin, le diable – à glisser sous nos pauvres petits pas ?

Claire Keegan. Son ouvrage, Ce genre de petites choses, met en scène Bill Furlong qui vit dans la ville de New Ross, en Irlande, avec sa femme Eileen et leurs cinq filles. A la tête de sa modeste entreprise qui vend du bois et du charbon, ses journées sont longues et difficiles, surtout maintenant qu’est arrivée l’automne, avec ses pluies et ses premières froidures.

Il est parti de loin et de pas grand-chose, Bill, d’abord couché dans un panier d’osier près de sa mère, à la cuisine de la maison bourgeoise où elle était employée toute jeune comme domestique chez une dame fort heureusement généreuse et attentive. Comme sa maman qui a toujours travaillé dur, sans mari, Bill lui aussi a beaucoup trimé pour s’en sortir et maintenant il s’en sort. Mais il ne faut pas relâcher l’effort, il le sait, et il ne le relâche jamais. Quitte à s’effondrer le soir sur le lit, sa soupe à peine avalée.

Ils échangent peu, Eileen et lui, ils se concentrent sur l’éducation des filles, les livraisons à faire quel que soit le temps, les sous à faire rentrer, Noël qui approche – ce genre de petites et grandes choses.

Chez Claire Keegan, il y a une minutie documentaire à décrire ce quotidien à la fois fort et banal – la vie des familles modestes qui luttent au jour le jour pour vivre convenablement, pour rester droites et dignes. Nous sommes à côté d’Eileen dans sa cuisine lorsqu’elle prépare le gâteau de Noël, nous la regardons faire avec l’aide de Bill, « travailler au fouet une livre de beurre et de sucre dans le saladier en faïence marron tandis que les filles râpaient le zeste de citron, pesaient et hachaient les écorces d’orange et les cerises confites, ébouillantaient les amandes entières et les dégageaient de leur peau. » Nous sommes dans un coin de la pièce quand Eileen repasse le linge de la famille et que les filles installées à la table rédigent leurs lettres au père Noël. Il est rare, dans les romans, que ces « petites choses » créent à ce point une ambiance, racontent à ce point une histoire.

A New Ross, une rumeur dit que les Sœurs du Bon Pasteur exploitent, pour leurs fort lucratifs travaux de blanchisserie que leur confient les familles aisées de la ville, des filles-mères et qu’elles gagnent beaucoup d’argent en plaçant à l’étranger leurs enfants illégitimes. Bill Furlong se défie des rumeurs mais, un soir glacial, pour ranger le combustible qu’il a livré au couvent, il pousse une porte et découvre des pensionnaires, très pauvrement vêtues, qui cirent, pieds nus, le plancher. Eileen à qui il raconte cette découverte qui l’a bouleversé lui dit que ces choses ne les concernent pas. Mais il verra une autre fois l’une de ces pauvres gamines, recroquevillée et tremblante de froid au fond de la réserve à charbon. Alors Bill Furlong va décider que ce genre de choses le concerne, qu’elles ne sont pas possibles, pas tolérables – et il va agir, à sa mesure calme, en apparence réservée mais ferme.[4]

Simon Liberati. Son roman Les démons nous plonge dans une famille de nobles ex-russes, les Tcherepakine, qui ne sont plus ce qu’ils ont été. Le château familial au long de la Seine, mais bordé désormais par une voie ferrée – un ancien pavillon de chasse construit sous Henri IV – aurait grand besoin d’une profonde restauration et même d’une rénovation drastique. La mère, dépressive récurrente, s’est suicidée et le père, surnommé Chouhibou, court après les filles et l’argent.

Ils sont trois enfants, Serge, l’ainé, Nathalie, dite Taïné, sa cadette, et le petit frère Alexis à peine sorti de l’adolescence. Dans ces années soixante qui bouillonnent en douce et dans ce château qui s’épuise au grand air, ils s’ennuient ferme. Ils lisent, écrivent vaguement et se dépravent résolument, lentement mais sûrement. Relation incestueuse entre Serge et Taïné qui se sent pourtant un mental d’homme et couche avec des femmes, homosexualité débridée et sans aucun complexe du jeune et bel Alexis, drogue à tous les étages. Ils sont supposés être des démons. Ils le sont un peu mais des démons finalement chics qui fréquentent Marie-Laure de Noailles, prennent un drink avec Bardot et Gunther Sachs sur la Côte d’Azur, se lient d’amitié avec Louis Aragon ou Truman Capote, côtoient Andy Warhol, connaissent – très intimement – celle qui aurait inspiré le personnage d’Emmanuelle – j’en passe. Ils voyagent aussi, avec on ne sait trop quel argent, de Cannes à Rome et de New York en Thaïlande. Quand Alexis a cinq minutes, il se prostitue. Par curiosité ou par vice : probablement les deux.

Un dramatique accident de voiture va chambouler cette bien étrange famille : je n’en dis pas plus pour les éventuels lecteurs – et « trices », ça va de soi (« e » ?).

C’est écrit d’une façon aussi diverse que les caractères des héros, tantôt sobrement, tantôt dans une manière romantique, tantôt dans l’allégorie la plus débridée – mais les bouffées d’opium collent finalement à ces envolées brumeuses.

Il est clair que Simon Liberati a du talent, il l’a déjà prouvé, mais son livre annoncé « démoniaque » n’a ni la force ni la profondeur des déviances que nous a par exemple donné à lire François Jonquet dans Les vais paradis, chroniqués ici voici quelques années.

 Trois illusions d’optique

Serge peut paraître le théâtre d’un seul désabusement cynique, d’un humour noir en rempart au désespoir, mais en réalité le livre dément cette apparence, traversé de moments de tendresse et de fraternité finalement incassable. Ce genre de petites choses semble de prime abord le seul documentaire d’un quotidien méticuleusement cerné où rien de fort ne se passe ni ne peut apparemment se passer, ni dans la vie à venir ni même dans l’esprit des personnages, tant les voilà prisonniers du métronome des jours. Et pourtant ce n’est pas vraiment ce livre-là qu’on lit car, pour discrète qu’elle soit, à l’image de tout l’ouvrage, une révolte se fait jour contre la banalité de cette existence et contre l’injustice sociale. Les démons semblent promettre un livre seulement trash, obsédé de perversité, de débauche et de nihilisme, et pourtant ce n’est pas vraiment ce roman qu’on découvre, emberlificoté de mondanités, de relents de snobisme et, par instants, de vapeurs de repentance et de bouffées de vertu. En somme, ce n’est pas si facile d’être punk ou skinhead.

Le fait de ne pas être univoque dans ce qu’on écrit est dans doute une des marques des livres intéressants – et aucun des trois n’est donc univoque, et donc les trois méritent le regard.

Toutefois, pour tout vous dire, mon préféré est le livre de Claire Keegan. Ce récit du quotidien le plus simple est remarquable sans jamais verser dans le misérabilisme ni recéler le moindre aspect édifiant. Mais, en outre, cette lente mais ferme, et comme entêtée, montée de la révolte chez le héros montre, s’il en était encore besoin, qu’il n’est pas indispensable d’être un bobo désabusé et sarcastique ou un aristo déglingué pour forger dans sa petite tête les plus beaux rêves et engendrer les plus beaux courages.

Thierry Martin

[1] Flammarion, janvier 2021, 234 p., 20 €.

[2] Sabine Wespieser, novembre 2020, 112 p. hors notes, 15 €.

[3] Stock, aout 2020, 333 p., 20.90 € (on se souvient que Les possédés de Dostoïevski s’intitulent aussi Les démons).

[4] Ces traitements inhumains et ces horribles trafics dans ces blanchisseries ont existé dans la réalité. Elles étaient gérées conjointement par l’Église catholique et l’État irlandais. Probablement 10 000 filles et femmes en ont été les victimes et on ne sait combien de bébés ont été ainsi placés à l’étranger. Il faudra attendre 2013 pour que le gouvernement irlandais présente ses excuses.

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